Déficience auditive chez l’enfant : il est temps d’agir!

A l’instar d’autres pays, le Maroc célèbre aujourd’hui la 19e Journée mondiale de l’audition. Une journée qui vise à sensibiliser le grand public à ce handicap, qui représente aujourd’hui près de 4,14% de l’ensemble des situations d’handicap au Maroc, soit un total de 63 400 cas auxquels s’ajoutent, annuellement, environ 630 nouveau-nés qui abordent la vie avec une surdité congénitale grave. A l’occasion de cette journée, les «Rotarys clubs» de Casablanca ont organisé un diner débat pour la célébration de la journée mondiale de l’audition, afin de débattre, en partenariat avec le Ministère de la Santé, de la problématique de la «Surdité Neurosensorielle». Al Bayane a rencontré le secrétaire général du ministère de la santé, le docteur Abdelali Alaoui Belghiti et le professeur Detssouli, spécialiste en oto-rhino Laryngologie qui se sont exprimés sur la problématique que pose aujourd’hui la Surdité Neurosensorielle. 

La surdité  est un état pathologique de l’audition caractérisé par une perte partielle ou totale de la perception des sons qui peut toucher un ou deux oreilles. Globalement, on liste deux types de surdité en fonction de la localisation anatomique en cause dans la perte auditive : la surdité de transmission et la surdité de perception. Plus de 5% de la population mondiale, soit 360 millions de personnes dans le monde souffrent de déficience auditive incapacitante.

La déficience auditive peut être due à des causes génétiques, à des complications à la naissance, à certaines maladies infectieuses, à l’utilisation de certains médicaments, à l’exposition à un bruit excessif ou au vieillissement. La moitié des cas de déficience auditive pourraient être évités par la prévention primaire.

Selon les résultats de l’enquête nationale sur le handicap de 2004 réalisée par le Secrétariat de l’Etat chargé de la Famille, de l’Enfance et des Personnes Handicapées, le handicap auditif représente 4,14 % de l’ensemble des situations d’handicap au Maroc. Des chiffres en constante augmentation du fait de l’allongement de la durée de la vie des Marocains (75 pour les femmes et 73 pour les hommes). Cependant, les troubles de l’audition ne concernent pas seulement les seniors et les personnes âgées. L’oreille des jeunes est aussi menacée par l’écoute de la musique amplifiée (baladeurs, concerts, discothèques…). Nombre d’entre eux sont ou seront concernés par des altérations parfois irréversibles de leur système auditif (cellules ciliées détruites).

Les sons captés par l’oreille externe entraînent des vibrations du tympan qui, dans l’oreille moyenne, sont transmises à l’oreille interne par l’intermédiaire des osselets. Le mouvement mécanique des osselets permet l’amplification du message acoustique ainsi que sa transmission d’un milieu aérien au milieu liquidien de l’oreille interne. Celle-ci, située à l’intérieur du labyrinthe osseux dans le rocher, comporte l’organe de l’équilibre (le vestibule) et l’organe de l’audition (la cochlée). Dans la cochlée se trouve l’organe de Corti, élément sensoriel proprement dit. Il comporte 3 rangées de cellules ciliées externes et une rangée de cellules ciliées internes qui constituent l’organe transducteur du signal acoustique en signal électrique nerveux.

Les spécialistes identifient et diagnostiquent certains cas précis grâce à toute une batterie d’examens. On peut se retrouver face à un patient qui souffre d’une perte partielle ou totale de la perception des sons.

Classification des surdités

Quand il y a une atteinte des éléments de l’oreille externe ou moyenne, on parle de surdité de transmission. Si l’atteinte concerne une des composantes de la cochlée ou le nerf cochléaire, on parle de surdité de perception. Si les deux atteintes sont associées, il s’agit d’une surdité mixte. Si l’atteinte est liée à un déficit ou à une atteinte des centres auditifs supérieurs, la surdité est dite centrale.

La surdité de transmission concerne tout problème situé au niveau de l’oreille externe ou moyenne qui empêche la transmission correcte du son. Cette surdité est généralement légère ou moyenne, entraînant une perte auditive de 25 à 65 décibels.
Dans certains cas, la surdité de transmission peut être temporaire. Selon l’origine du problème, certains médicaments ou une intervention chirurgicale peuvent se révéler utiles. Le recours à une aide auditive ou à un implant d’oreille moyenne peut également permettre de corriger une surdité de transmission.
La surdité neurosensorielle est causée quant à elle par un manque de cellules sensorielles (cellules ciliées) ou à la détérioration des cellules dans la cochlée et elle est généralement permanente. Également connue sous le terme de «surdité de perception», la surdité neurosensorielle peut être légère, modérée, sévère ou profonde. Le recours à une aide auditive ou à un implant d’oreille moyenne permet le plus souvent de corriger les surdités neurosensorielles légères à sévères. Les implants cochléaires constituent une solution en cas de surdité sévère ou profonde.
Une surdité mixte est la combinaison d’une surdité neurosensorielle et d’une surdité de transmission. Elle est due à des problèmes au niveau de l’oreille interne et de l’oreille externe ou moyenne.

