L’écriture, Les Arts, les Lettres et les affects humains

Entretien Avec Khalid Zekri

Par :  Noureddine Mhakkak

Professeur à l’Université de Meknès et président de l’Association culturelle Tafkir, Khalid Zekri a également été professeur invité dans plusieurs universités étrangères. Sa formation de comparatiste est à la jonction de la littérature et des Sciences humaines. Parmi ses récentes publications : Modernités arabes. De la modernité à la globalisation, 2018 (Prix du Livre du Maroc en Sciences sociales 2019) et en 2020 un ouvrage co-dirigé et publié chez Peter Lang sous le titre Tensions narratives au Maghreb et en Afrique subsaharienne.

 Voici une interview culturelle avec lui.

Que représentent les arts et les lettres pour vous?

Les arts et les lettres sont les rares lieux qui nous aident à mieux comprendre notre monde ambiant parce qu’ils mettent au centre de leur intérêt le vivant et plus particulièrement, l’émotion et les affects humains. C’est aussi un lieu qui échappe au calcul utilitariste. Les arts et les lettres tirent leur valeur du fait qu’ils sont des domaines désintéressés. Un tableau, une sculpture, un film de fiction, une œuvre littéraire, une pièce de théâtre nous permettent de voir ce que la société passe son temps à cacher. Ce sont des voies de démystification qui tirent leur beauté du geste créatif qui les a mis au monde. C’est une façon d’éduquer et d’instruire les humains par l’émotion.

Que représente l’écriture pour vous?

L’écriture est un terme qui peut désigner plusieurs choses. Mais si je le prends dans le sens d’une production verbale qui circule sous forme de publication, j’y verrai au moins deux aspects. D’une part, l’écriture comme création fictionnelle qui me semble indispensable à toute société humaine. Nous avons besoin de créateurs qui nous donnent à lire le monde dans un langage qui échappe à l’emprise des codes rationnels. D’autre part, l’écriture comme création cette fois-ci réflexive ; c’est ce qu’on appelle généralement un essai. Il s’agit cette fois-ci d’une écriture qui nous permet de comprendre notre monde par l’analyse et le débat d’idées. Il faut bien dire que malgré ma passion pour la création littéraire, je suis plutôt porté sur la réflexion et le débat d’idées sous sa forme analytique. Cette écriture me semble d’une grande urgence surtout dans notre contexte socio-culturel où la réflexion est quasiment étouffée. Mais les deux formes d’écriture ne s’excluent pas.

Parlez-nous des villes que vous avez visitées et qui ont laissé une remarquable trace dans votre parcours artistique.

J’ai beaucoup voyagé pour des raisons personnelles et/ou professionnelles. Je vais citer quelques villes en vrac et pas nécessairement dans l’ordre chronologique de leur visite : J’ai découvert Merzouga avec mes enfants et nous étions tous sous le charme de cette petite ville dans le désert. Je ne me lasse pas de Tanger où j’ai plusieurs beaux souvenirs. Prague est une ville où je me suis senti spontanément bien. J’ai beaucoup aimé le mélange des styles et la richesse historique qui la caractérisent. Rovaniemi est une véritable petite ville exotique pour le Marocain que je suis. L’ambiance de Marrakech est unique et ne donne pas l’impression d’être répétitive. Paris et Reims renferment de très beaux souvenirs pour moi. Leipzig est une ville circulaire où l’on ne risque pas de se perdre. J’y ai passé un long et agréable séjour. J’ai une préférence pour son centre historique autour de la «Nikolaikirche» tout comme Aix-la-Chapelle qui, elle, n’est pas circulaire. Une sensation de quiétude caractérise mon rapport à Meknès. Je m’y sens bien. Je viens de rentrer de Nouakchott où j’ai passé un bref séjour. C’est une ville simple et intime où il y a tant subtilités et de complexités culturelles à découvrir.

Que représente la beauté pour vous?

C’est une question très difficile à laquelle je tenterai de répondre un peu terre à terre. Disons que la beauté d’une femme, par exemple, est la somme de plusieurs éléments à la fois. Le visage est souvent révélateur de plusieurs choses. Les gens qui réduisent la beauté d’un être humain à son âme se racontent un peu des histoires, même s’ils n’ont pas totalement tort sur l’importance de l’âme d’une personne. La beauté dans le domaine de l’art en général est encore plus complexe à définir, même subjectivement. Disons que je conçois la beauté comme une alliance entre plusieurs éléments qui ne sont pas nécessairement harmonieux, mais procurent une sensation agréable malgré leur apparente dysharmonie. En tout cas, loin de moi l’idée de concevoir la beauté comme une harmonie parfaite.

Parlez-nous des livres que vous avez déjà lus et qui vous ont marqué.

Ça serait difficile de réduire le nombre des livres qui m’ont marqué à une liste fermée d’autant plus que l’effet qu’un livre produit sur nous dépend de la période où on l’a lu. Mais, j’en citerai tout de même certains : المعذّبون في الأرض (Les damnés de la terre) de Taha Hussein qui a su faire la capture de l’atmosphère pré-révolutionnaire qui préparait l’avènement du nassérisme, جدارية (Murale) de Mahmoud Darwish une poésie universelle malgré son ancrage local, Sourate «Youssouf» dans le Coran qui cristallise la lutte pour la vie face aux obstacles les plus imprévisibles,  La Symphonie pastorale d’André Gide qui montre finement la capacité de voir au-delà de la cécité physiologique, La Fille Elisa des frères Goncourt où il est question de la difficulté de sortir de sa condition sociale dans une société qui ne reconnait pas l’humanité des marginaux, Le Joueur de Dostoïevski montre l’addiction au jeux au-delà du désir de sortir gagnant, Loin de Médine d’Assia Djebar pose un regard original sur la personne du prophète Muhammad, Légende et vie d’Agoun’chich de M. Khaïr-Eddine décrit merveilleusement le Sud marocain et pose subtilement le problème du lien entre tradition et modernité, Les Hommes de paille de V. S. Naipaul nous introduit dans l’univers ambivalent du mimétisme chez les populations colonisées, La Toile de Sandra Lucbert nous introduit dans le monde de l’extrême contemporain où la société ne repose plus sur des valeurs identifiables, Esquisse d’une théorie des émotions de J-P Sartre m’a permis, quand je l’avais lu il y a longtemps, de saisir l’aspect concret de notre conscience dans son rapport au monde, La Métamorphose de F. Kafka pose le question éthique de la différence et de la marginalisation avec tout ce que cela implique comme impact sur les relations au sein de la famille et, par extension, des groupes sociaux. J’ai également beaucoup aimé la lecture que Nabokov a fait de cette longue nouvelle. Certains aphorismes du Grai savoir de F. Nietzsche m’ont permis de mieux saisir sa conception de la volonté de puissance en lien avec la force vitale. A contre-voie d’Edward Saïd montre bien comment un homme peut inventer sa vie contre vents et marrées sans tomber dans le simplisme manichéen. Ce sont là quelques livres qui me viennent à l’esprit.

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