«Le nouveau modèle de développement devrait être lié au sens de l’Histoire…»

Entretien avec le philosophe Mohamed Sabila

Propos recueillis par Mohamed Nait Youssef

Il est inutile de le présenter en deux mots. En effet, les réflexions de Mohamed Sabila, penseur éclairé ayant consacré une grande partie de son œuvre philosophique à la modernité et au modernisme, concepts universels difficiles à cerner et décortiquer, restent toujours d’actualité. Aujourd’hui, avec la pandémie du Coronavirus et la crise sanitaire mondiale, un nouveau monde vient de se créer, et une nouvelle pensée est à reconstruire, à repenser,  à se moderniser  davantage. Une pensée à venir!

Dans cet entretien, le penseur marocain nous livre sa vision de la crise que traverse le monde actuellement, de l’effondrement des valeurs, de la place de la pensée et de la philosophie dans notre société ainsi que son enseignement et le nouveau modèle de développement.

«C’est vrai que notre modèle de développement ne peut pas se passer des données universelles, mais il devrait être lié aussi au sens de l’Histoire. Un modèle de développement doit investir dans les domaines de la rénovation, de l’innovation et de la modernisation de la pensée», a-t-il expliqué.

Et d’ajouter : «la réforme de l’enseignement ne devrait pas se limiter à une réforme technique et organisationnelle mais aussi à une réforme intellectuelle, celle de la pensée bien entendu». Entretien.

Al Bayane: Vous êtes l’un des penseurs marocains et arabes qui ont cherché des pistes et des réflexions afin de trouver des réponses aux attentes de la société actuelle. Aujourd’hui, le Maroc, à  l’instar des autres pays du monde, a été chamboulé et bouleversé par la pandémie de la Covid-19. Face à cette nouvelle réalité, quels rôles peuvent jouer les philosophes et la pensée pour s’en sortir?

Mohamed Sabila: Incontestablement, ces transformations qui ont eu lieu dans notre pays font partie des changements et mutations qui ont changé le visage du monde entier. Ce sont en effet des transformations ou plutôt des mutations profondes qui créeront le monde de demain. Pour ce qui est de la philosophie, certains philosophes ont essayé de penser et d’interroger l’essence et la profondeur de ces transformations, et ce, en recueillant les analyses économiques et les données afin de pouvoir façonner l’avenir et ses perspectives. En revanche, il  faut signaler que les philosophes n’ont pas contribué d’une manière assez suffisante à ce débat ou encore moins,  ils n’ont pas pu comprendre profondément ces transformations.

Qu’entendez-vous par ces ‘’transformations’’?

Il y a des aspects et des transformations qu’on voit chaque jour dans les domaines politiques, économiques, sociaux… A cela s’ajoute des catégories dans la communauté scientifique qui est plus qualifiée pour comprendre ce phénomène, à savoir les spécialistes en virologie et les personnes  plus proches du domaine médical. Il faut rappeler aussi que ces catégories dont les philosophes entrent dans des concurrences et des conflits pour comprendre la profondeur de ces transformations.

En outre, les philosophes essaient quant à eux de recueillir le plus grand nombre de données et d’informations pour avoir une vision claire et globale sur ce  phénomène mondial. Chose qui a laissé les philosophes dans un état d’incertitude devant cet événement inédit.  A vrai dire, le grand nombre des interventions, notamment dans la scène française que nous suivons mettent la lumière sur les aspects sociaux, psychologiques, politiques, démographiques. C’est-à-dire, les aspects concrets des transformations sans parvenir à des perceptions plus profondes et des solutions et perspectives plus précises.

C’est-à-dire ?

D’abord, la plupart insiste sur les aspects quantitatifs de ces transformations. Il faut avouer que les champs de la pensée et de la philosophie en général n’ont  pas pu encore  mettre le doigt sur les grands noyaux de ces transformations sachant que la philosophie et les philosophes veulent arriver dans leur système de pensée aux essences de la vie, de la mort, de la nature et de la technique. Ce champ vaste  défie, in fine,  la volonté de l’Homme.

Quid des contributions des penseurs et des philosophes marocains dans ce cadre?

Personnellement, j’ai essayé avec des collègues marocains travaillant dans le champ philosophique pour penser ce sujet, mais j’ai remarqué cette hésitation de certains d’entre eux de creuser dans ce phénomène complexe et compliqué. Ainsi, quelques-uns prennent le recul en disant que la philosophie arrive souvent dans le dernier plan. Les contributions philosophiques qui ont élaboré la philosophie moderne francophone en liant ce qui se passe avec les grands défis auxquels font face l’esprit humain. C’est-à-dire, la science, la technique, la philosophie. C’est un état d’incapacité générale que partagent toutes ces spécialités !  A cela s’ajoute cette incertitude, voire cette étape de transformation que vit l’Humanité depuis le triomphe de l’esprit humain qui avait commencé depuis 17ème siècle, notamment avec ce dépassement de l’ étape de certitude qui régnait  la pensée occidentale à  une étape de l’incertitude. C’est un changement majeur!

