Entre la beauté et la cicatrice !

Représentée principalement par Atiq Rahimi et Spôjmaï Zariab, la littérature afghane se veut une littérature du peuple, de l’exil, du rêve.  Contrairement aux littératures les plus lues et connues, la littérature afghane constitue en elle-même un paysage singulier ouvert à toute forme d’art. Une littérature méconnue, mais très productive et renouvelable. Elle cherche l’unique, l’art. Non seulement parce qu’elle tend à la singularité, mais parce qu’elle ne cesse de s’interroger sur la substance particulière. La littérature afghane nous livre du réel concentré, de l’écriture poétique et du métissage artistique.

C’est vrai que c’est une littérature qui ne trouve pas encore son grand public, mais son ouverture sur les autres littératures comme celle de l’Iran et de l’Inde fait de son univers un espace artistique par excellence. Le roman afghan se caractérise par son trait fragmentaire proche d’un scénario et par son ouverture sur la photographie, la musique, la peinture et la calligraphie. L’écriture dépasse le niveau de la représentation symbolique, pour se faire méditation sur le fait de voir, sentir, toucher et écouter. Une littérature qui met à nu le regard.

L’écrivain afghan cherche la neutralité, l’indifférence du réel en silence. Car le silence dans la littérature afghane est une forme du sublime, une musique :

«Ecoutez donc le silence. Ici, même  silence est musique».

(Atiq Rahimi, Le Retour imaginaire, p70)

Dans cette littérature, l’écriture comme la photographie devient un avènement où tout se mêle ; le réel à l’imaginaire, l’absence à la présence, les ombres au corps, le mouvement à l’immobilité, le néant à l’être, la nostalgie à l’espoir, le visible à l’invisible, l’image à l’imagination. Pour Atiq Rahimi, l’écriture n’est pas suffisante pour retracer les cicatrices du passé car elle ne fixe pas l’instant comme la photographie. Autrement, C’est la photographie qui donne souffle à la continuité de l’écriture. La littérature afghane contemporaine fait de la tragédie vécue par un peuple la source de sa force et sa particularité.

Revenir à la terre, retourner vers son propre être, par le pèlerinage, la mémoire ou l’écriture font de cet univers un espace de quête, de consolation et d’un inachèvement perpétuel. L’écrivain afghan est un rêveur blessé, un voyageur de la nuit.  Atiq Rahimi fait de son paysage romanesque une méditation sur ce qui reste de sa vie quand il perd sa terre d’enfance.  Il invente une langue puissante, singulière et libre. Sa littérature prend la forme d’une balade intime, métissage de mots, de signes, puis de corps. Si au commencement était le verbe, chez Atiq Rahimi le verbe est toujours absent, les mots s’enchaînent. Une sorte d’errance poétique traverse ses mots, son corps en exil. Dans la Balade du calame, un portrait intime poétiquement écrit, Atiq Rahimi traverse les frontières incertaines entre l’art, la spiritualité et la philosophie :

«Un parcours initiatique pour m’apprendre que là où s’arrête la philosophie commence la spiritualité ; là où s’arrête la spiritualité commence l’art. Et l’art, où s’arrête-t-il ? Nulle part».

                      (La Balade du Calame, p148-149)

Dans la littérature afghane, l’art n’a pas de frontières. Selon Dominique Sudre, La Ballade du Calame est un récit à la sensibilité raffinée et à l’écriture d’une délicatesse extrême. Une œuvre d’art littéraire unique.  Le paysage afghan est une littérature sur l’extrême pauvreté et la cruauté et qui se concentre sur la psychologie complexe de l’être afghan. Tous les écrivains afghans ont presque le même objectif ; rendre universel l’expérience d’un peuple qui a traversé la révolution, l’invasion, la guerre civile :

«Mais moi ce n’est pas la beauté que je cherche. Je cherche à faire revivre le sentiment que l’homme éprouve en regardant une cicatrice».

                                            (Le Retour imaginaire, p22).

La littérature afghane est lieu de la rencontre des arts. Elle ne relève pas simplement de l’échange des arts, mais elle implique beaucoup plus généralement une mutation du sens. A travers la réflexion littéraire et les différents usages de l’art et de l’expérience individuelle, cet univers littéraire donne lieu à une nouvelle conception de l’écriture. Le roman afghan est un voyage au cœur de la douleur discrète. Un texte tissu des phrases brèves et haletantes. Un tableau fidèle à l’esprit de l’auteur, à son esthétique du dépouillement, à cette volonté des répétitions où la conscience s’enferre.

La littérature afghane est le cri de la cicatrice profonde qui ne cesse de se retracer dans chaque texte, dans chaque mot et dans chaque lettre. Un espace où tout est ruines. Tout est poussière, tout est cendres. En ce sens, l’écriture est une tentative de retrouver sa partie dans la mémoire de sa terre et ses cendres.

Outhman Boutisane

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