Chiguer s’invite au débat national autour du modèle du développement

Sans «préméditation» aucune, l’économiste Mohamed Chiguer a été amené, vendredi soir à Rabat, à s’impliquer dans le débat national en cours autour du modèle du développement que le Maroc s’apprête à remplacer par un autre plus performant pour répondre aux objectifs du développement du pays et de satisfaction des attentes des habitants de bien être et de justice.

Lors d’une séance de présentation et de signatures de son ouvrage sur l’économie marocaine (écrit en arabe dans l’espoir d’atteindre un lectorat nombreux), le modérateur de la rencontre Abdelouhed El Jai a indiqué que l’auteur Mohamed Chiguer est connu de tous par sa persévérance et sa riche production littéraire, artistique et ses recherches en économie. Ancien directeur des études et du contrôle de gestion à la Caisse de Dépôt et de Gestion, Administrateur- trésorier, Enseignant visiteur et Consultant, il complète ses activités par son engagement politique et social.

Bien qu’il soit édité en 2015, le présent ouvrage est toujours d’actualité. Sa présentation intervient donc à point nommé, alors que le débat national autour du projet du modèle de développement à confectionner se poursuit.

L’ouvrage comprend trois parties. La première est consacrée à l’analyse du contexte national et international, la deuxième aux structures de l’économie nationale et la troisième aux perspectives et horizons.

Le modèle actuel, mis en place en accord avec le FMI, depuis le fameux PAS (programme d’ajustement structurel de 1985) s’est essoufflé car il n’a pas été enfanté par le pays lui-même, son économie, sa société et ses objectifs.

En parlant des horizons, l’auteur a soulevé toutes les questions qu’il faut, selon lui, pour définir le modèle viable pour le Maroc, note El Jai.

Pour leur part, les universitaires Said El Assal (Kénitra) et Hicham Sadok (Souissi, Rabat) ont fait part de leurs observations et commentaires au sujet de l’ouvrage et de la pertinence de ses conclusions pour ceux qui désirent s’en servir dans leurs recherches.

Selon Pr El Assal, l’ouvrage en question est l’un des premiers à avoir évoqué de manière scientifique les défaillances de l’actuel modèle du développement dont l’essoufflement fait désormais l’unanimité.

L’auteur a d’entrée annoncé la couleur en faisant remarquer qu’il ne faut pas en attribuer la responsabilité au FMI, mais au pays qui a obtempéré aux exigences du fonds. Ce sont en effet les pays qui acceptent de mettre en place des PAS en échange des largesses du FMI qu’il faut incriminer et non pas l’institution de Bretton Woods, a-t-il laissé entendre.

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, l’auteur essaie de diagnostiquer l’état de santé de l’économie nationale, malgré les obstacles auxquels il se heurte. Car sans diagnostic, il est impossible de proposer un remède.

Ses recherches lui ont fait dire qu’il s’agit d’une économie composite (terme emprunté au père de la sociologie marocaine Paul Pascon), très difficile à cerner.

Pour l’économiste Hicham Sadok, il s’agit d’un travail de valeur, qui suscite nombre d’interrogations en cette période de grand débat national.

Après une série de remarques, il a estimé qu’il est temps de ne plus s’en prendre aux autres pour expliquer les faiblesses de l’économie nationale. Ce n’est pas le FMI qu’il faut accuser, car le problème central a trait plutôt à la productivité de l’Etat, de l’entreprise, des institutions etc.

Il s’est également interrogé de savoir si la rente dont on parle à longueur de journées dans les média et ailleurs est toujours nuisible. Et d’aller jusqu’à affirmer que c’est par la rente que les économies avancent. Le pharmacien, le médecin, l’avocat doivent avoir un brevet, un agrément, une autorisation pour travailler après leurs études. C’est une rente méritée, juste, et productive.

CHIGUER : de l’économie «éclatée à l’économie composite».

Régissant aux observations des intervenants, l’auteur a indiqué avoir entamé son travail de recherches sans arrière pensée idéologique aucune.

«Je suis parti de l’idée que tous les Marocains sont de bonne foie» quand ils s’impliquent dans l’œuvre du développement de leur pays, a-t-il dit. Mais malgré tous les efforts investis « pourquoi ça ne marche pas au Maroc comme c’est le cas par exemple en Corée du Sud », s’est-il interrogé.

Le travail présenté ne s’apparente pas à de l’économie politique, a-t-il dit, reconnaissant pour l’honnêteté intellectuelle avoir emprunté au sociologue Paul Pascon le terme de «composite» pour définir l’économie marocaine. Pascon parlait de la société composite et Chiguer de l’économie composite, qu’il préfère à économie «éclatée».

L’auteur décèle 4 secteurs : le formel, l’informel, le souterrain et le légal.

L’informel échappe à la comptabilité nationale, comme le définit le HCP. Il est souvent dissimulé dans le formel. C’est l’exemple d’un poste de télévision acheté dans un magasin avec facture (formel : 10.000 DH) et sans facture (informel : 8.000 DH).

L’économie nationale est composite avec diverses modes de production. Un seul mode de production libéral est en vue, accepté, encouragé, alors que les autres sont combattus en brèche, en dépit des rôles qu’ils jouent comme échappatoires et soupapes dans la vie des populations.

Quant à la faiblesse de la productivité, qui handicape lourdement le développement du pays, elle s’explique par ce caractère composite de l’économie nationale. Un même personnage chef d’entreprise agit, selon les circonstances, en portant une série de casquettes (PDG, Chérif, Maâllam, etc…), rappelle Chiguer.

Quant aux IDE réalisés au Maroc, ils le sont surtout dans la délocalisation et la sous-traitance qui n’impactent que faiblement la productivité nationale, a-t-il soutenu, ajoutant que de tels activités comportent en elles-mêmes le risque de cesser à tout moment.

Ailleurs à l’international, l’on est en train de basculer d’une société industrielle vers une société post-industrielle, celle de l’économie du savoir et de l’explosion de l’imaginaire, alors qu’au Maroc l’on est en train du surplace quand on ne recule pas comme c’est le cas du dialogue social et des libertés.

Et comme l’avait déjà prédit Karl Marx, le droit de propriété n’est pas un droit naturel. C’est ce qui prévaut actuellement dans les sociétés avancées où l’on fait plutôt prévaloir le droit d’accès à la propriété à côté du droit à la propriété, a-t-il relevé.

Il s’est également défendu d’avoir mis l’accent surtout les rentes à caractère nocif (qu’il appelle SOUHTE en arabe : rente comme rapt), rentes qui correspondent à des privilèges non justifiés, non mérités et discriminatoires et qui sont à l’origine des grandes inégalités dans la société. Il s’agit aussi des rentes de monopole et du clientélisme qui alimente la rente.

En s’interrogeant sur le modèle de développement qui correspondrait le mieux au Maroc, il a souligné la nécessité d’orienter le débat vers l’élaboration d’un modèle plus performant et grand créateur de richesses dont le pays a besoin et non pas un modèle qui répondrait le plus aux directives du FMI.

M’Barek Tafsi

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