Covid-19 : Incidence, létalité et vaccination : quelles inégalités entre l’Afrique et les pays riches ?

Par Ramdani Ouafa, professeur de l’enseignement supérieur au COPE

 (Centre d’Orientation et de Planification de l’éducation)

Membre de la revue marocaine de l’évaluation et de la recherche éducative

La conjoncture sanitaire, épidémiologique et économique actuelle suscite plusieurs questionnements et débats sur les modèles et pensées du développement qui prévalaient dans le passé. En effet, l’expansion de la pandémie du coronavirus à l’échelle de la planète, et les variations de ses  taux d’incidence et de létalité à l’échelle internationale, ainsi que les conséquences qu’elle a induites sur plusieurs secteurs du développement, pousse à approfondir la réflexion sur les postulats des théories de la transition épidémiologique et surtout sur le destin économique, sanitaire et social de l’humanité.

A cet égard, le dernier livre édité par le Muséum National d’Histoire Naturelle français, intitulé : Face aux limites, met l’emphase sur la fragilité et la vulnérabilité des sociétés modernes. Ces dernières, tout en voulant reculer les limites naturelles de l’humanité : santé, durée de la vie, ressources naturelles, elles ont gagné en richesses et se sont installées dans un confort qui s’avère de plus en plus à être illusoire. En d’autres mots, en franchissant ces limites, les sociétés développées se sont fragilisées. Dès qu’un événement climatique ou sanitaire survient, elles sont les plus touchées par rapport aux autres sociétés qualifiées de moins développés. C’est un fait qui marque l’époque actuelle et incite à plusieurs investigations.

Au moins jusqu’à la fin de l’année précédente, les taux de mortalité les plus élevés à cause du Covid-19, ont été enregistrés dans les pays dont l’espérance de vie a atteint des sommets, et qui voient celle-ci décliner depuis quelques années. Ce sont des sociétés vieillissantes, présentant des niveaux du PIB élevés, situés majoritairement en latitude sur le 25 ° parallèle, mais aussi des taux de maladies chroniques liées à la sédentarité, à l’obésité et aux modes de vie stressants. A l’inverse, les pays avec des températures ambiantes élevés, présentant des taux importants de maladies infectieuses, des progressions non négligeables de l’espérance de vie durant les dix dernières années, ont subi un impact relativement limité de la pandémie du Coronavirus.

La mortalité due au Covid-19, décrite par un grand nombre de chercheurs, dans un grand nombre de pays, a permis de bâtir l’hypothèse explicative suivante: « Les pays affichant une plus grande vulnérabilité, en raison d’un équilibre plus incertain entre paramètres sanitaires, démographiques, environnementaux et économiques, présentent des marges d’adaptation plus étroites et deviennent plus vulnérables aux agressions de prédateurs primaires (virus, bactéries, parasites). »

En d’autres termes, la proportion importante des populations vulnérables, implique l’augmentation du risque de l’exposition à la menace de l’agression virale, ainsi que le manque de défense ou de ressources pour y faire face. En situation de pandémie, le principal indicateur de fragilité sanitaire est la proportion de personnes âgées dans la population. C’est cette catégorie de population qui paye le plus lourd tribut au coronavirus en raison de la diminution inéluctable des performances et de la résilience avec l’âge.

Plus explicitement, la transition démographique et sanitaire d’une part, et le développement économique d’autre part, ont favorisé un mode de vie qui a certainement relevé les risques des problèmes de l’hypertension, du diabète et de maladies cardiovasculaires ; autant de comorbidités les plus fréquemment associés aux formes sévères et à la mortalité du Covid-19. En fait, avec une transition épidémiologique impliquant une fréquence plus élevée de ces maladies du siècle, les pays où l’espérance de vie est élevée ont également enregistré une augmentation des risques concomitants et ainsi limité leurs marges d’adaptation, notamment en cas de perturbations ou d’agressions virales.

Concernant les pays du sud et de l’Afrique en particulier, la dynamique de l’épidémie, a été lors de sa première vague, largement plus lente en comparaison avec l’Europe ou l’Amérique, et elle ressemble plutôt au sous-continent indien. Cette observation pourrait probablement être mise en relation avec leur niveau du développement socio-économique. Désormais, les pays développés enregistrent plus du transport, d’échanges, de mobilité de la population ; ils sont plus urbanisés et plus densément peuplés. Ce qui va dans le sens de la propagation rapide de l’épidémie. Il va sans dire que de telles caractéristiques du développement, sont observées avec une moindre ampleur au niveau des pays en voie du développement dont l’Afrique fait partie.

Par ailleurs, il y a lieu de souligner qu’en Afrique, on décèle une grande variation de l’incidence de la pandémie (rapport du nombre de cas infectés sur une semaine pour 100.000 habitants) entre les pays. A cet égard, une étude scientifique récente sur l’épidémie[i] dans le continent africain fait ressortir que les facteurs démographiques (densité, urbanisation) et économiques (PIB et trafic aérien) sont derrière l’explication de cette variation. Cependant, les variations de la létalité de l’épidémie (proportion de décès du covid-19 par rapport aux cas infectés) sont plus faibles et dans l’ensemble, l’Afrique paraît plus homogène que l’Europe ou l’Amérique en termes de variations de la létalité.

Cette situation a été observée et mise en relief par plusieurs études comparatives et analytiques, depuis l’apparition de la pandémie. Cependant, il a fallu attendre la fin de l’année 2020 pour déceler une évolution à la hausse de la létalité de l’épidémie en Afrique. Actuellement, le taux de létalité dans ce continent est estimé à 2,5% ; soit une valeur dépassant la moyenne mondiale qui s’établit à 2,2%. Ainsi, au 16 février 2021, plus de 99.000 patients sur un peu plus que 3,7 millions ont été emportés par la pandémie.

