«Absolut Hob» de Rachid Khaless: Corps entre Eros et Thanatos

Par Berrezzouk Mohammed, critique littéraire

A lire «Absolut hob», le lecteur aura, d’entrée de jeu, affaire au corps. Un corps au pluriel, à la fois féminin et masculin, jeune et vieux, jouissif et endolori, vigoureux et froid, généreux et avare.

A l’orée du récit, une mise en garde, on ne peut plus provocante, est lancée ex abrupto : « Qui n’a jamais possédé corps de femme, qu’il jette ce livre et qu’il s’en lave les mains». Ne peut lire donc ce roman que le lecteur qui a déjà pris possession d’un corps de femme, qui en jouit à souhait et qui en connaît parfaitement les arcanes. Cette phrase préliminaire, que d’aucuns pourraient prendre pour signe de perversité chez le héros-narrateur, en dit long sur la condition sine qua non qui préside à la lecture de ce roman, si bien que toute lectrice, quelle qu’elle soit, reste explicitement non concernée par lui. Le héros-narrateur, s’adressant a priori à un lecteur qui se doit de lui ressembler, qui a la même expérience amoureuse que lui, qui a goûté, comme lui, aux délices sensuelles, affirme sur un ton péremptoire : « je dois plutôt évoquer ceux parmi vous dont l’âme est, comme la mienne, passionnée, fervente».

Dans cette optique, le premier chapitre est à considérer comme une longue page à la fois inaugurale et votive où le héros-narrateur instaure une sorte de pacte que son prétendu lecteur-jouisseur est contraint d’observer. Jouir d’abord du corps féminin et lire ensuite ce corpus romanesque, tel serait le gage exigé par «Absolut hob». Son principe fondateur consiste alors à faire de la jouissance la rançon de la lecture. De l’une à l’autre, on passe d’un objet de désir (la femme) à un espace de désir (le récit) qu’on investit et où on s’installe le temps de la lecture. Cette dialectique semble être justifiée par l’histoire du roman. Celui-ci raconte l’amour extraordinaire entre le héros-narrateur et son «aimée» Lilas, décrit leur hob exemplaire qui est à la fois «[leur] salut et [leur] renaissance», met en scène leurs étreintes érotiques toujours recommencées.

Toutefois, là où la vie existe et bat son plein, la mort se déclare ostensiblement, car parallèlement à cette idylle amoureuse, le roman relate le destin d’un autre corps : un corps sans vie, un cadavre vieilli qui a fait son entrée insolite dans un foyer où cette passion débridée soude à l’excès les deux jeunes corps vivants et les loge au septième ciel de l’extase luxueuse. «Je me souviens avec acuité de cette nuit d’amour avec Lilas sous la tutelle de ce cadavre familier», s’avoue le héros-narrateur avec amertume. «Absolut hob» est à lire comme un drame à trois où les deux amoureux acceptent volontiers de garder caché chez eux le corps d’Ijja, la belle-mère morte depuis quelques jours. Mais pourquoi donc ? Parce que son corps ne ressemble pas aux autres corps, parce qu’il est tatoué et parce que, du reste, le couple s’entête à en déchiffrer les signes secrets, en dévoiler les messages codés, en déceler les arcanes énigmatiques.

Le corps de la vieille femme est toujours là, présent et immobile, qui parle par symboles et dessins aux corps vivants, qui s’adresse à eux dans un langage ésotérique dont seule une herméneutique inédite puisse livrer les clés interprétatives. Un corps flasque et froid, toujours étendu et «où quelque chose de l’inertie géométrique des cadavres s’insinue» comme dit l’écrivain portugais Antonio Lobo Antunes.

Aussi, aux yeux du héros-narrateur, ce corps tatoué se transforme-t-il en épitomé crypté, se change-t-il en stèle cryptographique, se transmue-t-il en palimpseste indéchiffrable, devient-il un corpus hermétique qu’il veut lire à tout prix, comprendre le plus vite possible et expliquer amoureusement à sa bien-aimée : «Ce corps sans vie était bel et bien un livre de chair. Un livre ouvert, truffé de signes évidents ; sa lecture était néanmoins ardue, peut-être impossible», se dit-il. Le corps de la défunte, au-delà du néant, continue d’émettre des signes, se fait signe, se signale. Il devient un corps-signes. La gageure que le héros-narrateur doit relever est de taille : élucider ses messages chargés de mystères. Qu’il le veuille ou non, il est pris entre le marteau du temps qui presse et précipite la décomposition du corps et l’enclume du tatouage qui risque de s’effacer et dissimuler son secret ad aeternam. De cette course contre la montre, contre le destin, contre la décrépitude, dépendent largement le bonheur du couple amoureux, le salut de sa vie commune, la pérennité de son hob. Si les deux époux échouent à lire le tatouage, leur ménage s’effritera : «Je sais que notre bonheur tenait à un fil, qu’il était menacé à force de nous voir fuir un malheur qui, tôt ou tard, précipitera notre désunion.» Il revient à eux d’en dévoiler le secret pour continuer de vivre ensemble, sinon tout s’effondra : « Nous voulions déchiffrer son énigme pour libérer en nous la vie, son otage. »

En vue de percer à jour les sens sous-jacents des symboles poinçonnés à même le corps ratatiné de sa belle-mère, le héros-narrateur se voit contraint de lire des livres s’intéressant au tatouage, voyager au fin fond du désert, consulter le fqih Si Amar, s’initier à l’art de la momification. Qui plus est, l’intérêt qu’il porte résolument à ce corps stigmatisé trouve l’entière explication dans sa vocation de peintre qui se plaît à mettre sur la toile des corps étiques, des corps fluets, des corps effilochés, « des corps disloqués qui devaient être la réplique exacte d’une vie désabusée ». Il en ressort que le héros-narrateur prend le corps, que ce soit le sien ou celui des autres, pour «le médiateur entre l’intimité du moi et l’extériorité du monde» (Paul Ricœur), l’espace où s’écrit l’histoire et le tissu où se lit l’être de l’homme.