Avec cette crise sanitaire mondiale, le monde vient de vivre une espèce de «décadence», un épisode crucial dans l’histoire de l’humanité. En fait,  comment expliquez-vous cet enfermement des peuples sur eux-mêmes et cette absence d’entraide au sein de la communauté mondiale?

Il y a une explication ou encore une interprétation idéaliste, à savoir que l’humanité est connue par son entraide, sa sympathie et son échange des intérêts. Il y a aussi cette hypothèse défendue par les sciences sociales  disant que l’être humain est égoïste par nature. Ceci dit que l’être humain pense à son intérêt avant de penser à  celui de l’autre. Certes, il y a le côté altéritaire dans la pensée de l’être humain, mais il n’est pas le dominant.

L’égoïsme est l’une des caractéristiques de l’être humain, ce qui explique son appartenance à l’espèce humaine selon les sciences biologiques et humaines. Ces sciences affirment que cet enferment de l’être humain sur lui-même et cette absence de l’entraide entre les peuples est une chose normale vu que l’être vivant, quand il est menacé par les dangers, il ne pense qu’à lui-même et son intérêt personnel. En d’autres termes, la pandémie a dévoilé ce côté profond et latent de l’être humain, quelle que soit sa nationalité ou son idéologie.

Peut-on dire aussi que cette crise sanitaire a remis en question  notre système de valeurs?

Cette pandémie est inédite dans l’histoire de l’espèce humaine parce qu’elle a touché toute l’humanité. En effet, ce virus a profité de l’évolution des moyens de développement surtout technologiques et logistiques (les avions, les trains, les bateaux…)  pour se propager dans les quatre coins de la planète. Or, il y a aussi une démystification des illusions et les mensonges qu’avait accumulés l’homme depuis des siècles.

Pourtant, les grands philosophes et analystes de l’ère moderne ont affirmé que ces temps modernes évoluent  dans le cadre du désenchantement du monde. C’est-à-dire, la démystification des illusions et des auto-tromperies de l’humanité sachant que cette dernière essaye à chaque fois de paraître dans une image parfaite et une représentation angélique.

Et la philosophie et la pensée dans tout cela?

La philosophie et la pensée essaient toujours de comprendre la profondeur de ce phénomène et l’explication scientifique de l’enfermement de l’être humain sur lui-même pour fuir les dangers. Ces aspects d’entraide, de soutien peuvent se développer peut-être dans des périodes de prospérité mieux que dans des périodes difficiles et du malaise extrême.

L’angoisse, la médiocrité, le déchirement, la crise, le nihilisme sont des concepts importants de votre pensée. D’après vous, est-il temps de réhabiliter ou moderniser, si n’osons dire,  le discours et les réflexions philosophiques, notamment avec les mutations au niveau mondial, régional ainsi que la montée en puissance du populisme, de l’intégrisme et de la violence?

L’Histoire des sociétés est  attirée par deux forces majeures, à savoir la force de la production et la reproduction des mêmes idées. Mais, en contrepartie, il y a un besoin pour atteindre le progrès et dévoiler les vérités.

Cette pandémie exige en effet une réhabilitation ou révision du discours traditionnel pour ne pas tomber bien entendu dans un discours missionnaire ou éthique. Il n’est plus un choix aujourd’hui, mais une réalité qui s’impose, à savoir que cet événement avec son ampleur, sa profondeur, son radicalisme et son changement des fondements exige la nécessite de revisiter et réviser  les visions, les perceptions et les discours traditionnels. Quant à moi, j’ai essayé dans une contribution de mettre la lumière sur ce conflit des interprétations et des nouvelles explications.

En d’autres termes?

