Issam Eddine Tbeur: apothéose (nouvelle)

Des écrivains à l’heure du Covid-19

Il lui semblait que chaque nuit, lorsqu’il s’apprêtait à se livrer au sommeil, des corbeaux venaient l’effleurer de leurs ailes sombres et croassaient fort et longtemps, jusqu’à devenir une source de tourment et d’agonie. C’étaient ces mêmes formes sinistres dont il étudiait, avec intérêt et fascination, l’envol immobile et qu’il ne se lassait pas de scruter, durant ses longues heures d’attente et d’oisiveté, depuis que quelque visiteur lui avait offert un livre d’art consacré aux grands peintres.

Ses journées passées au lit s’égrenaient au rythme des pages feuilletées et des observations minutieuses effectuées à l’aide d’une loupe qui rendait les détails les plus subtils et qui lui permettait de saisir les moindres nuances de forme et de couleur. Peintre lui-même, ou du moins le fut-il jusqu’à ce que la maladie l’empêchât de tenir la plume et arrêtât net son élan créateur, il rêvait depuis toujours de parachever le chef-d’œuvre de sa vie d’artiste, une toile dont le thème serait d’une beauté telle qu’elle passerait aux yeux de tous comme étant la somme et la quintessence de l’art pictural.

Combien d’esquisses, de croquis, de dessins n’avait-il pas entamés, dans un accès de délire et d’enthousiasme, puis abandonnés, avec autant de rage et de désespoir, car ils ne contenaient qu’en germe l’idéal artistique qu’il imaginait. Il pensait continuellement à cette œuvre à venir, son œuvre, jusqu’à en concevoir une passion qui dépassait les limites raisonnables d’une simple marotte d’artiste. Il en rêvait à un point tel que les personnages, les paysages et les formes que d’autres artistes illustres avaient peints avant lui, devenaient siens en rêve, le tourmentaient et semblaient même le narguer, comme le feraient de jeunes pensées insoumises et rebelles à toute autorité de l’esprit.

Son obsession avait ainsi pris depuis quelque temps la forme onirique d’une nuée de corbeaux menaçants, et chaque nuit il rêvait qu’il se levait de son lit et qu’il chassait ces apparitions indues en agitant frénétiquement les bras, qu’il les chassait au loin par la fenêtre grande ouverte, vers des champs et des bois que la nuit engloutissait. Puis il voyait en rêve corbeaux et paysage se figer brusquement, figurant un décor immuable, une toile aux contours obscurs et imprécis. Lui-même, silhouette aperçue de dos, finissait par se fondre dans ce décor éternel et se figeait à son tour, bras levés dans un mouvement de courroux, figure tragique et solennelle dont la gestuelle devait sans doute servir à conjurer la vision nocturne qui l’assaillait. Confondues alors dans une parfaite harmonie de sens et de formes, toutes ces choses rêvées composaient une étrange TOILE, une œuvre d’une rare perfection, angoissante et pénétrante, car elle avait pour thème désespoir, folie et mort.

Mais le tableau et ses motifs changeaient car le personnage immobile s’animait soudainement ; comme mû d’un ultime élan d’intelligence et de lucidité, il décidait dans un suprême effort de s’arracher au spectacle qui exerçait une fascination morbide sur sa conscience endormie. Il se détournait de l’embrasure de la fenêtre et voulait rejoindre son lit. Mais ce geste simple pourtant lui coûtait un surcroît de souffrance car il avait la désagréable impression de se mouvoir dans un espace opaque et lourd et que d’invisibles obstacles obstruaient son cheminement vers le repos promis, vers l’espoir et la vie.

Chaque pas péniblement franchi l’éloignait sensiblement de sa couche, au point que la ruelle prenait les dimensions d’un véritable chemin de croix. Le lit, le drap aux vives couleurs bleu et mauve ressemblaient, dans cet éloignement sournois et inquiétant, à un horizon de plus en plus lointain. L’angoisse l’étreignait alors et il paniquait, se débattait, gémissait. Mais aucun de ses membres ne bougeait ; sa gorge et sa poitrine oppressée n’émettaient aucun bruit. Un bourdonnement continu emplissait son ouïe et le monde alentour devenait affreux et inquiétant…

C’est à ce moment précis de son rêve qu’il se réveillait en nage et essoufflé et qu’il réalisait avec un soulagement mal contenu qu’autour de lui régnait le calme originel de sa chambre au décor si familier. Il hasardait un regard inquiet vers la fenêtre, s’attendant à voir surgir quelque forme ailée noire et croassante, mais constatait avec un certain bonheur qu’elle était bel et bien fermée, derrière des rideaux soigneusement tirés.

