«L’entrepreneur subsaharien a beaucoup d’avantages et d’opportunités au Maroc»

Interview avec Vanne Clif Nkoy, président de la Confédération des jeunes entrepreneurs et cadres d’Afrique subsaharienne du Maroc

Le monde de l’entreprise et de l’entreprenariat au Maroc s’est diversifié au cours des dernières années. On compte désormais des entrepreneurs, des cadres… subsahariens. Vanne Clif Nkoy, président de la Confédération des jeunes entrepreneurs et cadres d’Afrique subsaharienne du Maroc, nous en dit davantage sur le profil de l’entrepreneur subsaharien au Maroc aujourd’hui, ses défis et opportunités.

Propos recueillis par Danielle Engolo

Al Bayane : Pouvez-vous présenter la Confédération des jeunes entrepreneurs et cadres d’Afrique Subsaharienne du Maroc?

Vanne Clif Nkoy: La confédération des jeunes entrepreneurs et cadres d’Afrique subsaharienne du Maroc existe officiellement depuis avril 2019, date à laquelle nous avons obtenu l’autorisation de la Wilaya. Mais officieusement depuis 2017, nous exerçons sur le terrain. Notre vision est d’avoir en Afrique plus de jeunes entrepreneurs et de cadres équipés et formés que de chômeurs, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Notre but est d’amener les jeunes Africains soit à entreprendre, soit à être des cadres équipés.

Notre objectif est aussi de valoriser le concept de coopération sud-sud, qui est une très belle opportunité à la fois pour les Marocains et les Subsahariens, mais, soit en manque d’informations ou d’actions concrètes, nous échappe. Quand on parle aujourd’hui de coopération sud-sud, on parle plus d’affaires entre les géants, les grandes structures, les Etats. Le but de cette confédération est de permettre aux jeunes entrepreneurs subsahariens et marocains de se retrouver pour créer des business.

La confédération compte aujourd’hui 145 membres. On y retrouve les entrepreneurs, les salariés, les étudiants (qui aspirent à devenir entrepreneurs ou des cadres), des personnes sans emplois, mais ayant des qualifications manuelles (restauration, coiffure, couture…). Nous travaillons avec cette dernière catégorie pour identifier leurs compétences personnelles, les valoriser, les orienter vers l’auto-emploi pour créer leurs structures, chercher les fonds ; nous les accompagnons sur le plan technique et assurons le réseautage. En plus, il y’a les bénéficiaires, qui ne font pas forcément partie du réseau.

L’adhésion à la confédération est astreinte au respect de nos valeurs : l’apprentissage en continu, l’humilité, la transparence, la loyauté, la passion…

Quel est le pourcentage d’entrepreneurs au sein de la Confédération ? Quels sont leurs profils?

La confédération est composée à 70% d’entrepreneurs. La majorité a le statut d’auto-entrepreneurs. D’autres ont leur SARL. Il existe deux catégories d’entrepreneurs subsahariens. D’une part, les entrepreneurs ayant suivi le parcours universitaire et d’autre part, ceux qui n’ont pas fait de parcours universitaire, mais qui ont la maitrise d’un métier.

Généralement, ceux qui n’ont pas suivi de parcours universitaire s’orientent vers des activités manuelles telles que le commerce, la peinture, la restauration. Certains exerçaient déjà ces métiers depuis le pays d’origine ; d’autres ont fait une formation professionnelle ici au Maroc via une structure. A Tanger par exemple, des jeunes se sont lancés dans le nettoyage mobile d’automobiles. Dans la plupart des cas, ces entrepreneurs évoluent dans l’informel. L’une des raisons étant le manque d’informations. Avoir une société formelle leur fait peur. De même, pour eux, le formel se résume aux impôts, taxes…Dans le cadre de nos activités, nous essayons de démystifier le côté formel de l’entreprenariat pour leur montrer les avantages d’évoluer dans la légalité. Nous ramenons par exemple ces inspecteurs des impôts qu’ils craignent et nous les mettons en contact.

