Cambodge: L’opposition appelée à la barre

Nabil El Bousaadi

Il faut dire qu’au Cambodge, la justice a la main vraiment lourde puisque ce jeudi 26 Novembre 2020, 138 personnes – en majorité d’anciens membres ou sympathisants du Parti du Salut National du Cambodge (PSNC), opposition, dissous en fin 2017 – ont été appelées à comparaître devant la Cour municipale de Phnom Penh pour «complot» ou «incitation» à commettre un crime ou à semer le trouble.

Déplorant que trois années après la dissolution de ce très controversé parti d’opposition, les affaires visant ses anciens membres ou partisans soient encore nombreuses, Rhona Smith, la rapporteuse spéciale sur les droits humains auprès de l’ONU voit dans cette assignation en justice un « procès de masse» qui, tout en étant « politiquement motivé», manque, néanmoins,  «de fondement juridique clair», constitue «une violation sérieuse du droit à un procès juste et équitable» et s’inscrit, enfin, dans une stratégie d’intimidation et de discréditation des opposants au régime.

C’est donc un procès hors-norme visant à étouffer toute volonté de contestation d’un régime en place depuis 35 ans qui s’est ouvert ce jeudi contre les opposants au gouvernement de Hun Sen, 68 ans, Premier ministre depuis 1985.

Aussi, face au très important déploiement des forces de l’ordre autour du Tribunal de Phnom Penh seule une quarantaine de personnes «courageuses» ont pu faire le déplacement jusqu’à la porte de l’établissement pour témoigner leur solidarité avec les accusés. «Nous sommes ici pour défendre les libertés. Ceux qui sont jugés n’ont rien fait de mal. Ils étaient des élus du peuple. Il faut leur montrer que nous les soutenons» dira l’une d’elles.

D’ailleurs, bien qu’encourant de longues années d’emprisonnement, certains prévenus n’ayant pas reçu de «convocation» à leur domicile, n’ont pris connaissance de la date de leur comparution devant les tribunaux que par le biais des réseaux sociaux. Aussi, tout en assistant à l’audience, ces derniers ignorent-ils aussi bien les faits qui leur sont reprochés que leurs dates de survenance ; ce que dénonce, avec force, Chak Sophead, la directrice du Centre cambodgien pour les droits de l’homme.

Et si l’on ajoute à cela, le fait que le «procès pour trahison » de Kem Sokha, le président du PSNC reste suspendu du fait de la crise du Covid-19 et que l’on ignore encore la date du procès de Sam Rainsy, le cofondateur du parti, qui, de son exil en France, appelle au «soulèvement contre le dictateur Sun Hen», le seul point clair dans ce tableau plutôt sombre reste l’annonce «officielle» du début de la procédure judiciaire avec deux procès qui se tiendront les 14 janvier et 4 mars 2021.

Autant dire que si les vices de procédure sont nombreux dans ce procès qui n’est qu’une étape dans la lente dégradation des libertés au Cambodge où l’espace démocratique se rétrécit à vue d’oeil, le régime de Hun Sen n’en a cure dès lors qu’il détient tous les leviers du pouvoir car si, durant l’été 2018, le Parti du peuple cambodgien du premier ministre avait remporté la totalité des sièges à l’Assemblée Nationale, cette «victoire» a fait, de facto, du système politique en place à Phnom Penh, un régime de parti unique.

En considérant, enfin, que cette «nouvelle» donne politique ne contribue qu’à éloigner encore plus l’espoir des cambodgiens de se débarrasser, un jour, de l’indéboulonnable Hun Sen, attendons pour voir…

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