Kan ya ma kan, l’orchidée aux ondées suaves

On ne présente plus Abdelouahab Doukkali dont le renom survole le paysage musical du pays, depuis plus de cinq décennies, sans répit. Le chantre marocain, aux sceaux dorés, a surplombé les cieux du quatrième art, de par la suavité de la voix ouatée qui inspire la majesté, la recherche de la sonorité qui force l’admiration, le rayonnement de la composition pure qui sort de l’ordinaire.

Le virtuose en panache est continuellement hanté par le vocable concupiscent et la musicalité à la fois sensuelle et fringante. Son long parcours, épris de créations innovantes et de trouvailles fascinantes, dans le gisement ruisselant de la musique, sous ses multiples et diverses formes, était scindé en plusieurs phases de l’évolution artistique. Le plus pimpant de la luxuriance du répertoire éloquent de Doukkali, c’est incontestablement cette volonté effrénée de ne jamais tomber dans la redondance et le pléonasme. Il adore ardemment affûter le style, ajuster le son et raviver le jus du produit.

On ne prétendra nullement s’aventurer en plein univers du chansonnier vermeil aux milles merveilles. Le ruissellement suave   de son immense rivière féconde fait noyer de sublimité enivrante tout un mélomane. A ce propos, on se contentera d’en choisir un chef-d’œuvre qui, à notre sens, restera gravé dans les annales du chant marocain. Il s’agit de la fameuse orfèvrerie Kan ya ma kan qui fait encore et toujours le tour des foyers, car cette prodigalité de l’art musical est sans limite. Elle ne s’use et ne s’effrite jamais, puisque son auteur y a mis du cœur et du métier pour enfanter une sommité et un zénith aussi original que phénoménal. Comment alors approcher ce joyau de belle-de-nuit ? En toute humilité, on tentera de porter une pierre dans cette  ardue décortication. A priori, il ne s’agirait guère d’une simple ébauche, mais, à coup sûr, d’un labeur complexe puisque nombre de facteurs s’y mêlent, en une magistrale cohésion.

Tout d’abord, dès le premier battement de percussion, on se trouve, emporter comme par enchantement, dans un récit captivant des berceuses satinées des grand-mères. A mesure que le conte se marre crescendo, à pas furtifs vers le suspense, le ton monte d’un cran et sombre dans le mélodrame. Le rêve nuptial d’un pâtre du petit peuple,  en quête du bonheur avec sa bien-aimée, se transforme en cauchemar, par la tyrannie du pouvoir féodal. La témérité périlleuse du berger pour rétablir son amour usurpée lui sera fatale, face au cynisme impudent du malfrat et au tabou pieux du douar. On passe alors de la paix heureuse de la nature à l’oppression sordide de l’homme, dans une narration mélodieuse qui fait vibrer les sens. Enfin, l’anecdote narrative se pointe, à pas nonchalants, vers un réel surréalisme de chasteté dont les héros ne sont autres que les deux amoureux du bled, bannis et lapidés par des citoyens, en rupture avec le blasphème de l’adultère.

Le passage fluide d’une situation à l’autre, se fait d’une haute intensité où se côtoient le verbe onctueux et la résonance lascive. Chaque fois, on a droit à une magnificence en flot, au cœur de laquelle s’inter-activent dans la concorde le texte, la composition et le message. Tout au long de cet écrin sobre de sons et de rhétoriques, kan ya ma kan aura sécrété une série ondulatoire de faits fort alliant avec maestria la béatitude, la tragédie, la plénitude. Seul un génie avéré du calibre de Doukkali qui a roulé sa bosse dans les dédales de la musique raffinée et attachante, pourrait prétendre réussir de telles prouesses. Cette prestance royale ne serait pas du tout à la portée à quiconque ! Malgré son aspect quasiment narratif, Kan ya ma kan est imprégnée de sensualité saisissante, de production engagée et de vertu humaniste. Elle condamne le méfait, quand le fils du Cheik du bled confisque la fille du douar, mais adule le bien, lorsque son amant risque sa vie pour la libérer du joug du palais.

Elle continue, sans relâche,  à vénérer l’amour, même sous terre avec sa campagne, par le biais des visiteurs de leur tombe. En fait, Kan ya ma kan incarne, l’éternité du legs musical de Abdelouahab Doukkali, a jamais!

Saoudi El Amalki

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