Ceux qui ont fait le parcours universitaire, évoluent dans d’autres domaines différents,  notamment les IT, le consulting, le digital, la mise en relation entre le Maroc et leurs pays.

Parmi ces entrepreneurs, on trouve très peu de femmes. La majorité de celles qui entreprennent au Maroc sont celles qui ont du métier et évoluent bien souvent dans l’informel.

Quels sont les défis de l’entrepreneur subsaharien au Maroc?

J’ai toujours eu une réponse différente sur cette question. A mon sens, l’entrepreneur subsaharien a actuellement plus d’avantages et d’opportunités au Maroc que l’entrepreneur marocain. Aujourd’hui, les Marocains sont presque sur les mêmes marchés. Ils ciblent en majorité les mêmes types de clientèle. Les Subsahariens ciblent pour leur part une clientèle différente.  Nous pouvons toucher à la fois notre clientèle et la clientèle des Marocains avec des produits et des services différents. D’une part, tout cela nous donne un avantage par rapport aux Marocains. D’autre part, les entrepreneurs marocains, depuis que Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’Assiste, a initié la coopération sud-sud, sont intéressés par l’Afrique subsaharienne. Nous sommes les mieux placés pour collaborer avec eux pour aller en Afrique subsaharienne, au lieu qu’ils y aillent seuls.

En ce qui concerne les démarches de création d’entreprise, les impôts, nous sommes soumis aux mêmes règles. Car une société créée au Maroc est une société de droit marocain. L’avantage au Maroc c’est que l’étranger n’a pas besoin d’un associé marocain pour créer sa société. Au Maroc, pas besoin d’avoir un capital bloqué tant que le capital ne dépasse pas 100.000 DH pour lancer son business. C’est possible de créer une SARL avec domiciliation, avec un montant de 2000 dirhams. Il est possible d’être domicilié à raison de 900 dirhams pour 6 mois, d’obtenir le certificat négatif à 230 dirhams ; d’enregistrer gratuitement les statuts, de monter le dossier de création à 350 dirhams, de faire la publication au Bulletin Officiel à 400 dirhams et l’annonce légale à 120 ou 200 dirhams. Ce qui n’est pas le cas dans nos pays. Je crois que nous avons des opportunités. Les structures d’accompagnement sont également ouvertes à tout le monde.

Comment les entrepreneurs subsahariens peuvent-ils s’intégrer dans le business au Maroc?

En termes de business, le Maroc fonctionne d’une certaine manière. Le client marocain a également une manière de réfléchir qui est différente de celle de nos pays. Ce sont deux contextes différents. Si je fais le business au Maroc, avec la conception du business dans mon pays d’origine, c’est normal que je passe à côté. Je trouverai donc toutes les difficultés du monde et je rattacherai cela aux Marocains et au racisme, et pourtant, ce n’est forcément pas le cas. Par exemple au Maroc, pour ouvrir un restaurant, il faudrait avoir un diplôme en restauration, avoir les autorisations et respecter les normes. Il ne suffit pas seulement de savoir cuisiner.

Le Maroc a entamé un grand travail d’intégration qui n’est pas encore achevé et on ne sait pas quand est-ce que cela sera achevé. En matière d’intégration, j’estime que si nous l’attendons des Marocains et de l’Etat, nous attendrons longtemps car ce qui était à faire, a déjà été fait, le cadre est déjà posé. Certains Subsahariens se disent que l’Union Européenne donne des subventions au Maroc et de ce fait, le Maroc DOIT les intégrer. Je ne partage pas cet avis.  Je pense que tous ceux qui cherchent à s’intégrer, y arriveront. Ceux qui attendent tout du Maroc passeront du temps, car quand tu attends, tu évolues au rythme de celui qui donne et celui qui donne n’a pas que toi comme priorité. Le Maroc a posé le cadre. Par exemple, en, termes d’emploi, le Maroc et la délégation belge, à travers le programme «Amuddu», ont mis en place un dispositif qui permet à l’ANAPEC d’accompagner l’insertion salariale des Subsahariens.