De fil en aiguille, le héros-narrateur égrène ici et là quelques interprétations des signes géométriques gravés sur le corps d’Ijja. Celle-ci, selon lui, se fait tatouer pour exalter sa beauté sublime, s’attirer la concupiscence des hommes et la haine des femmes, se déclarer libre et émancipée, exprimer son amour pour Dieu, conjurer un mauvais sort l’empêchant d’être une mère, prémunir sa fille Lilas du mal. Ces exégèses semblent conférer au rite du tatouage une signification inédite qui s’inscrit en porte à faux avec la Tradition islamique. Celle-ci y voit un geste blasphématoire et le voue systématiquement aux gémonies. Au contraire, chez la belle-mère, il acquiert une dimension esthétique en ceci qu’il est un motif de beauté : «Ijja pense n’être coupable d’aucun sacrilège. » Elle en fait usage et le situe au-delà du conflit perpétuel entre deux ordres opposés : le profane et le sacré, l’humain et le divin, le désordre et l’ordre, l’impur et le pur. En se tatouant, Ijja n’a point idée de profaner son corps créé par Dieu ou pervertir son essence. Les lectures heuristiques du héros-narrateur sont une tentative en vue de mettre côte à côte l’être et le néant, le commencement et la fin, la lumière et la ténèbre, la présence et l’absence, l’amour et le désamour. Son dessein est de ne pas laisser la mort s’emparer de lui et de Lilas, envahir leur être, leurs âmes et leur vie.

Lui et elle se refusent à en faire un élément destructeur ou une force dévastatrice. Ils veulent, a contrario, dompter cette présence mortuaire, la transformer plutôt en aliment igné qui nourrit davantage leur amour : « Quand la mort s’est invitée dans notre couple, nous n’y avons vu que du feu. » Associer la mort au feu, c’est en faire un élément positif qui suscite le bien-être du couple, consolide sa communion et renforce sa fusion réciproque. Plus la mort est présente au sein de la maison conjugale, plus l’amour se consolide. Eros et Thanatos se font écho, se recoupent, sont mis en relation. Les deux instincts restent au fond les deux facettes de la même réalité. De ce point de vue, le cadavre de la vieille femme cesse d’être une entrave à la vie érotique du couple amoureux. Il favorise plutôt son épanouissement qui prendra davantage sens dans l’étreinte érotique où le feu et la chaleur sont explicitement évoqués : «J’ai eu envie d’accorder nos corps à cet élan du feu», «elle écarta les jambes et m’offrit son intimité chaude», «ta bouche fut le foyer de tous les feux», «nous exigeons toujours davantage de nos corps, à la fois la foudre et l’orage». Comme on peut s’en rendre compte, chaque fois que le héros-narrateur raconte ou décrit ses amours avec Lilas, il a recours au champ lexical du feu. Il faut rappeler que, dans une perspective psychanalytique, le désir sexuel a été interprété par Bachelard comme une autre image du feu. Il  le dit clairement dans son ouvrage consacré à cette substance : «L’amour n’est qu’un feu à transmettre. Le feu n’est qu’un amour à surprendre». L’amour dont parle Bachelard est à la fois un sentiment et un acte de deux corps qui partagent la même chaleur, le même feu, la même flamme, le même mouvement calorifique. Quand le héros-narrateur et Lilas s’étreignent et se serrent mutuellement, ils expriment par là leur besoin incessant de chaleur intime et partagée. Ainsi, ils se laissent choyés par «le feu sexualisé» selon l’expression imagée de Bachelard.

Ce feu érotique, à l’instar du feu obituaire, est également positif, en ce sens qu’il suscite le bien-être du couple, l’initie à une sorte de communion et de fusion. C’est un feu doux, balsamique et lénifiant. Il pénètre dans le corps de chacun des deux personnages, s’y insinue par les pores et s’y propage pied à pied de telle sorte que, dans une scène à la limite de l’obscénité, ils ont osé faire l’amour au même lit où gît le corps tatouée d’Ijja : « Au moment de jouir, lisons-nous, nous jetâmes un regard trouble au corps nu, étendu sur le lit comme une offrande auguste (…), nous nous inclinâmes devant ce corps inerte comme pour célébrer d’anciens cultes».

La frontière est enfin franchie, enfreinte et le lit devient un espace à la fois nuptial et funèbre, érotique et mortuaire. C’est-à-dire un territoire équivoque où l’étreinte amoureuse et la dormance éternelle sont l’expression d’une chorégraphie exécutée par les trois corps, au-delà des lignes de partage entre la vie et la mort.

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