La surdité rétro-cochléaire est due à l’absence de nerf auditif ou à un nerf auditif endommagé. Cette surdité est généralement profonde et permanente.
Les aides auditives et les implants cochléaires ne permettent pas de corriger cette surdité car le nerf ne parvient pas à transmettre les informations sonores au cortex auditif.
Dans de nombreux cas, la mise en place d’un implant auditif du tronc cérébral (ABI) constitue une option thérapeutique possible. Les différents dépistages nous ont permis de définir les surdités congénitales génétiques qui se révèlent plus ou moins tardivement (altération programmée, patrimoine génétique incomplet) et acquises (liées au vieillissement ou à un traumatisme).

Importance du diagnostic précoce

Le dépistage et l’intervention précoces sont d’une importance capitale pour réduire au maximum l’impact de la perte d’audition sur le développement et la réussite scolaire de l’enfant. Chez le nourrisson et le jeune enfant, le dépistage et la prise en charge de la perte d’audition dans le cadre de programmes de dépistage néonatal peuvent permettre d’améliorer les résultats sur le plan linguistique et éducatif. Les enfants sourds et leurs familles devraient avoir la possibilité d’apprendre la langue des signes.

Le dépistage préscolaire, scolaire et professionnel des maladies de l’oreille et des déficiences auditives est utile pour repérer et traiter précocement la perte d’audition.

Les personnes atteintes de déficience auditive peuvent voir leur état amélioré par l’utilisation de dispositifs tels que les prothèses auditives, les implants cochléaires et les dispositifs d’aide à l’audition. Elles pourraient également bénéficier de services d’orthophonie, de réadaptation auditive ou autres.

Et de la prévention

Plus de 30 % de cas de perte d’audition chez l’enfant sont causés par des maladies infectieuses infantiles qui peuvent être évitées par la vaccination et de bonnes pratiques d’hygiène. En outre, 17 % des cas de perte d’audition chez l’enfant sont dus à des complications au moment de la naissance, notamment la prématurité, un faible poids de naissance, l’asphyxie périnatale et l’ictère néonatal. L’amélioration des pratiques médicales à l’intention des mères et des enfants contribuerait à la prévention de ces complications.

Pour prévenir les déficiences et la perte auditive, il faudrait :

Vacciner les enfants contre les maladies de l’enfance, notamment contre la rougeole, la méningite, la rubéole et les oreillons;

Vacciner les adolescentes et les femmes en âge de procréer contre la rubéole avant la grossesse;

Dépister et traiter la syphilis et d’autres infections chez la femme enceinte;

Améliorer les soins prénatals et périnatals, y compris en promouvant les accouchements sans risque;

Adopter de bonnes pratiques de soins de l’oreille;

Dépister l’otite moyenne chez l’enfant et appliquer un traitement médical ou chirurgical, le cas échéant;

Éviter d’utiliser certains médicaments qui peuvent être dangereux sauf sur prescription médicale et surtout respecter la posologie

Adresser à un service compétent les enfants à haut risque (ceux pour lesquels il existe des cas de surdité familiale, ceux qui sont d’un faible poids à la naissance ou qui ont souffert d’asphyxie à la naissance, de jaunisse, de méningite, etc.) pour évaluation de l’audition, diagnostic et traitement éventuel;

Réduire l’exposition (professionnelle et récréative) au bruit excessif en suscitant une prise de conscience des risques, en adoptant et en faisant appliquer des mesures législatives appropriées; et en encourageant les individus à utiliser des dispositifs de protection individuelle, tels que des bouchons d’oreille et des écouteurs ou casques à réduction de bruit.

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Alaoui Balghiti Abdelali, secrétaire général du ministère de la santé

«Le handicap auditif représente 4,14 % des situations de handicap»

Al Bayane : Qu’est ce qui motive cette rencontre autour du thème de la déficience auditive chez l’enfant ?

alaoui Balghiti 01Docteur Alaoui Balghiti Abdelali : Tout d’abord, je tiens à préciser que cet événement qui revêt une très grande importance scientifique, est une initiative louable prise par les «Rotary clubs» de Casablanca, afin de sensibiliser et d’informer le plus de monde possible sur un problème de santé publique aussi important, et de débattre, en partenariat avec le Ministère de la Santé, de la problématique de la «Surdité Neurosensorielle».

La communauté internationale a choisi, en cette année 2016, de fêter la journée mondiale de l’ouïe sous le slogan «Déficience auditive chez l’enfant : marche à suivre pour agir dès maintenant».

