Une mémoire qui revient à domicile

Bayt addakira

Par : M’barek Housni*

La judicieusité de l’idée, et de celui qui a eu l’idée, accompagne d’emblée les pas lorsqu’on y accède. Bayt Addakira porte bien son nom, dit ainsi en arabe et en hébreu : bayt, foyer, et donc abri familier et personnel, et donc, cocon familial qui lie.Celui qui acquiert l’attention et le soin, disons maternels.

Ceci dit, c’est le lieu par conséquent de la préservation de la trace vive au sein du souvenir mémoriel qui prend corps et retrouve les effluves de son âme éternelle.Les pas déambulent parallèlement à un silence imposé par la splendeur ambiante, fruit d’une gestation réfléchie par un certain air décidé et déterminé. Ça arrive souvent dans le cas où l’idée relève de la force d’une conviction qui emporte l’adhésion assurée de l’impact de cette force.

Il y a du rhétorique dans ces propos, normal et instinctif, car reflet d’un sentiment que tout un chacun est en mesure d’apprécier du moment qu’il ait sous les yeux une histoire de gens et d’espace mêlés en proche contact avec celle du monde, quelque part.

Partant de ce constat, le mot Mogador élance sa part de la magie du monde où les verbes créer,  participer et influencer sont des symboles d’échange/change. Bayt Addakira se propose de le montrer, de le mettre en évidence par des valeurs correspondantes: réciprocité,  partage, interconnexion. Le vis-à-vis équilibré. Une belle preuve se dresse la devant l’œil : à l’entrée les deux livres saints des deux religions, en édition  artistiquement soignée, reçoivent tout visiteur, ouverts sur des pages qui évoquent le même thème, en hébreu et en arabe. Avec ces deux emprunts langagiers réciproques : Shalomalykoum, salamlekolam. La parole sainte est ainsi prononcée comme un seuil obligé à une lecture exclusivement spirituelle, qui prévaut et assiste l’acte humain en temps de doute comme en temps de certitude.

Quoi de plus à même de le confirmer que la synagogue installée à droite de l’entrée. Oui, car bayt addakira qui accueille un exemplaire du livre saint des musulmans était un lieu de prière juive, slat Attia, édifié par une grande et  pieuse dame Souirie, la veuve Attia, au début du dix-neuvième siècle à la mémoire de son défunt mari Simon Attia. Rénovés et retapés, le bois, les tissus, le mur et l’encre des écritures, matériaux se trouvent de la sorte en communion avec les invocations de jadis épousant le ciel sous le plafond, et d’aujourd’hui à l’occasion des grandes remémorations des cultes célébrés par les fervents venus d’un peu partout.

Or, la force de cet état de choses avec son côté confessionnel, déjà saisissant par ce qui est exprimé ci-haut, se voit relocalisé à travers l’ajout de l’apport de l’homme ici-bas, dans sa «donya» : sa vie de tous les jours, celle du marocain juif Souiri. Dans le vaste champ de la culture, dans la gestion des affaires du monde et dans la production littéraire et intellectuelle, miroirs intemporels de l’activité participative de l’homme. Pour mettre cela en évidence, il y a des photos à hauteur d’homme accrochées aux murs à même la pierre volontairement apparente gardant sa couleur propre aux remparts. Grandeur d’apport et réceptacle mural guère neutre, l’art d’exposer faisant partie de la donnée mémorielle. Dans ce même élan, les photos sont en blanc et noir.

Elles représentent  d’illustres hommes Souiris : David  Levy, premier élu juif aux USA, début dix-neuvième siècle, et dont le père avait participé à la rédaction de la charte de la libération des esclaves. Il y a Leslie Hore-Belisha,  ministre de sa majesté britannique occupant le portefeuille de la défense au début de la deuxième guerre mondiale. La fierté ne peut que soulever le cœur de tout natif ou originaire d’Almaghrib Aksa.

Elle fait vite d’être doublée d’émerveillement lorsque l’œil qu’elle fait pétiller se trouve cloué devant le portrait d’un Edmond Amran Elmaleh. L’homme du livre «Ailen, ou la nuit du récit» et du livre «Mille ans, un jour» l’écrivain pour qui identité et marocanité font un, «je ne suis pas un juif marocain je suis un marocain juif »avait dit cet illuminé dont l’intransigeance concernant ses convictions politiques et autres situations l’ont érigé au statut de maître et exemple pour nous autres écrivains.

Celui qui nous a enseigné que la conciliation sans la reconnaissance de l’être de l’autre est incapable d’aboutir. C’est dire que Bayt Addakira nous remet à nous-mêmes, nous obligeant à quitter les contrées «paisibles» de l’oubli. E.A. Elmaleh l’y assiste avec sa posture, souriant et la démarche sûre. On ne s’étonnera pas donc quand, en visiteur ébahi et découvrant, on sait que cette maison de la mémoire abrite un centre d’études et de recherches Haim Zafrani, accessible à tous les désireux d’approfondir et d’élargir la portée de cette mémoire commune. Puisqu’il s’agit de la mémoire juive en terre d’islam.

Haim Zafrani, le Souiri par excellence, a démontré par la preuve scientifique que cette mémoire reflète une identité juive marocaine spécifique. Tout en se connectant sur la judaïcité universelle, elle s’en est éloigné par le social et le culturel partagés par les musulmans et autres en ce pays qu’est le Maroc, en diverses langues. Très nombreuses sont les communautés juives qui vivaient sur toute la géographie de l’empire chérifien.

Ils se déplaçaient tout au long des territoires. Le Mellah avait-il vraiment des murs ? Non. La mère de l’auteur de ces lignes lui a souvent raconté certaines des coutumes de ses voisins juifs qui vivaient dans leur douar au fond du Haut-Atlas. Elle ne se souvenait guère qu’ils s’habillaient différemment ou parlaient autre langue que l’Amazighe version tachelhit, et surtout qu’ils se partageaient la même vallée d’Ait Amer, riche en bananiers. Simples agriculteurs et artisans, où fquih et rabin veillaient à la spiritualité de leur communauté respective dans la sérénité de la montagne. Ce qui n’était pas le cas parfois ailleurs.

La réalité mémorielle évoquée en ce lieu privilégiant le parfum de l’entente durable rejoint la réalité historique dont tant de composantes de jadis continuent à égayer le quotidien marocain.Les journées sont presque inimaginables sans le fameux thé Souiri, thé de qualité importé pour la première fois par la famille Aferiat, dont un portrait pourra étonner tant d »ignorants » volontaires. Ainsi les habitudes s’inventent,   perdurent puis s’ancrent comme des vérités ancestrales. On peut saisir ainsi la portée de la citation célèbre du grand écrivain Franz Kafka qui avait dit que «le judaïsme est plus qu’une affaire de foi».

Plus étonnant encore est cette musique (marocaine, andalouse et judaïque) qui répond au temps passé et donne du tonus au temps présent. Le commun, quel mot au poids lourd dans cette bâtisse sise dans un ruelle calme et gardée. Des chants y résonnent maintenant. Les vents légendaires de la ville, qui porte un nom  poétique, les Alizés, les répercutent inlassablement, ces chants à l’air mélodieux, et rien n’arrête un air confectionné par la sève vitale issue de divers confluents.

A bayt addakira, se trouve un TOUT, et les pas arpentent d’intéressantes pages de l’histoire du pays.

*Ecrivain et chroniqueur d’art

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