Entre le monde des Arts et l’univers des Lettres

Caroline Pochon, interview exclusive

Par: Noureddine Mhakkak

Caroline Pochon, Auteure, Réalisatrice, Romancière, diplômée de la Femis, département scénario, en 1997, de Sciences Po, la Sorbonne en Histoire et de l’Inalco en wolof, est avant tout réalisatrice de documentaires.

Elle a réalisé huit documentaires, dont la plupart pour la télévision (Arte, France 2), des court-métrages documentaires (Allégeance, Yellah, Namala) et des court-métrages de fiction (Le cœur net, La guérison de Monsieur Kouyaté, La sortie d’essai). Elle a souvent tourné en Afrique (That’s Nigeria, paroles d’étudiants, La deuxième femme) ou bien travaillé sur des thèmes liés à l’immigration, en France (Les hommes de Billancourt, Abbas). La face cachée des fesses, en co-réalisation, a été son grand succès en 2009 : meilleure audience d’Arte. Elle est membre de la SCAM. Elle est aussi l’auteur de deux romans (Deuxième femme et La fille du capitaine Fracasse, chez Buchet-Chastel). De 2003 À 2010, elle s’est engagée comme critique de films pour le magazine Clap Noir. Elle est intervenue comme scénariste ou consultante sur de nombreux projets de cinéma, notamment : Zanzibar Hôtel de François Margolin (Margo films), Nevers d’Emilie Lamoine (Athénaïse productions), Fichues racines de Marie-Claude Pernelle et Magid, le magicien, de Mohamed Said-Ouma (Pala viré productions), La cour de ma mère d’Idriss Diabaté (L’œil sauvage) et récemment, Arthur existe ! de Farid Nair (aidé par le CNC). Elle est membre des Scénaristes de Cinéma Associés. Depuis quelques années, elle est aussi investie dans la transmission et a donné des ateliers d’écriture de scénario au Bénin, dans le cadre du festival Quintessence, et au Sénégal, dans le cadre des Ateliers d’écriture à l’île de Ngor, qu’elle a ouvert en 2017. Elle a aussi enseigné l’écriture créative à Beaubourg, à Paris, et se prépare à enseigner avec l’Institut National de l’Audiovisuel en 2020.

Voilà une interview avec elle. Bonne lecture.

Que représentent les arts et les lettres pour vous?

Les arts et les lettres ont été importantes pour moi dès l’enfance. D’une part, par mon éducation : ma mère était littéraire, grande lectrice, aimait aussi écouter diverses musiques, aller au cinéma, au théâtre… D’autre part, par mes goûts personnels : petite, j’aimais dessiner, écrire des histoires, lire, visiter des expositions parfois. Le théâtre aussi, la première fois qu’on m’y a emmenée, j’ai adoré. Jouer. Chanter. Dessin. Poésie. Tous les arts étaient attirants. L’écriture a été comme un refuge, un moyen d’expression pour une petite fille un peu timide, qui avait du mal à dire ce qu’elle ressentait. Et puis, enfant, je rêvais de devenir un écrivain, une artiste, une actrice aussi… Je me disais que si j’avais quelques dons, j’avais le devoir d’en faire quelque chose. Je ne me disais pas que j’allais avoir des enfants, une famille, je me disais que je devais créer. Je n’ai jamais autant lu de romans qu’entre 12 et 18 ans. Je crois que c’est là que je me suis fait ma « formation » littéraire, car après, j’ai lu plutôt des essais, des livres plus théoriques, moins de fiction. Je me suis intéressée au cinéma vers l’âge de 15-16 ans, influencée par un ami, ma mère, toujours, et alors, c’est cela qui a pris un peu le pas. J’ai eu l’idée d’apprendre le métier de scénariste pour faire la jonction entre l’écriture et le fait d’avoir un métier. Les arts et les lettres ont donc compté pour moi, au point d’en faire mon métier, ils ont été ma formation, je me suis beaucoup nourrie de livres, films, peintures, photographies, et musique, bien sûr. Cela comptait pour moi. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’en avoir moins besoin, comme s’il était temps plutôt pour moi de rendre, de produire, de faire, de m’exprimer grâce à tous ces apports artistiques que j’ai reçu plus jeune.

Que représente l’écriture pour vous?

L’écriture est presque comme une anti-matière. Un double de ma vie, une compagne, un soutien, un « vade mecum ». J’écris souvent pour essayer de m’exprimer et me relire pour comprendre ce qui se passe. Parfois, j’écris la scène de quelque chose que j’appréhende ! C’est presque indispensable. Parfois, quand la vie s’emballe, j’écris beaucoup. À d’autres périodes plus calmes, je n’écris plus trop. Comme les jeunes-filles qui ont leur cher petit journal : je n’ai jamais vraiment réussi à couper avec cette pratique. Quand il s’agit de mettre en forme un texte pour publier, c’est une deuxième démarche, qui peut se superposer à l’autre et là, il y a la notion de mise en forme : je suis ma propre correctrice. Et il y a la scénariste, qui scénarise, structure, construit son récit. Le porte à maturité. On sort du réel et on entre de plain-pied dans la fiction.