J’ai essayé de développer ce sens de la « guerre » des interprétations en montrant que cet événement a creusé une plaie profonde dans la société mais aussi en s’imposant sur les différents niveaux à l’échelle internationale et nationale. Sur le plan local, le discours dominant ou officiel est un discours complexe  qui recueille un certain nombre de données.  Derrière ce discours, il y a un conflit des élites à la fois scientifique, intellectuelle, politique…

En outre, le discours officiel dominant en matière de l’interprétation de la pandémie est un discours technique, scientifique, juridique, administratif. C’est-à-dire, le pouvoir politique essaie de maîtriser cet événement de grandiose mondial  et universel qui n’est d’autre que la pandémie.  Ce discours multiple et divers comprend  des acceptations et des exclusions. C’est-à-dire, il accepte les données scientifiques imposées par l’administration et les élites techniques et scientifiques ayant une grande conscience du sujet. Ce discours puise bien entendu dans un discours universel dont celui de l’Organisation Mondiale de la Santé qui essaie de présenter des explications scientifiques parlant du virus. Pour résumer, le discours dominant au niveau local est un discours complexe ayant des alliances et qui comprend  derrière lui des élites qui sont sous la tutelle de l’élite administrative.

Certes, on ne pourrait pas parler de modernité en dehors de l’universalisme mais aussi et surtout de l’ensemble des mutations sociales, politiques, scientifiques que vit chaque pays. En fait, quel regard portez-vous sur la place de la culture dans le nouveau modèle de développement ? Et quelles sont vos propositions afin que la culture ait sa place dans les politiques publiques et dans les stratégies de l’Etat?

Quand on parle de l’humain, on parle aussi des niveaux et des fins multiples. Moi, vu mon champ de recherche, j’accorde une place prépondérante à la pensée dans son sens philosophique le plus large et dans le sens des grandes orientations. C’est vrai que notre modèle du développement ne peut pas se passer des données universelles, mais il devrait être lié aussi au sens de l’Histoire. En d’autres mots, il doit y avoir notre background culturel et notre vision intellectuelle afin de développer nos compétences et expertises. Un modèle de développement doit investir dans les domaines de la rénovation, de l’innovation et de la modernisation de la pensée. Ainsi, la modernisation et la rationalisation ne doivent pas se limiter uniquement dans les structures sociales et économiques,  mais ils doivent aussi atteindre le champ  de la pensée qui est très important, à mes yeux. Les choix de la modernisation dans le domaine de la pensée sont  une chose majeure, fondamentale et indispensable. Toutefois, cette vision de ce modèle de développement devrait l’inscrire dans une perspective historique à long terme qui ne se limite pas à une simple réponse due essentiellement à la crise. Les choix de la modernisation dans les domaines de la pensée sont essentiels.

Qui dit la culture, dit l’humain qui est au centre de chaque développement, vision et politique. A votre avis, est-il temps d’accorder plus de temps à la philosophie, au discours éclairé et modernisme mais aussi et surtout à l’enseignement public?

L’enseignement est un axe fondamental afin d’assurer les ressources humaines, et pour la mise en œuvre des nouvelles visions. Dans cet esprit, les élites politiques et intellectuelles marocaines sont invitées davantage à se débarrasser des énonciations traditionnelles dans la pensée et d’adopter des visions et des nouvelles énonciations intellectuelles pour la mise en œuvre de ces perspectives.

Certes, l’école est au cœur des préoccupations, mais il faut dire aussi que l’école marocaine a une tradition dont la critique de sa situation actuelle reste modeste. Jusqu’à présent, le système de l’enseignement a une mission ordinaire jouant  un rôle social, et qui est généralement  lié à  une tradition et à des autorités dont la valeur et le pouvoir de la connaissance.

Quand on parle de l’école, on évoque souvent des aspects organisationnels, économiques, logistiques. Or, il faut miser aujourd’hui sur la modernisation de la pensée. C’est un grand défi qui se réalisera à long terme mais il est essentiel.

Si on veut continuer dans la vie avec une façon positive surtout dans les conditions historiques actuelles et même à vernir, il faudrait changer plusieurs données et  manières de penser.

La réforme de l’enseignement ne devrait pas se limiter  à  une réforme technique et organisationnelle mais aussi à une réforme intellectuelle, celle  de la pensée. C’est ce que la commission du nouveau modèle de développent devrait  prendre en considération.

Vous avez souligné que le rôle des intellectuels dans les débats publics est modeste. Alors, comment expliquez-vous ce recul de l’intellectuel marocain de la sphère publique en cédant la  place à des voix populistes?

L’Histoire de la pensée de chaque pays ressemble à une courbe «sinusoïdale» avec ses hauts et ses bas. Nous, on a vécu dans l’époque des années 60 et 70. Nous l’appelons le « rêve historique ». C’était  un  rêve, qui a commencé deux ans après l’indépendance, pour la démocratie, le socialisme, le rationalisme, le développement, le progrès, qui a été représenté par les mouvements progressistes avec toutes leurs formations et sensibilités.

À un moment donné de l’histoire, un certain nombre d’intellectuels se sont intégrés dans l’administration, les partis politiques. Cette mutation importation a donné un changement historique non seulement au sein de la société mais aussi chez les élites.

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