Cette expérience se répétait chaque nuit, et chaque réveil était une renaissance pour lui, dormeur inquiet, un retour à l’ordinaire et au quotidien. Retour guère réjouissant en réalité car il était alité et ne quittait plus sa couche depuis qu’une grave maladie l’y avait cloué. Cet état léthargique pouvait durer, selon l’avis des médecins, quelques jours, quelques mois, voire même quelques années, à moins d’une rémission miraculeuse du mal, ou jusqu’à ce qu’éventuellement la mort se chargeât de l’en guérir définitivement.

Son jeune âge, le bleu limpide de son regard, sa belle chevelure noire et la délicatesse entière de son être l’exposaient inévitablement à la commisération et à la pitié les plus affectées, simulacres de compassion dont faisaient montre les visiteurs, jadis ses amis, ses cousins ou même sa plus proche famille. Devenu hostile à ce genre de sensibleries, il abhorrait ces démonstrations de sympathie car elles accusaient son désespoir et l’enfonçaient chaque jour un peu plus dans le limon de la maladie. Il se réfugiait désormais dans un monde intime, fait de lectures et de spéculations songeuses.

L’utopie, sous toutes ses formes le préservait et le protégeait ; il pouvait ainsi quitter l’état aliénant qui était le sien et, le temps d’un rêve éveillé, courait, riait aux éclats, cueillait des roses qu’il offrait à de belles et gouailleuses créatures, plongeait dans la source du bien-être, de la santé simple et heureuse et en ressortait ragaillardi et fort. Il imaginait surtout qu’il portait en lui la flamme de la création et de l’art et qu’il peignait des toiles inimitables, reproduisant des paysages féeriques, refaisant le monde et assujettissant la création à la seule fantaisie de sa plume.

Un matin qu’il considérait rêveusement le plafond de sa chambre, y détaillant des formes imaginaires, des motifs de toiles hypothétiques, il eut soudain une idée fulgurante qui galvanisa tout son être et bouleversa ses pensées, tant elle était parfaite et, pensa-t-il, salvatrice. Disons qu’il eut une VISION, car aucun terme ne saurait mieux représenter l’essence et la nature de ce qu’il imagina.

Il se vit, dans une sorte de projection de son être et comme si son regard échappait à son contrôle et se mettait soudainement à l’épier ; il vit son corps, couché, masse inerte et inutile, cadavre en sursis et voué à l’évanescence. Il décida de mettre de l’ordre, de la vie dans tout cela, d’y ajouter la seule chose qui lui manquait, une certaine beauté, un sens de l’art et de l’esthétique. Il décida donc d’agir, d’œuvrer comme le ferait un artiste ou un savant confrontés à une matière déliquescente mais encore susceptible de livrer une ultime étincelle de vie ou de beauté.

Il serait le matériau, le créateur et l’œuvre parachevée ensemble. Arrêté devant cette vision artistique, il saisit enfin la dimension symbolique de sa maladie et se fit de soi une représentation idéale et parfaite, personnage digne et beau, incarnation absolue de la souffrance et de la mort. Il se vit en Christ au flanc percé, et sa posture même lui fit entrevoir mille et un sujets touchant au sacré et au mysticisme. Il se complut à s’imaginer sous les traits d’un soldat agonisant au fond d’une tranchée encore pleine des vapeurs et des bruits d’un affrontement héroïque.

Il se composa une figure, un état d’âme, une attitude de modèle et décida de jouer jusqu’au bout son rôle de personnage tragique, de mort sacrifié à l’autel de la maladie et servant la noble cause de l’art. Lorsqu’il se fut entièrement imprégné de cette image, il eut enfin une vision complète et absolue de ce que serait l’œuvre qu’il avait toujours portée en lui. Il décida de prendre la pose, et de ne la plus quitter, de crainte de déranger le plus infime détail, le moindre pli de drap, ou la plus rebelle des mèches qui reposaient en boucles parfaites sur son front moite. Même les gouttes de sueur, que l’effort de la concentration faisait naître, devaient perler éternellement et donner une impression de vie à ce beau visage mort. Yeux ouverts et lèvres vermeilles, tels devaient rester ces deux motifs, traits superbes d’une mort parfaite, éléments d’un art absolu et immuable…

Ainsi demeura-t-il, immobile, l’âme et le corps tendus dans un ultime effort, comme un arc qu’une main invisible bandait, le remplissant d’une énergie et d’une force extraordinaires ; et lorsque la main lâcha son étreinte, que l’arc décocha son trait, il exhala son dernier souffle, exécutant le geste suprême et ultime de l’artiste sacrifié à son grand œuvre. Il avait saisi le mouvement secret et fugace de la mort et un contentement d’artiste se lisait à présent sur les traits de son visage rasséréné et tranquille.

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