Ghizlane, martyre du «mo9af»

À voir sur l’image ces tomates éparpillées et cette sandale en plastique retournée, on sent déjà la détresse. Le texto annonce la mort de Ghizlane, ouvrière agricole de son vivant, décédée sur la route que ne pouvait tenir le pick-up où elle était entassée avec d’autres femmes de sa condition. Ce n’est pas la première fois que ce drame touche les plus démunis d’entre nous.

Ghizlane; sans ne la connaître ni la voir, on devine sa beauté naturelle. On entend son éclat de rire et la sonorité de sa voix quand elle chantait avec ses compagnes dans les champs.  Ses houppelandes qui l’enveloppaient lui servaient de protection contre le froid et surtout contre l’effet vieillissant des rayons solaires. Elle devait, chaque jour à l’aube, se rendre au travail et n’en revenir qu’au soleil couchant.

Des dizaines comme elle se retrouvaient au «mo9af», cette place publique qui fait office de Pôle Emploi. Dans un gai tumulte, elles prenaient place dans le véhicule qui assurait le transport jusqu’aux champs. Cela se passe partout, et de la même façon, dans les zones agricoles. Là où la richesse se produit pour s’accumuler dans les coffres des grands fermiers et pour exciter les papilles gustatives des gens de la ville; ceux de l’étranger avant ceux des agglomérations de l’intérieur.

Un sac en jute ou en doum à la main, Ghizlane se dépêchait de faire ses emplettes auprès des carrosses dédiées qui jalonnent la moitié du pourtour de la place publique. L’autre moitié servait de parking aux pickups, camions et tracteurs destinés au transport de ses ouvrières à la tâche. Ghizlane ne voulait pas que le caporal lui fasse des remarques et risquer de ne pas être embauchée par la suite. La concurrence de la pauvreté est dure à supporter.

Dès ces premiers jours de travail, elle avait assimilé les codes. Tous les codes, ceux du harcèlement, du compagnonnage, de la drague… Tous les codes sauf celui qui faisant loi régissant le travail. Ce dernier n’avait pas droit de cité auprès de Lhaj et de ses employeurs. Pire, ce code était un motif de licenciement rien que de prononcer sa dénomination. «Tbarkallah», il ne reste plus que cela. Il ya des milliers comme toi qui veulent gagner leur pain convenablement au lieu de vouloir faire l’intéressée «gueulait Lhaj pour se faire entendre une fois pour toutes».

Cela est arrivé un jour où l’une de ses compagnes a voulu faire comprendre à Lhaj et à ses caporaux qu’elle connaissait ses droits. Elle a été obligée de changer de zone agricole car, par la bande, la solidarité patronale se faisait lourde. Il faudrait attendre un jour de campagne électorale pour se faire rabattre les oreilles par des discours où le droit se déclarait avec des promesses d’effectivité, d’égalité et de justice.

Ghizlane est morte alors que d’autres victimes ont été blessées et traumatisées. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. La couverture médiatique de ce fait ne l’empêchera pas de se répéter. Elle a été même jusqu’à induire des convocations et des poursuites à l’encontre de celles et de ceux qui ont informé l’opinion de l’hécatombe pour qu’elle ne se répète pas. Mais dénoncer cette catastrophe de l’exploitation agricole est un délit pour les notabilités locales qui en vivent.

D’après eux, la loi ne peut se faire respecter ici alors que l’on est loin de Rabat. Faut-il leurs rappeler l’article 6 de notre loi fondamentale : «La loi est l’expression suprême de la volonté de la Nation. Tous, personnes physiques ou morales, y compris les pouvoirs publics, sont égaux devant elle et tenus de s’y soumettre». Faut-il rappeler à ces exploitants que le transport du personnel est régi par des dispositions législatives et un cahier des charges dédié, et que «la préservation de la dignité de l’homme et l’amélioration de son niveau de vie ainsi que (…) la réalisation des conditions favorables à sa stabilité familiale et à son progrès social» sont mentionnées dans le code du travail…A qui tu racontes ton Zabour ya Daoud !

Ghizlane est décédée. Son rêve de s’en sortir restera dans la tête d’autres comme elles. Elle voulait constituer un foyer, avoir des enfants et trimer pour les éduquer et se venger ainsi du sort qui lui a été fait suite à l’interruption de sa scolarisation. Elle rêvait de la ville, de ses boulevards éclairés et de ses supermarchés. Elle rêvait d’une maison où se retrouvait tout ce que la pub montrait à la télévision.

Elle rêvait qu’elle était l’égale de son homme, de tous les hommes, en droits et en devoirs. Elle rêvait de la mer, cette étendue immense d’eau salée. Elle rêvait d’une glace qu’elle voulait croquer. Sa vie a été brutalement interrompue alors que son rêve l’animait et lui faisait supporter les conditions difficiles de son quotidien. Martyre du «mo9af», qu’Elle repose en paix.

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