«Le gouvernement responsable devant l’opinion publique»…

Article ayant causé l’emprisonnement de Youssoufi

Par: Jamal El Mohafide

«Le gouvernement responsable devant l’opinion publique», une phrase composée de 5 mots en manchette de la Une du journal «Attahrir», édité par l’UNFP sous la direction de Mohamed Lafqih Basri, a causé l’emprisonnement de son rédacteur en chef qui n’était autre que Abderrahmane Youssoufi qui a subi un interrogatoire de la police qui l’a déféré devant le juge d’instruction.

Monsieur Youssoufi décédé ce vendredi 29 mai 2020 qui était âgé de 96 ans, avait déclaré, dans une longue interview qu’il m’avait accordée dans son appartement casablancais, à l’occasion de la préparation de ma thèse de doctorat en droit vers fin 2018 sur le «processus et les mutations de l’action syndicale dans le domaine de l’information : impact réciproque des facteurs politiques et syndicaux d’une part et l’exercice de la presse et de l’information de l’autre», que sa présentation devant le juge d’instruction en 1959 était «en raison de quelques mots publiés par le journal Attahrir. Nous avons été arrêté et conduit à la prison», ajoutait en souriant l’ex Premier Ministre du Gouvernement d’alternance.

L’opinion publique représentée par la presse 4ème pouvoir

Dans le même sens, Monsieur Youssoufi Premier Ministre du Gouvernement d’«alternance consensuelle» entre 1998 et 2002, a ajouté «nous avons expliqué au juge tout au long de l’interrogatoire que l’opinion publique est représentée par la presse qui est devenue le 4ème pouvoir reconnue de par le monde, à coté des pouvoirs constitutionnels représentés par l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Nous avons même ajouté en guise d’éclaircissement que tous les intellectuels admettent et reconnaissent l’existence d’un 4ème pouvoir ou force au sein de la société qui est la force de l’opinion publique».

Et Youssoufi de poursuivre la présentation des contours et des détails de cette «poursuite judiciaire» en soulignant «que lors de mon arrestation en raison de l’article publié par le journal Attahrir (le directeur du journal était Mohamed Fqih Basri 1923-2003) et ma présentation devant le juge d’instruction, celui-ci m’a interpellé au sujet du sens ou de ce qu’on voulait dire par (le gouvernement est responsable devant l’opinion publique), j’ai répondu «Monsieur le juge il est admis au niveau international l’existence de quatre pouvoirs et l’opinion publique est précisément ce 4ème pouvoir représenté par la presse. Nous n’avons rien inventé ou plutôt nous n’avons rien avancé de notre propre imagination. Il s’agit d’un état de fait en cours dans toutes les sociétés développées».

Un Conseil des ministres sous la présidence du Roi en raison de cet article de presse

La publication de l’article en question, se remémore Abderrahmane Youssoufi, qui a coïncidé avec la période où Abdellah Ibrahim présidait le gouvernement (1959-1960) avec à ses cotés Abderrahim Bouabid (1922-1992) en tant que Ministre de l’Economie et des Finances, a été à l’origine de la convocation d’une réunion urgente du Conseil de Gouvernement par le regretté SM Mohamed V (1909-1961), que Sa Majesté a ouvert par une question directe à Abdellah Ibrahim lui demandant notamment «Vous en tant que Chef du Gouvernement, vous être responsables devant qui ?». Ce dernier a répondu instantanément «devant vous votre Majesté». et Sa Majesté de poursuivre par une seconde question «quelle est votre explication et qu’est ce que vous pensez de l’article de votre ami (en se référant à Youssoufi) ». Abdellah Ibrahim est resté muet et n’a pas répondu à la question du Roi, souligne Youssoufi qui ajoute «que nous avons alors compris, au niveau de la rédaction du journal, que c’était là la raison de notre présentation devant la justice et notre jugement».

Le pouvoir de l’opinion publique sur le gouvernement, une question mise en veille

Youssoufi, connu pour son comportement vis-à-vis de la presse particulièrement depuis la fameuse conférence de presse tenue à Bruxelles en 2003 au sujet de l’approche démocratique et l’expérience de l’alternance entre 1998 et 2002, a ajouté «que les pouvoirs publics au sommet de l’Etat, et à tous les niveaux, ne pouvaient tolérer une telle idée. Bien plus ils ne pouvaient admettre à l’époque que le gouvernement et son action soit sous le contrôle de l’opinion publique dont les orientations peuvent être influencées naturellement par la presse», qui jouait un rôle de plus en plus important dans les pays développés en tant que 4ème pouvoir contrôlant l’exercice de l’action  publique en vue d’empêcher toute velléité de mainmise ou de domination des autres pouvoirs, et ce en plus des autres missions habituelles en matière d’information, de formation et de divertissement.

Il y a lieu de rappeler que le Roi Mohamed V avait chargé en 1959 Abdellah Ibrahim de constituer le premier gouvernement politique au Maroc après trois années de l’indépendance du pays, conduit par une personnalité de l’opposition de gauche, représentée par l’Union Nationale des Forces Populaires (UNFP), dont ses membres ont été chargés des principaux postes ministériels et ce juste après la scission avec le Parti de l’Istiqlal, et ce à la suite du gouvernement Balafrej, Secrétaire Général de l’Istiqlal dont le gouvernement n’a duré que huit mois.

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