«Bloody Sunday»: Le «soldat F» appelé à répondre de ses actes 50 ans après les faits

Le dimanche 30 Janvier 1972, dans un climat d’extrêmes violences et de tensions intercommunautaires, un régiment de parachutistes britanniques avait ouvert le feu sur une marche pour l’égalité des droits civiques entre catholiques et protestants dans le fief catholique républicain du Bogside à Londonderry en Irlande du Nord.

Treize personnes périrent ce jour-là sous le feu nourri des militaires de la Couronne britannique et la quatorzième décèdera des suites de ses blessures quelques temps après. Deux d’entre elles furent tuées par un certain «soldat F» et cette triste journée prit, pour l’Histoire et la postérité, le nom de «Bloody Sunday» (Dimanche sanglant).

L’enquête publique diligentée par le gouvernement Cameron en 2010 – soit trente-huit années après les faits – avait révélé que les 17 soldats britanniques qui avaient participé au massacre de Londonderry avaient fait un compte-rendu trompeur à leur hiérarchie alors qu’ils avaient délibérément ouvert le feu sur les marcheurs. Qualifiant d’«injustifiés et injustifiables» les évènements de ce tristement célèbre «Bloody Sunday», le Premier ministre David Cameron avait alors présenté des excuses officielles.

C’est dans ce cadre, d’ailleurs, que près de cinquante années après ce massacre, «le soldat F», un ancien parachutiste de la Couronne britannique, ainsi désigné pour que son anonymat soit préservé et que sa protection soit assurée, inculpé en mars 2019 pour avoir assassiné deux catholiques et tenté d’en tuer quatre autres, a été appelé ce mercredi 18 Septembre 2019, à répondre de ses actes lors d’une audience préliminaire devant la justice nord-irlandaise à Londonderry.

Mais cette décision, non seulement déçoit les familles des victimes mais en remuant, en outre, le couteau dans les plaies encore béantes du passé, elle  ravive le souvenir douloureux de ce long conflit nord-irlandais à un moment où le Royaume-Uni a besoin d’unité face à un Brexit qui divise la population et soulève moult tensions.

Après avoir fait suite aux doléances des familles des victimes en examinant les cas des dix-sept anciens parachutistes britanniques impliqués dans le massacre du «Bloody Sunday», les procureurs nord-irlandais ont décidé de ne poursuivre qu’un seul militaire anglais; à savoir ce fameux «soldat F»  car, contrairement aux autres,  il existe «suffisamment de preuves» pour l’inculper.

Mais si la décision prise par la justice nord-irlandaise a soulevé l’ire et la colère des proches des victimes qui ne cessent de réclamer «la vérité et la justice», la «Justice for Northern Ireland Veteran», une organisation de défense des anciens soldats britanniques, l’a dénoncée au motif qu’«aucun soldat ne devrait être inculpé. C’est arrivé il y a quarante-sept ans, il faut savoir tirer un trait et aller de l’avant».

Aussi, face à autant de critiques, la Cour a décidé de reporter au mois de décembre le procès du « Soldat F ».

Or, s’il est vrai que ce tragique évènement est arrivé il y a près d’un demi-siècle et qu’il n’est pas toujours bon de réveiller les vieux démons, il n’en demeure pas moins vrai que le «Bloody Sunday» avait profondément traumatisé la minorité catholique et poussé un grand nombre de ses jeunes à rejoindre l’Armée Républicaine Irlandaise (IRA).

Le 30 Janvier 1972 reste donc une date emblématique dans ces « Troubles » nord-irlandais qui ont fait quelques 3.500 morts en opposant, pendant trois décennies, les catholiques, républicains, partisans de la réunification de l’Irlande, aux protestants, unionistes attachés au maintien de la province sous la Couronne britannique. Ce conflit n’a pris fin qu’avec les accords de paix dits du Vendredi Saint qui furent signés à Belfast le 10 Avril 1998 et qui permirent à près de 500 paramilitaires, aussi bien républicains que loyalistes, de quitter la prison après y avoir séjournés pendant quelques temps.

N’oublions pas, non plus, que le malheureux évènement du 30 Janvier 1972 au Bogside à Londonderry, qui avait tellement marqué les esprits, avait été immortalisé, la même année, par la chanson «Sunday Bloody Sunday» de l’ancien «Beatles» John Lennon et son épouse Yoko Ono qui avait figuré dans leur album «Some Time in New York City» puis après, en 1983, par le célèbre groupe de rock irlandais «U2» dans un grand tube ayant pour titre «Sunday Bloody Sunday».

Le report au mois de Décembre du procès du «Soldat F» va-t-il calmer les esprits ou, au contraire, ne contribuera-t-il qu’à réveiller les vieilles querelles intestines nord-irlandaises sachant qu’après que l’ancienne IRA ait déposé les armes en 2005, une nouvelle IRA luttant toujours pour la réunification de l’Irlande est née et qu’elle avait même officiellement revendiqué l’assassinat, dans la nuit du 18 au 19 Avril 2019, de Lyra McKee, une jeune journaliste qui couvrait des affrontements entre policiers et émeutiers à Londonderry ? Quoiqu’il en soit, attendons pour voir…

Nabil El Bousaadi

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