La commercialisation, le fret et la traçabilité, les gros maux du secteur avicole

Le secteur avicole évolue à deux vitesses. Le président de la Fédération interprofessionnelle du secteur avicole confirme, dans cet entretien accordé à Al Bayane, ce constat. Pour Youssef Alaoui, la modernisation des activités avicoles en amont est assurément une belle réussite. Mais, l’aval peine à trouver sa vitesse de croisière. La commercialisation tout comme le transport et la distribution des produits avicoles laissent beaucoup à désirer. La traçabilité n’est pas non plus au rendez-vous. Aujourd’hui, la commercialisation est répartie entre la partie formelle et la partie informelle. Dans la première partie formelle, la traçabilité est respectée et assurée et dans l’autre, la défaillance est flagrante.

Al Bayane : Que représente le SIAM pour les opérateurs du secteur avicole?

Youssef Alaoui : La Fisa a toujours participé au SIAM depuis son démarrage. Nous représentons deux entités : une partie institutionnelle représentée par la Fisa et ses associations membres et une autre dédiée à l’exposition des différentes volailles élevées au Maroc et des prototypes de matériel d’élevage avicole et quelques espèces de volailles d’exposition. Le salon est une plateforme pour promouvoir le secteur avicole mais aussi une vitrine pour la promotion des produits avicoles (valeurs nutritionnelles de la volaille, recettes…). Le SIAM est donc  un lieu de rencontre avec le grand public pour une meilleure sensibilisation sur la consommation du poulet et ses dérivés. Il ne faut pas oublier que nous avons notre salon Dawajine, qui  est un rendez-annuel qui rassemble l’ensemble des professions qui interviennent directement ou indirectement dans le secteur. Donc l’intérêt pour le SIAM s’inscrit dans le cadre de la promotion de l’aviculture auprès du grand public.

Le thème choisi cette année porte sur la «logistique et marchés agricoles». Comment justement évolue la logistique dans ce secteur et quelles sont, selon vous, les pistes d’amélioration de ce segment très important pour l’activité avicole?

Effectivement, le secteur avicole s’est bien développé et s’est mis à niveau sur la partie amont, notamment en termes de modernisation d’élevage de volailles, de couvoirs et d’usines d’aliments et un peu en aval à travers les abattoirs industriels avicoles et ce, conformément à la loi 49 /99. L’essentiel de la production en amont est aujourd’hui conforme aux dispositions de la loi qui régit le secteur.

Par contre, tout ce qui a trait à la commercialisation du vif reste à l’état embryonnaire comme c’était le cas dans les années 70/80. Le transport continue à poser problème. La volaille continue d’être transportée, surtout à Casablanca dans des conditions qui ne sont pas conformes à la législation en vigueur. Les autres villes ont fait, grâce à l’implication des autorités locales, un petit effort pour transporter la volaille dans des cageots en plastique qui peuvent être lavés et désinfectés.

Dans  la métropole économique, les choses n’évoluent pas. D’ailleurs, on a tenu des réunions avec les élus locaux, notamment le wali du grand Casablanca et le gouverneur de la préfecture Ain Sebaa/Hay Mohammadi où se trouve le marché de gros de la volaille. Ce marché a été rouvert avec un sérieux problème de respect de la loi 49/99 qui prohibe les cageots en bois. Mais la volaille est toujours transportée dans des camions qui ne répondent pas aux conditions d’hygiène et de propreté, ce qui entraine la transmission des maladies au niveau des élevages (les mêmes camions reviennent à la ferme pour s’approvisionner).

Le foisonnement des tueries traditionnelles handicape la modernisation de la chaine de distribution et de commercialisation du poulet. Comment peut-on, à votre avis lutter efficacement contre ces activités qui laissent beaucoup à désirer au niveau de la sécurité sanitaire?

Autre bémol qui affecte la sécurité sanitaire de l’activité avicole, ce sont les riyachats qui continuent d’opérer dans le secteur. Aucun effort n’a été fait malgré la sensibilisation et la dénonciation des représentants du secteur auprès du département de tutelle.

