A  livre ouvert : Troisième voie et compromis historique

«Un jour j’irai vivre en Théorie car en Théorie tout se passe bien»

Pierre Desproges

(Humoriste français)

Après plusieurs requêtes émanant des usagers de l’axe routier Casablanca- Rabat, la société ADM (autoroutes du Maroc) avait fini par lancer le chantier pour une troisième voie, aujourd’hui opérationnelle. Sauf que ces mêmes usagers n’ont pas constaté une amélioration du flux ; bien au contraire, note un habitué de ce trajet, de nouvelles complications ont vu le jour avec des dépassements qui rendent la conduite plus hasardeuse.«C’est une question culturelle, lui fait remarquer son ami anthropologue; les Marocains ne sont pas familiers avec les troisièmes voies».

D’une troisième voie, l’autre. Voilà en effet que le concept fait irruption dans le discours de la campagne électorale en cours. Des intellectuels ont pris l’initiative d’adresser un appel à la candidate de la fédération de gauche en tant que tête de liste nationale des femmes. Dans cet appel, les signataires l’exhortent à persévérer dans son élan pour offrir au pays «une troisième voie» qui lui ferait éviter d’être pris entre le marteau et l’enclume ; autrement dit, lui proposer une autre issue à la bipolarisation qui risque de s’installer avec le duel PJD-PAM (l’appel ne précise pas lequel des deux partis tient lieu du marteau ou de l’enclume).

L’appel a suscité des réactions mitigées. Il n’a pas donné lieu à de grands débats en dehors de  quelques commentaires ici et là. Il est tombé en effet comme un pavé dans la mare rompant le silence qui a marqué l’attitude des intellectuels depuis quelques années déjà. Et à ce niveau, l’appel en soi, pour user d’un jargon sartrien, fait honneur au champ intellectuel. Et lui restitue une part de dignité. Au-delà de son contenu fort discutable, il est porteur de significations et en premier lieu sur le rapport intellectuel et politique. Une problématique complexe dont l’appel lui-même est une éloquente illustration. L’analyse développée en effet n’est pas innocente…même si à première vue l’impression qui se dégage est que l’appel me semble résonner comme l’expression angoissante de la résignation politique. Il n’en demeure pas moins que la thèse qu’il développe, grosso modo, vise à contrer le triomphe annoncée du PJD. Et décrédibiliser l’expérience menée depuis 2011 pourtant portée par un choix populaire.

Néanmoins, on peut faire fi de cette approche politicienne et tenter de voir sur le fond quels sont les éléments de débat qui interpellent la gauche dans son ensemble. Peut-on dans ce sens imaginer un scénario fiable autour de la notion de troisième voie ? C’est hélas prendre ses désirs pour des réalités. Une troisième voie ne se décrète pas par plaisir intellectuel. Elle st l’émanation d’un vaste mouvement social et culturel (Syriza, Podemos…). Or, la gauche qui dans sa globalité a longtemps été divisée sur la question électorale, une composante de la fédération de gauche a longtemps prôné le boycott, se retrouve aujourd’hui, au sein de la société, dans une situation de minorité idéologique et culturelle. Sur le plan international elle es en situation de repli. La question vitale à laquelle elle est confrontée est comment permettre à l’espérance du changement de se maintenir. Le PPS a prôné depuis des années déjà la notion de compromis historique ; son alliance avec le PJD en est une nouvelle preuve. Son espoir sincère est de voir d’autres franges de la gauche le rejoindre dans cette démarche de reconstitution d’une large alliance populaire, appelons-là bloc historique dans le sillage de Gramsci. Au milieu des années 1970, le parti communiste italien avait initié le concept de compromis historique et a entamé une démarche de rapprochement avec la Démocratie chrétienne ; cela ouvrait de larges horizons au changement démocratique en Italie et en Europe Occidentale. L’impérialisme voyait cela d’un mauvais œil…on connaît l’issue tragique de ce projet abattu avec la complicité  des Brigades rouges.

Les auteurs de l’appel qui dans leur analyse ont tout ramené à des manœuvres de coulisses, ont omis une chose essentielle : le gouvernement de 2011 a été l’émanation d’un scrutin démocratique. Et la première règle en démocratie est d’accepter le verdict des urnes…quelle que soit la voie qui y mène.

Rafik Abdelkrim

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