La contamination a connu une progression particulièrement significative dans l’ouest et le sud de l’Afrique. Cette progression se trouve, en effet, justifiée par l’apparition d’un nouveau variant du Covid-19 en Afrique du Sud, où l’on décèle une contamination rapide de la population par ce variant. Dans ce pays africain, on a enregistré plus de 1,4 millions de cas signalés, dont plus de 48 000 décès[ii] (à la date précitée); ce qui représente presque 40% du total de cas enregistrés au niveau du continent.

Ainsi, partant de cette nouvelle conjoncture, la théorie de l’immunité collective serait loin d’être réalisée au niveau du continent africain, selon un grand nombre de chercheurs et épidémiologistes, depuis que surgit cette deuxième vague de contamination plus inquiétante notamment en Afrique du sud.

Dans de telles circonstances, et si la campagne de vaccination a déjà débuté dans la majorité des pays développés depuis décembre dernier, en Afrique, l’incapacité de plusieurs pays à assurer le financement des vaccins constitue vraiment un handicap pour réaliser l’immunité collective. Ainsi, en chine par exemple, 40,52 millions de personnes sont vaccinées jusqu’au 15 février. Aux états unis, cet effectif est estimé à 36,06 millions et en grande Bretagne, il a atteint à cette date 15 millions de personnes.

Alors que la majorité des pays africains sont en train de poser des jalons pour recevoir leurs premières doses, à l’exception de certains pays africains comme le Maroc et l’Égypte et les émirats arabes unis, qui ont opté pour des essais cliniques sur leur territoire, après avoir négocié avec des laboratoires pharmaceutiques étrangers. Aussi, d’autres pays du Maghreb ont également amorcé, tout récemment, leurs campagnes de vaccination.

A cet égard, le patron de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, fustige la ruée sur les vaccins des pays riches aux dépens d’une Afrique oubliée. Il stipule à ce propos « Le nationalisme vaccinal nous fait du mal à tous, et est contre-productif« . Pourtant, les pays riches avaient pris, au cours des derniers mois, un engagement : le Covax[iii] qui est un mécanisme de solidarité chargé d’acheter les doses nécessaires du vaccin contre le covid19 pour les pays à bas revenus dont la majorité sont situés en Afrique. Ce mécanisme a été créé pour garantir un accès équitable dans l’ensemble du monde à des vaccins sûrs et efficaces contre la pandémie.

Cependant, selon l’institution panafricaine, l’objectif de 600 millions de doses que devrait fournir le COVAX à l’Afrique, ne couvrira qu’environ 300 millions de personnes à travers le continent africain ; ce qui ne représente qu’environ 20% de la population des plus vulnérables dont 92% relèvent des pays africains.

En réalité, en Afrique, le choix des stratégies de vaccination contre le nouveau coronavirus diffère d’un pays à un autre. Plus particulièrement et pour certains pays africains, l’acquisition des vaccins contre la Covid-19 a été financée via un mécanisme mis en place par l’Union Africaine (UA) (African Vaccine Acquisition Task Team, AVATT), en partenariat avec Afreximbank et la Banque mondiale. Comme précisé précédemment, l’initiative vise à compléter le dispositif Covax qui ne permettra pas de couvrir les besoins de vaccination de l’ensemble de la population du continent.

Ainsi, l’équipe spéciale pour l’acquisition de vaccin en Afrique vient d’acquérir 270 millions de doses, dont 50 millions seront disponibles en avril et juin prochains. A ce propos, le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (CDC Afrique) a récemment annoncé qu’un total de 670 millions de doses de vaccins anti-covid-19 a été sécurisé au profit des pays africains par l’UA, qui doivent être disponibles dans les deux années à venir pour les pays africains, dont la plupart n’ont pas les moyens de financer l’immunisation de leur population. On imagine alors, l’effet de ce décalage temporel en termes d’acquisition et de disponibilité de vaccins, et ses conséquences sur la santé et l’avenir de la population africaine, ainsi que sur la population mondiale. En effet, l’échange entre l’Afrique et le reste du monde n’est pas à exclure.

Ceci dit, et tout en sachant, comme le prétendent les scientifiques du CDC, les pays africains doivent atteindre un niveau de vaccination d’au moins égal à 60% de la population pour ralentir considérablement la propagation de la maladie, et pouvoir s’approcher pour ne pas dire réaliser les objectifs de l’immunité collective.

Enfin, pour conclure, il y a lieu de prétendre que toute la réflexion se penche actuellement, non seulement sur la proportion optimale de la population à vacciner pour limiter la propagation de la pandémie; que ce soit au niveau africain ou mondial, mais sur la crainte qui relate à la probabilité de l’apparition d’autres variantes du coronavirus qui seraient insensibles aux vaccins déjà produits et conçus par les laboratoires depuis l’apparition de la pandémie. Quel serait alors le destin de l’humanité, si cette mutation du virus dépasse les efforts de conception des vaccins, ou si le globe terrestre verra dans les années ou les mois à venir d’autres catégories du virus plus contagieux ou plus meurtriers que ce que nous avons vécu ou que nous sommes en train de vivre depuis la fin de l’année 2019

[i] Garenne, Michel, 2020 « L’ironie du Corona : Epidémie du Covid-19 et développement en Afrique. Les six premiers mois (Février-Août 2020).

[ii] BBC News Coronavirus- News Afrique

[iii] Le Covax, est un mécanisme coordonné par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en collaboration avec l’Alliance du vaccin (Gavi) et la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (Cepi), a pour but de vacciner 20 % des personnes les plus vulnérables dans 92 pays à faible revenu, dont la plupart sont sur le continent africain.

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