Depuis 2007, on a travaillé avec le ministère de l’agriculture et le ministère de l’Intérieur sur le Cahier de charges (CPC) qui spécifie les exigences techniques et sanitaires dans lesquelles les riyachats doivent travailler. L’idée de leur élimination du secteur n’existe pas ni d’ailleurs celle de leur licenciement. Il est tout simplement question d’une adaptation à de nouvelles règles d’hygiène conformément à ce qui est prévu dans le CPS validé et signé par les deux départements ministériels. Jusqu’à présent, rien n’a été fait, mis à part les actions de sensibilisation. Aujourd’hui, il faut plus de sérieux dans la gestion de ce dossier…Il n’y a pas de raison que l’amont du secteur ait fait beaucoup d’efforts en termes d’investissement et de modernisation et que l’aval qui est censé être la vitrine du secteur vis-à-vis du consommateur reste dans cet état.

Aujourd’hui, sur la partie amont, le Maroc n’a rien à envier aux autres pays, les sites de production et d’élevage de volaille sont super équipés, matériels automatiques « cinq étoiles », mais dès la sortie des volailles de la ferme, tout l’effort fait en amont se perd, étant donné les conditions qui prévalent toujours dans le transport et l’abattage.

C’est vrai qu’il y a des abattoirs industriels agricoles, des circuits modernes de préparation et de distribution des viandes mais qui travaillent malheureusement à 30% ou 40% de leur capacité avec un seul shift et qui pâtissent de la concurrence déloyale des tueries traditionnelles. Les 26 abattoirs agréés et contrôlés par l’ONSSA n’arrivent pas à percer et se partagent une production très réduite du secteur.

Qui est responsable de cette situation et pourquoi autant de résistance?

Normalement les autorisations pour l’ouverture des riyachats sont données par les autorités locales. Ces autorisations sont délivrées sans l’intervention de l’ONSSA. Je rappelle dans ce sens que toutes les dispositions de la loi 49/99 ont été appliquées et exécutées convenablement et quasi totalement en ce qui concerne les activités qui relevaient de la profession et du ministère de l’agriculture. Néanmoins, l’application de la loi pour la partie aval ne relève pas du ministère de tutelle mais du ministère de l’Intérieur.

Quelles sont vos propositions pour la transformation de ces tueries traditionnelles en unités d’abattage appropriées?

Nous avons créé une unité mobile conforme au CPS, «l’unité d’abattage de proximité destiné exclusivement au ménage», qui ne peut pas livrer la restauration collective. Cette unité pilote est conforme et est autorisée par les services de l’ONSSA. Aussi, nous avons organisé plusieurs sessions de formation au profit des Marocains et non Marocains pour les sensibiliser sur la sécurité sanitaire des unités d’abattage de proximité.

La fédération a présenté deux sortes de propositions. La première concerne les riyachats qui disposent de superficies relativement plus grandes (15 à 20 m2) qui doivent évoluer conformément au CPC avec des unités d’abattage de proximité destinées particulièrement au ménage et au citoyen et autorisées par l’ONSSA. Le CPS prévoit un carrelage, un plan de travail, une carte sanitaire, des outils de qualité, l’eau courante. En gros, c’est un investissement de 40 à 45.000 dirhams avec une subvention qui peut être accordée par l’Etat dans le cadre du contrat programme relatif au développement des industries agroalimentaires. Cette subvention peut s’élever jusqu’à 30.000 dirhams.

La seconde solution concerne les superficies plus petites de 2 à 6 m2 qui vont évoluer en boucheries de viande de volaille et peuvent aussi être subventionnées. C’est dans l’intérêt de tout le monde.

D’ailleurs, je rappelle que la Fisa a commandé une étude sur ce secteur de tueries traditionnelles qui a confirmé encore une fois l’état des lieux. Cette étude a été envoyée à tous les départements ministériels sans aucun retour de leur part. Du coup, la commercialisation pose un grand problème pour tout le secteur agricole et non seulement l’aviculture. En témoigne le choix du thème de la 13e édition du SIAM.

Parmi les problèmes majeurs du secteur figure la commercialisation et donc la traçabilité (loi 28/07). La commercialisation est répartie entre la partie formelle et la partie informelle. Dans la première partie formelle, la traçabilité est respectée et assurée et dans l’autre partie, la défaillance est flagrante.

