Le pouvoir, une fiction

Séries politiques américaines

Mohammed Bakrim

«La réussite est un mélange de préparation et de chance»

Frank Underwood

Une année électorale américaine cruciale. Cruciale  non pas du point de vue de son issue mais eu égard au contexte qui encadre son déroulement. La société américaine est en ébullition, secouée par ses contradictions historiques, inhérentes à un système qui exacerbe la fracture sociale doublée de l’exclusion raciale.

A cela s’ajoute un contexte général envenimé par les effets de la pandémie et la violence qui traverse l’ensemble du champ social, émanant notamment des forces censées assurées la paix civile. Le mois de novembre verra donc un nouveau round électoral qui risque d’être une simple formalité pour prolonger le mandat de l’actuel locataire de la maison blanche. D’abord parce que les élections américaines sont portées par un modèle de vote si compliqué qu’il décourage une grande partie de ceux qui sont censés aller exprimer leur colère ou leur mécontentement en insérant un bulletin dans une urne (les taux d’abstention aux Etats-unis  atteignent des records historiques).

Il y a en outre, l’effet Trump qui continue à avoir la cote du côté de ceux qui l’ont élu la première fois : les classes moyennes blanches et conservatrices. Non seulement du fait des résultats de sa politique socio-économique (baisse du chômage notamment) mais aussi parce que c’est un président en parfaite congruence avec ce que Edgar Morin avait appelé « l’esprit du temps », en l’occurrence aujourd’hui, être en parfaite symbiose avec l’hégémonie des médias sociaux dans la structuration de l’espace public.  C’est le président de la connexion permanente, du spectacle total. C’est le président en ligne, du flux…

Le personnage est digne d’un scénario à l’américaine. Le cinéma et surtout la télévision ont trouvé justement dans la figure du président et dans l’emblème du pouvoir en Amérique, La maison blanche un sujet de prédilection pour des fictions qui ont très vite rencontré un succès public et critique.

Certaines séries politiques sont devenues de véritables références en la matière. Je cite en particulier the west wing (A la maison blanche) qui a ouvert la voie dès 1999 avec un lieu central, le fameux bureau ovale ; House of cards (2013) véritable thriller politique ou encore à un degré moindre, Designated survivor  (2016). La référence incontournable reste Homeland, mais elle est plus centrée sur le rôle de la CIA, alors qu’ici je m’intéresse aux séries qui mettent en scène le centre du pouvoir politique (la présidence et la maison blanche).

Avec leur qualité de scénario, la complexité des personnages, des intrigues se déroulant sur plusieurs épisodes voire plusieurs saisons,  ces séries n’assument pas seulement leur fonction de divertissement télévisuel mais  proposent un regard construit, souvent critique, sur les mécanismes de pouvoir étatsunien. In fine, nous suivons à chaque épisode une psycho-sociologie du pouvoir. Et c’est souvent un regard implacable, j’ai envie dans ce sens de faire un parallèle.

Ce que John Waterbury avait fait pour le régime politique marocain et ses élites paraît une version light devant ce que dévoilent les séries politiques sur les mœurs en vigueur au sein du pouvoir et de la classe politique américaine. Une véritable anthropologie visuelle du pouvoir. House of cards passe dans ce sens pour la matrice du pouvoir. Créée en 2013, écrite par Beau Willimon, elle compte 73 épisodes sur 6 saisons, de 2013 à 2018. Le cinéaste David Fincher fait partie des réalisateurs qui ont donné à cette série une dimension de véritable thriller cinématographique.

Au centre de son intrigue un couple diabolique Frank Underwood, interprété par Kevin Spacey (il sera évincé de la dernière saison suite au mouvement  MeToo) et son épouse Claire Underwood, interprétée par Robin Wright. Un couple passé maître dans la manipulation ; rien ne les arrête dans leur course vers la maison blanche. On dirait que la série a été co-écrite par Machiavel. Ses principes y trouvent une parfaite illustration. Le meurtre n’y est pas seulement symbolique, battre ou éliminer ses adversaires en compétition pour le pouvoir ; le meurtre y est réel et les Underwood n’hésitent pas à recourir à l’élimination physique de ceux ou celles qui pourraient entraver leur ascension.

«Cette série est une parabole de ce que pourrait être, ou devenir, le monde politique, si on ne fait pas attention et qu’on se laisse diriger par des hommes politiques meurtriers, qui commettent des meurtres, non pour l’intérêt général, mais pour leur intérêt individuel et leurs ambitions » écrit Emmanuel Taïeb quia consacré un ouvrage à cette série.

Étiquettes , ,

*

*

Top