Tous ceux qui ont été régularisés dans le cadre de la campagne exceptionnelle de régularisation des étrangers ont les mêmes droits que les Marocains. C’est vrai que certains chefs d’entreprise ne le savent pas. Il faut réclamer ses droits dans la diplomatie et le calme.

Quelles sont les activités de la confédération?

Nous organisons trois types d’évènements, entre autres les activités plénières comme celle que nous avons organisée dernièrement le 18 décembre à l’occasion de la journée internationale du migrant et qui était intitulée «journée internationale de la valeur ajoutée du migrant dans sa terre d’accueil». Bien avant, nous avons organisé le 12 septembre, la Journée des Nations Unies sur la coopération sud-sud, en coopération avec la Chambre de commerce de Rabat, les Nations Unies et le corps diplomatique. Ce sont des activités prestige qui ont deux objectifs : toucher plus de personnes, en leur donnant des informations qui leur serviront par la suite, avec ou sans notre présence et donner à la confédération une meilleure visibilité dans l’écosystème.

Nous organisons également des séances de formation sur plusieurs domaines, thématiques et métiers : le business, les métiers. Par exemple, pour ceux qui font carrière dans la comptabilité et qui aspirent à devenir des DAF par la suite, nous faisons venir un DAF qui vient échanger avec eux sur le cœur de son métier : les compétences à développer etc.…Pour l’entreprenariat, nous organisons des formations sur le business plan, la formalisation de l’idée, le profil, le montage de projets… Nous avons signé récemment une convention avec la Chambre de commerce de Rabat pour organiser des formations qui regrouperont Marocains et Subsahariens, dans le cadre de la coopération sud-sud. Pour le Marocain qui a des idées de projets en Afrique subsaharienne, il est plus facile pour lui de partir avec un Subsaharien qui a fait le Maroc que de chercher un autochtone sur place. Il a l’expertise et le Subsaharien, la connaissance du terrain. Ils sont donc sur la même longueur d’ondes.

Nous avons un 3e type d’activités, à savoir la mise en réseau. Il existe plusieurs types de structures qui financent et accompagnent les porteurs de projets que de nombreux entrepreneurs subsahariens ignorent. A titre d’exemple, l’Union Européenne a octroyé des subventions de 50 000 à 100 000 dirhams pour financer des projets. Jusque-là,  23 projets de Subsahariens ont été financé. Notre but est d’informer les porteurs de projets sur de telles opportunités. Nous menons en outre des caravanes de sensibilisation…

Quelles sont les perspectives de la confédération pour cette année?

On nous dit que l’Afrique c’est l’avenir de demain. Nous nous disons : « Demain, d’accord, mais aujourd’hui d’abord ». Pour cette année, nous avons  prévu trois activités principales. Nous allons organiser une caravane dans 12 villes du Maroc, depuis Oujda jusqu’à Agadir. Il s’agira d’une campagne axée sur la sensibilisation sur l’entreprenariat et les métiers, la formation et la mise en réseau. Nous l’organiserons avec les chambres de commerce, les conseillers économiques de nos ambassades, les Dar Moukawil et l’ANAPEC via la Délégation belge pour que ce soit concret et consistant. Nous allons cibler les jeunes subsahariens diplômés ou pas, ceux qui sont dans l’informel, ceux qui travaillent dans les centres d’appel et les jeunes Marocains pour créer une synergie.

Ensuite, nous allons organiser des formations de la coopération sud-sud. Nous allons créer, notamment des cadres pour que Subsahariens et Marocains se mettent ensemble pour réfléchir sur des projets communs. Une fois par mois, nous aurons un pays subsaharien à l’honneur. Le conseiller économique de l’ambassade dudit pays viendra présenter le pays, les secteurs porteurs d’aujourd’hui et demain, pour que les gens puissent se positionner.

Le troisième chantier c’est l’organisation de rencontres B to B entre les chambres de commerce marocaines et celles des pays subsahariens pour discuter des pistes d’opportunités. Nous pensons également organiser des programmes d’entreprenariat juvénile et le programme «vis ma vie entrepreneuriale» d’immersion dans différents corps de métiers.

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