Des exigences en termes de respect des conditions de traçabilité ont été rappelées récemment par le ministre de tutelle. A votre avis, comment la FISA peut-elle intervenir pour contrôler la stricte utilisation des fientes de volailles depuis la ferme jusqu’au destinataire final ? Quel est le risque si toutefois, l’utilisation des fientes est détournée à d’autres fins pour servir d’aliments au bétail?

Depuis longtemps et partout dans le monde, les fientes de volaille et le fumier de volaille sont destinés à l’agriculture en tant que fertilisant organique dans le cadre d’une utilisation normale. Mais s’il y’a des malins parmi les éleveurs de bétail qui l’utilisent pour l’engraissement des ovins, la FISA ne peut pas en être responsable. Mais dans les jours qui viennent, les opérateurs avicoles sont tenus d’assurer la traçabilité de la fiente de volaille depuis la ferme. C’est-à dire à l’arrivée du camion qui va transporter la fiente de volaille, on doit présenter une copie du CIN, carte grise, les quantités et tonnage vendus à partir de la ferme d’élevage avicole. Toutefois, notre mission se limite à ce niveau avec toutefois l’obligation de transmettre toutes les informations concernant cette livraison au service de l’ONSSA qui doit chapeauter toute l’opération d’engraissement des ovins et bovins qui doivent porter une boucle pour certifier la traçabilité des aliments du bétail. Au-delà, on ne peut pas contrôler comment cette fiente va être utilisée.

Le Maroc assure-t-il aujourd’hui l’autosuffisance pour la  production des œufs de consommation?

Le Maroc n’a jamais importé les œufs. Au contraire depuis les années 70 et 80, notre pays exportait les œufs. En 2016, il y a eu importation des œufs de consommation exceptionnellement à cause de la grippe pathogène qui a sévi en cette période de ramadan et qui s’est traduite par une chute de la production d’œufs et ce sont les éleveurs eux-mêmes qui ont importé pour combler le déficit ponctuel lié à une épidémie particulière.  Depuis 2017, l’offre est plus qu’excédentaire et les exportations ont repris. Et même les prix de vente enregistrés en 2018 et 2017 ne dépassaient pas 65 à 75 centimes.  Je rappelle quelques chiffres : en  2017, la consommation de l’œuf était de  180 oeufs/hab/an en moyenne et 19,7kg/hab/an) par rapport aux objectifs de production tracés dans le contrat  programme. On devrait arriver à 200 œufs/hab/an et 25kg de poulet/hab/an). On est sur une tendance normale de l’évolution du secteur voire en avance.

Qu’en est-il de l’exploration de nouvelles niches à l’export?  Quelles sont vos attentes?

L’exportation de la volaille a commencé en 2010. L’export concerne essentiellement les œufs à couver, les poussins d’un jour, les aliments composés et de la charcuterie essentiellement dans les pays de l’Afrique, notamment la Mauritanie, la Mali, le Burkina, la Côte d’ivoire et le Sénégal, un marché à haut potentiel. Il y’a un besoin énorme sur ces marchés qui sont exploités par la Turquie ou le Brésil. Mais notre problème au Maroc reste celui de la logistique et du transport à destination des intrants de la volaille surtout pour les destinations lointaines de l’œuf à couver et des poussins d’un jour qui ne peuvent pas supporter 48h de transport. Le grand handicap pour l’exportation des produits avicoles est le fret. Le Maroc est très compétitif en termes de prix par rapport aux autres pays.  Aujourd’hui, il y’a deux ou trois investisseurs marocains qui ont installé des unités de production en Mauritanie.

Quid du statut fiscal de l’éleveur de la  volaille?

La direction des impôts déclare l’éleveur de volaille en tant que marchand de gros de la volaille qui ne bénéficie pas des avantages fiscaux accordés aux autres éleveurs agricoles. Je me demande comment cet éleveur de volaille qui subit les aléas climatiques et les aléas sanitaires comme tous les autres éleveurs agricoles est considéré comme un marchand. On ne raisonne pas en termes de chiffre d’affaires mais d’activité. C’est une injustice fiscale. On n’arrive pas à comprendre cette situation. Depuis 2015, on ne cesse de présenter des requêtes, toujours sans suite.  On a saisi tout le monde même le premier ministre,  mais rien n’a changé.

Propos recueillis par Fairouz El Mouden

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