Disposez – vous de chiffres concernant la surdité ?

Oui bien entendu. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estime qu’environ 360 millions de personnes dans le monde (soit 5,3 % de la population mondiale) souffrent d’une déficience auditive considérée comme invalidante, dont près de 32 millions sont des enfants.

En ce qui concerne le Maroc, le handicap auditif représente 4,14 % de l’ensemble des situations d’handicap, soit un total de 63 400 cas auxquels s’ajoutent, annuellement, environ 630 nouveau-nés qui abordent la vie avec une surdité congénitale grave. C’est ce qui ressort de l’enquête nationale sur le handicap de 2004 réalisée par le Secrétariat d’Etat chargé de la Famille, de l’Enfance et des Personnes Handicapées.

Quels sont les impacts sur la personne qui présente une surdité ?

L’ouïe est une fonction sensorielle fondamentale, notamment pour les enfants. C’est grâce à la faculté de bien entendre dès son très jeune âge, que l’enfant pourra apprendre à parler, à participer à la vie familiale, s’insérer dans un groupe, réussir sa scolarité et développer des relations sociales, favorisant ainsi son intégration dans l’environnement et dans la société. La perte de l’ouïe entraine inévitablement des conséquences aussi bien sur l’individu lui-même que sur la communauté. Il y a d’abord un impact social et affectif allant du sentiment de solitude à l’isolement et l’exclusion. Bien entendu, il y a un impact économique puisque la perte de l’audition (surdité) a comme conséquence la marginalisation, des enfants non-scolarisés et plus tard, des adultes ayant très peu d’accès au travail et à la productivité. A ce sujet, je tiens à rappeler que l’OMS estime qu’environ 60% des cas de déficience auditive chez l’enfant pourraient être évités par des mesures préventives.

Quelles sont les actions que le département de la santé a entreprises pour lutter et prévenir ces déficiences handicapantes ?

Au niveau du ministère de la santé, nous sommes très conscients de l’importance et de la gravité de cette problématique. Le Ministère de la Santé prévoit le renforcement du dépistage précoce et de la prise en charge des pathologies à l’origine des déficiences handicapantes. C’est dans ce cadre que le Département de la santé a lancé différentes initiatives de dépistage et de prise en charge de la déficience auditive. Plusieurs axes sont ainsi mis en place. Il s’agit premièrement du plan stratégique dédié spécifiquement à la prévention et au contrôle de la surdité. L’élaboration de ce plan, qui a bénéficié du soutien technique et financier de l’OMS, a préconisé une démarche participative impliquant les départements ministériels concernés, les associations et organisations des professionnels de la santé et les acteurs de la société civile. Cela passe aussi par l’organisation, depuis 2014, de campagnes annuelles de dépistage et la prise en charge des déficiences auditives, en vue de prévenir le Handicap lié à la surdité. Ainsi, en 2015, une campagne nationale de dépistage et de prise en charge des troubles de l’audition en milieu scolaire a visé 1,5 million d’enfants. Nous avons mobilisé une enveloppe budgétaire de plus de 18,5 millions de Dhs pour l’acquisition de prothèses auditives au profit de 2 710 personnes démunies (Ramedistes) relevant de différentes catégories d’âge et souffrant de déficiences auditives.

Figurent également le développement de l’implantation cochléaire dans les hôpitaux et les centres de référence qui sont les centres hospitaliers universitaires, la lutte contre la toxicité des médicaments de l’audition, la mise en place d’un comité technique national pour l’élaboration d’une stratégie globale de prévention et de prise en charge des déficiences auditives, la sensibilisation et la prise de conscience personnelle. J’espère qu’avec tous ces éléments, nous pourrons faire de ce programme une priorité de santé publique.

L’implantation cochléaire est une intervention coûteuse. Les malades démunis auront-ils accès à cette technologie ? Comment comptez-vous financer toutes ces interventions ?

En matière de financement, il y a trois aspects. En premier lieu, le financement est assuré par la couverture médicale de base pour les patients assurés. Pour le RAMED, nous avons mobilisé déjà pour cette année une enveloppe budgétaire de plus de 18 millions de Dhs pour prendre en charge les problèmes de l’audition chez la population scolarisée Ramediste.

Dans le cadre de ce programme, nous allons mobiliser un financement que nous allons faire évoluer progressivement dans le cadre du budget de l’Etat, mais aussi avec le partenariat pour mieux faire face à cette question.

Enfin, les CHU réalisaient 2 à 3 implantations cochléaires par an, maintenant ils réalisent entre 50 à 60 interventions annuellement. Grâce à leurs budgets et à l’appui du ministère de la santé, ils vont joindre cette activité à l’acquisition de prothèses auditives au profit de 2 710 personnes démunies (Ramedistes) de différentes catégories d’âge et souffrant de déficiences auditives.

Ouardirhi Abdelaziz

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