Parlez-nous des villes que vous avez visitées et qui ont laissé une remarquable trace dans votre parcours artistique.

– Forcément, je vais parler de Guédiawaye, dans la banlieue populaire de Dakar, car j’y ai vécu durant trois mois une histoire d’amour inoubliable. Cette histoire m’a inspiré mon premier documentaire, je suis retournée à Guédiawaye sept ans après l’histoire d’amour. Et puis, mon premier roman, qui s’appelle Deuxième femme. J’ai écrit des portraits de gens de Guédiawaye qui font qu’un ami, le réalisateur Mahama Johnson Traoré, qui est aujourd’hui décédé, m’a dit : « j’ai toujours rêvé d’écrire ce genre de choses ». Un beau compliment. Mais il y a aussi Paris, ma ville, dont j’ai exploré plusieurs facettes avec le temps, plusieurs quartiers, milieux. J’ai grandi dans « les beaux quartiers » et cela a inspiré un autre roman, La chienne de Pavlov, qui n’est pas encore publié, qui se passe justement dans le septième arrondissement et montre les codes qui y sont en vigueur et la cruauté des rapports de classe qui s’y exercent.

Que représente la beauté, pour vous?

La beauté se trouve dans une lumière sur un visage, une fleur, un coin de mur, un reflet de miroir, une étoffe. La beauté, c’est une mélodie ou une voix qui te va droit au cœur. Un couple d’amoureux… La beauté est éphémère, souvent. C’est pourquoi les artistes ont envie de la fixer. La beauté de Brigitte Bardot dans les films de Vadim, exemple parmi tant d’autres. Je crois qu’en tant qu’artiste, on essaie de fixer et de magnifier la beauté. Baudelaire disait qu’on pouvait faire du beau avec du laid : on peut trouver la beauté n’importe où, c’est aussi une question de regard. Quand à ce qu’elle représente, je pense qu’elle a parfois une dimension sublime, sacrée, élevée. Je ne sais pas ce que la beauté représente, mais il me semble qu’elle peut avoir quelque chose de l’autre monde. Quelque chose de presque magique, surnaturel.

Parlez-nous des livres que vous avez déjà lus et qui ont marqué vos pensées.

– J’ai été nourrie par la littérature française du XIXème siècle et un auteur que j’ai bien aimé est Flaubert. Le style, le rythme, le ton, tout. J’ai certainement été influencée par Flaubert. Je l’ai étudié à l’école plusieurs fois. Relu pour moi-même. Et il est très fort. La poésie m’a influencée, Prévert, Rimbaud, surtout. C’était les livres de jeunesse de ma mère et je les avais sur ma table de chevet, chez mes grands-parents. Je crois qu’à une époque, je les ai tellement lus que lorsque j’écris, parfois, j’ai presque l’impression de les plagier. Par la suite, René Char, Césaire, Damas… Il y a d’autres auteurs qui m’ont marquée. Nabokov, pour ses thèmes comme pour son style. Le maître. Elfrieda Jelinek, même chose, un style à couper le souffle et des thèmes sur la vie des femmes qui m’ont touchée, à l’époque. Bohumil Hrabal, à une autre époque, avec un livre frappant : Une trop bruyante solitude. Octave Mirbeau, pour le Journal d’une femme de chambre et le choix de donner la parole à une femme de chambre, un premier pas vers la modernité et ce qu’on pourrait rattacher au regard documentaire. Texaco, de Patrick Chamoiseau a aussi été une révélation littéraire pour moi : il travaillait sur la langue orale d’une manière inédite, quand je l’ai découvert avec son prix Goncourt. Je peux aussi citer un auteur nigérian, Ken Saro-Wiwa : son «Piti minitaire» a été pour moi un chef d’œuvre, à la lisière entre littérature subjective et documentaire, dans une langue extraordinaire. Je lis un peu ce qui sort, mais j’avoue, pas énormément. Je n’ai pas assez de curiosité et je n’arrive pas à retrouver le plaisir de lire que j’avais durant mon adolescence. C’est moi qui ai changé. Dans mes lectures récentes, je n’ai pas trouvé de grand styliste qui me bouleverse : lire une histoire, c’est une chose, mais entrer dans une langue aussi, c’est ce qu’on attend d’un roman. Parfois aussi, j’aime un livre d’un auteur, et puis les autres livres ne me font pas autant d’effet. C’est ce que j’ai ressenti sur Houellebecq, par exemple, même si je n’ai pas tout lu. Donc, cette magie d’une rencontre entre un livre et un lecteur, cela tient à beaucoup de choses.

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