Les œuvres artistiques et la joie de vivre

Une interview avec Habib Mazini

Par Noureddine Mhakkak

Après des études à Montpellier, Habib Mazini intègre l’université Hassan II de Casablanca. Il est l’auteur de romans, d’essais et de contes pour Jeunesse dont certains sont traduits en allemand, espagnol et roumain. Lauréat du Prix Grand Atlas, il a collaboré à Libration, au Journal hebdomadaire et a été rédacteur en chef de Labyrinthes -Villes du Maroc. Habib Mazini a publié de nombreuses ouvrages telles : El Fandouk – (Virgule Edition 2020), Le Croquis du Destin – (Broc-Jacquart 2017), Villa Australia – (Marsam -2016), Le Patriote irrévérencieux (La Croisée des chemins) 2015, La Mère Promise (Marsam -2011), La Grande Menace (Afrique-Orient -2009), Le Jardinier du désert (Afrique Orient -2007), Le Complexe du hérisson (Paris méditerranée –Tarik-2004), La Faillite des sentiments (Afrique Orient-2000). La Vie en laisse (L’harmattan -1992), De quoi avons-nous peur ?  -(Orion Edition 2020), et bien d’autres.. Bonne Lecture.

Que représentent les arts et les lettres pour vous?

Mon réel éveil aux arts et à la culture a coïncidé avec mon arrivée en France, après l’obtention de mon bac au lycée Ibn Toumert. L’environnement universitaire de la décennie soixante-dix, synonyme de vitalité des sciences sociales, ne pouvait laisser indifférent le jeune homme que j’étais, épris de culture Orientale.  Je vouais une espère de sacralité pour des noms comme Oum Kelsoum, Najib Mahfoud ou Khalil Jibran. Peut-être le fait d’avoir grandi seul a été un facteur me poussant à chercher compagnie dans les livres, les films, les chansons, à moins que ce soit ma curiosité d’apprendre.  J’avoue avoir gardé une curiosité toute enfantine et n’éprouve aucun complexe à la manifester. De toutes les formes artistiques, la peinture, longtemps absente de mon parcours éducatif, m’était inconnue jusqu’à l’irruption de l’Italie et de ses merveilles durant cette même décennie.  Les Arts et les Lettres chantent l’homme et consacrent sa vraie mission sur terre, ils sont la vraie richesse des nations.  Que retenons-nous des anciennes civilisations ? Les Monuments, les Écrits, les dessins, bref leurs œuvres artistiques nous lient à elles. Qu’importe l’origine, l’œuvre m’associe fièrement à son auteur.

Que représente la lecture / l’écriture pour vous?

Lecture / Écriture, le classement est important.  Dans son remarquable livre : Les Mots, Sartre fait sien cet ordre. J’y souscris entièrement.  Je le fais d’autant plus en cette période de pandémie où de sombres statistiques polluent notre quotidien, et où Lecture et Écriture s’imposent comme deux mamelles nourricières pour contrer un quotidien synonyme de Confinement et de menaces. Pour moi, au commencement était la Halka, de joyeuses heures à l’écoute des épopées d’Ali, de Antar et d’autres héros crées par un conteur à l’imagination délicieusement féconde. Mes premiers écrits datent de mes années de lycée, souvent des lettres d’amour pour des jeunes filles. Plus tard, ce sont des romans et de contes pour enfants.

Parlez-nous des villes que vous avez visitées et qui ont laissé une remarquable trace dans votre parcours culturel / artistique.

Marrakech, Chaouen, Essaouira, Séville, Venise, Florence, Roma, Montpellier, assurément ces villes associent beauté et convivialité. Elles portent la griffe d’un génie certain et l’on ne peut se suffire de visites sans s’y intéresser réellement. Leurs murailles et ruelles résonnent d’un singulier écho qui avive notre curiosité. Marrakech et les Almoravides, Chaouen et la fuite de Ronda après la Reconquista, Essaouira et ses Portugais et ses Juifs , Séville la croqueuse des richesses venues d’Amérique, Venise la sérénissime consacrée par les artistes et les écrivains, Florence la fiancée heureuse des Médicis et d’autres  brillantes figures  de la Renaissance, Rome la glorieuse, Montpellier ville de ma seconde naissance, toutes exhalent un parfum d’éternité et nous connectent à des Êtres illustres, à des périodes où Arts et Lettres ont mérité leur qualificatif de Beaux et de Belles.

Que représente la beauté pour vous?

Le Beau est dans l’œil de celui qui regarde, a-t-on coutume de dire. La Culture mène au Beau, à condition de privilégier l’Être et non l’Avoir.  Hélas de nos jours, c’est le second qui triomphe. Je pense que l’initiation au Beau doit commencer à l’école, à travers trois matières : L’Histoire, la Géographie et le Dessin.  L’histoire renvoie au conte, plus il est beau plus il tient en haleine ; les personnages et les conquêtes s’y prêtent. La Géographie évoque des territoires avec leur relief et population humaine et animale, tout un bel environnement ô combien stimulant pour l’imagination. Et enfin le dessin, bel apprentissage pour une expression personnelle de ses connaissances ou ses impressions.  Force est de constater que sous nos cieux ces matières sont absentes, voire marginalisées au profit d’autres supposées utiles. D’où cette indifférence au Beau.  Ce triste constat peut être corrigé par une littérature Jeunesse puisque cette dernière réunit les trois matières citées plus haut. Il y est question de héros puisés dans l’Histoire ancienne ou récente et de lieux réels ou imaginaires, tous deux valorisés par des illustrations. À cet égard, je suis content d’apporter ma modeste contribution avec des contes qui chantent le Beau dans toutes ses facettes.

Parlez-nous des livres/ films que vous avez déjà lus/vus et qui ont marqué vos pensées.

S’il y a un domaine où l’infidélité est une vertu, c’est bien la Lecture. Comme beaucoup de personnes, je dois de fervents instants de plaisir à Alberto Moravia, Michel Tournier, Marcel Pagnol, Najib Mahfoud, Italo Calvino, Philippe Roth, Paul Auster, Mishima, Stephen Zweig… Ces auteurs me fascinent mais je ne peux m’empêcher de m’étonner agréablement à la découverte d’autres. Plus que les auteurs, je pense que certaines œuvres façonnent notre existence. Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline, le Baron Perché d’Italo Calvino ou la Mythologie gréco-romaine m’ont marqué. Dans cet hommage, Je ne peux passer sous silence le plaisir lié à la lecture de Gaston la Gaffe, d’Astérix ou des dialogues illustrés de Jean Marc Reiser. Pour l’Écriture, le roman américain me sert d’outil pour explorer l’univers casablancais, dans ses aspects les plus sordides. Quant au cinéma, elle est ma fée lumière, avec notamment Kurosawa, Visconti et Chaplin qui restent pour moi les maîtres du grand écran. D’autres metteurs en scène américains ou italiens vont me procurer un réel plaisir. Le Cinéma que j’ai approché à travers une courte formation à Montpellier reste ma grande frustration, surtout que mes écrits sont filmiques. Mon dernier roman le Croquis du Destin, un polar en hommage au voyage de Delacroix au Maroc, est un scénario ficelé, prêt pour un tournage, mais nos cinéastes ont encore le complexe du cinéma d’Auteur ou ignorent joyeusement la production romanesque locale.

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