Crise de modèle ou question de droits?

Journée mondiale de la liberté de la presse

La presse marocaine a célébré, ce jeudi 3 mai, la Journée mondiale de la liberté de la presse sur fond d’une crise aux multiples facettes. Une situation on ne peut plus compliquée qui laisse perplexe un professionnel, comme Noureddine Miftah, à notre question : «que pensez-vous de la liberté de la presse au Maroc ?»

«Qu’est-ce que je peux te dire», a répété à maintes reprises le Président de la Fédération marocaine des éditeurs de journaux (FMEJ) avant d’affirmer qu’on «aurait pu faire mieux». «Malgré le fait que la réalité de l’exercice et la marge de liberté semblent être étendues, cela ne se reflète pas au niveau des lois ni de l’exercice du métier», a-t-il soutenu.

Décortiquant la situation avec recul, Miftah a assuré que sur le plan juridique, «le code de la presse a constitué un pas en avant sans pour autant être à la hauteur des ambitions des professionnels». «Nous avons raté le virage de la Constitution de 2011 pour élaborer un code plus avancé», a-t-il regretté en ajoutant, pour étayer ce constat, «on continue de poursuivre des journalistes sur la base du Code pénal au lieu du Code de la presse».

Une Crise de modèle avant d’être une question de liberté

En ce qui concerne la situation économique des journaux nationaux qui, elle aussi impacte sans nul doute la liberté de la presse, il considère que les entreprises de presse, que ce soit pour la presse papier ou la presse électronique, luttent aujourd’hui pour leur survie.

«Nous avons signé un contrat programme en 2005 avec les autorités publiques qui reste le même jusqu’à présent», a-t-il rappelé non sans regret pour souligner la stagnation que connaît le secteur. « Autant dire que depuis 2005, le monde a changé. En 2005, il n’y avait aucune presse électronique au Maroc. Ce n’est qu’en 2007 qu’a été créé le premier journal électronique. Aujourd’hui, avec l’avènement des médias sociaux, les médias traditionnels sont tous devenus menacés », a-t-il ajouté.

Critiquant la tutelle, Miftah considère que «l’effort officiel pour soutenir la presse et lui permettre de garantir sa survie est très modeste voire timide».

Selon lui, tout cela a eu une incidence sur les ressources humaines. « La situation précaire des entreprises de presse ne leur permet pas d’améliorer leurs conditions de travail et d’assurer une motivation morale à leur personnel. Une situation qui impacte la qualité du produit journalistique et le climat du travail qu’on peut qualifier de dépression professionnelle généralisée », a-t-il déploré.

La survie, premier souci des professionnels

«A l’occasion de cette journée mondiale, nous avons peur. Nous n’avons pas peur par rapport au rétrécissement du champ des libertés, mais par rapport à notre survie», a-t-il clamé.

«Nous ne voulons pas continuer juste pour survivre ou parce que nous ne servirons à rien. Tout au contraire, avoirune presse libre est une nécessité sociétale et démocratique. D’autant plus que nous endurons depuis des années sous le règne de l’intox, la désinformation et autres fake news», a-t-il expliqué.

«Les 15 millions de facebookers que nous avons aujourd’hui véhiculent les trois quarts des informations qui circulent. On ne peut faire face à cette situation avec des communiqués et des mises au point», a-t-il indiqué en soulignant le rôle primordial que les médias professionnels peuvent jouer dans ce sens.

«Le problème n’est pas dans la presse électronique ou sa régulation. Le problème réside dans les difficultés énormes imposées par les réseaux sociaux au Maroc et partout dans le monde. Ces derniers nécessitent une régulation pour qu’ils ne portent plus préjudice à la vie privée, aux droits et à l’intimité des gens».

«Toutes ces problématiques font que le travail journalistique demeure l’unique garantie et l’unique garde-fou pour faire face à ce tsunami», a conclu le directeur de publication de l’hebdomadaire arabophone «Al Ayam».

Sur la crise du modèle économique

Selon lui, le marché de la publicité au Maroc qui est évalué à 2,5 milliards de dirhams (MMDH) de manière générale ne bénéficie pas à la presse papier. En trois ans seulement, la part de la presse papier de cette manne est passée de 22 à14%. Même la presse électronique n’a pas pu, avec toutes les évolutions qu’elle a connues, porter sa part au-delà de 3%, s’est insurgé le directeur de publication du site alayam24.com.

«Ce déficit que nous avons en ce qui concerne les annonces publicitaires, qui constituent le principal support de la presse, ajouté à la tendance mondiale de changement des habitudes de lecture, sans compter la prolifération de la lecture gratuite dans les cafés (…) Et même les professionnels n’achètent pas les journaux.

«Pire que la revue de presse gratuite», si on prend l’exemple d’un organisme, qui a 20.000 adhérents concernés par un article, ils le scannent et le diffuse à grande échelle via les réseaux sociaux.

D’après lui, «les sociétés de diffusion et de distribution sont au bord du gouffre et les sites d’information, excepté un ou deux, souffrent d’un déficit chronique». «Je ne sais vraiment comment nous avons survécu jusqu’à présent», s’est-il interrogé.

La maigre subvention ne résout pas le problème

«Même en ce qui la subvention, nous avons une étude de KPMG qui affirme, chiffres à l’appui, que depuis longtemps, les journaux marocains payent trois fois plus que la subvention sous forme de charges fiscales», a soulevé notre interlocuteur. Pis, selon lui, la subvention ne constitue que 5 % du chiffre d’affaires de la presse marocaine. «Les 65 millions de dirhams qu’on donne à la presse nationale équivaut à ce qu’on a donné au troisième quotidien français, «Le Monde» en 2017.

Une ce tableau sombre dressé, Miftah considère que le tant attendu Conseil national de la presse, dont les élections des membres qui représenteront les journalistes professionnels et les éditeurs des journaux sont prévues le vendredi 22 juin prochain, «n’a pas vocation à résoudre les problèmes juridiques et économiques de la presse nationale».

«Le Conseil est un mécanisme de veille sur le respect de l’éthique et de la déontologie du métier. Il va alléger le nombre de conflits ou de dossier portés devant la justice, jouer le rôle de médiateur et aussi protéger la société des abus des médias», a-t-il clarifié.

«Il aura aussi un rôle consultatif concernant l’environnement de la presse et la publication d’un rapport sur la liberté de la presse. Sur le plan opérationnel, nous avons des suggestions qu’on peut mettre en œuvre loin du Conseil national de la presse. La première d’entre elles serait d’augmenter le montant des subventions», nous a-t-il indiqué.

Mohamed Taleb

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