L’écriture expression des réminiscences

«Rapt à Inezlane» de  Jean-Pierre Koffel

Livres, liasses de feuilles, tachetées noir sur blanc. Sortes d’ailes légères qui  font transporter l’imagination vers des horizons de la fiction, ouverts sur l’infini. Pour aborder un livre, il n’y a pas de savoir-lire, surtout, lorsqu’ il s’agit de fiction. Mais, il y’a moult façons de lire un roman. Parmi ces différentes lectures, celle qui peut  nous marquer profondément, est celle qui arrive à attiser en nous, à la fois, le feu de la curiosité et l’étincelle du plaisir. De même, les intérêts, qui peuvent nous importer dans une lecture, sont aussi nombreux. Le plus captivant, entre autres, est celui qui fait du plaisir de lire un agréable cheminement vers des rencontres inattendues, vers des retrouvailles inespérées. Un roman raconte, le plus souvent,  une histoire. Toutefois, il arrive que cette histoire puisse en cacher une ou plusieurs d’autres. Le roman, objet de cette lecture, relève de cette catégorie.

Prélude

Roman-Retrouvaille

«Rapt à Inezlane» roman écrit par Jean-Pierre Koffel. Ce n’est pas sur les étagères des librairies phares de la capitale que je suis tombé sur ce livre. Mais, ironie d’un destin, par pur hasard, chez un revendeur de bouquins d’occasion, dans un tas de vieux ouvrages, jetés pêle-mêle à même le sol.

A première vue, c’est ce nom Jean-Pierre Koffel qui m’a sauté aux yeux. Le nom de cet auteur, aujourd’hui défunt, m’a fait revenir des années et des années en arrière, vers la décennie 1980. Quand nos chemins, quoique différents et éloignés, se sont croisés. Ce souvenir, remontant loin dans le temps, était suffisant pour que le feu de la curiosité de lire ce roman se rallume.

Ceci étant, avant d’entamer sa lecture, nombre d’interrogations fusent d’elles-mêmes, dont :

-Quelle genre d’histoire peut donner à lire ce «Rapt à Inezlane» ?

-Du mot au texte, cette lecture peut-elle refléter quelques facettes du tempérament littéraire de l’auteur en tant que vieille connaissance ?

Homme-Mémoire

Jean-Pierre Koffel, né à Casablanca en 1932, est décédé à Kenitra en 2010. Un long parcours de vie, s’étalant sur soixante-dix-huit ans, une longue traversée dans l’histoire et la géographie du Maroc.

Ce qui prévaut chez ce grand amoureux des lettres, puisque agrégé des lettres classiques, c’est sa capacité extraordinaire de se souvenir. Cette mémoire infaillible, qui permet à la quasi-totalité de ses récits de trouver, dans ses réminiscences, une source intarissable. Ainsi sa vie et son œuvre, toute en osmose, s’interfèrent à merveille.

De son vivant, J-P Koffel tenait à se présenter comme un français du Maroc. Cette déclaration, à force de la répéter, est devenue un vrai refrain chez lui. Par cette manière de se présenter, il voulait, sans doute, laisser entendre que c’est dans ce pays qu’il est né, qu’il a grandi, qu’il a vieilli et dans lequel il sera inhumé. Il est important de souligner, aussi, que l’ensemble de ses œuvres, sa production romanesque est vouée à cette moitié de son être, à savoir la marocanité : tous ses récits en sont jalonnés. De ce fait, il s’avère légitime de revendiquer sa part d’appartenance à cette identité socio-culturelle. D’autant plus, que c’est au Maroc, qu’il avait passé la quasi-totalité de sa vie, en tant qu’enseignant. Ce métier qui lui a ouvert presque toutes les portes pour mieux connaitre ce pays, tant qu’en surface qu’en profondeur : Son histoire, sa géographie, ses hommes, ses femmes, ses langues, ses coutumes, ses littératures, sa religion, sa cuisine… etc.

Enseignant doublé d’écrivain :

Pour ce qui est de son attachement à ce sol culturel marocain, sur la quatrième de couverture de son recueil de fictions, intitulé, curieusement, en amazigh «Argaz Izgan» ou «l’Homme immobile». J-P Koffel affirme : « Pendant vingt-cinq ans de pratique professorale, j’ai appris le Maroc, sa langue profonde sous-jacente au Français, ses réalités verbalisées et surtout non verbalisées. Ce métier de professeur français du Maroc me préparait à celui d’écrivain français du Maroc?».

Tenus sur ce ton, ces propos s’ouvrent, au moins, sur deux suggestions essentielles. En premier lieu, c’est que cet homme, avec toutes ces années passées au Maroc, il trainait une lourde histoire, nettement, ponctuées d’événements marquants. En deuxième lieu, l’opportunité d’être un enseignant français du Maroc, l’a bien placé pour avoir une écoute attentive aux voix qui émanent des profondeurs du pays, et ce, grâce aux échanges fructueux avec ses collègues et ses élèves marocains. C’est de cette confrontant avec ces réalités verbalisées et non verbalisées, la vocation d’écrivain trouve sa voix et son expression.

Paratexte seuil du texte

Revenant à « Rapt à Inezlane », au premier contact, sa structure donne à voir des éléments relevant du paratexte, sorte de seuil avant d’accéder au cœur du récit proprement parler. Une dédicace, comme ouverture, suivie d’un avertissement et d’une liste des personnages (rarissime dans le genre romanesque).

Avec ces ajouts paratextuels, l’auteur semble vouloir contribuer à la bonne lecture / réception de son œuvre. Une manière, aussi, il me semble, de faire la part des choses, pour laisser au lecteur la voie libre, qui le mène droit au cœur de l’histoire. Dans son avertissement, l’auteur précise que dans son roman : « Deux récits s’entrecroisent : le récit principal en caractères romains, au présent de l’indicatif et en chapitres numérotées de 1 à 100, la correspondance qu’échangent les personnages est en italique. Un récit latéral en caractères italiques au passé, en unités non numérotées et dont l’action se déroule une quarantaine d’années avant les faits de l’action principale, dans une région montagneuse, et prédésertique, dite Vallée de la Taskala.» P. 5.

Après l’avertissement, étalé sur presque trois pages, arrive la liste des personnages. Il s’agit d’un long inventaire de noms, marocains et étrangers, qui peuplent l’univers du personnage principal, un artiste peintre de renom, d’origine belge. Ce qui attire l’attention d’une façon curieuse, c’est que, je cite l’auteur : « les noms propres, de lieux, de personnes, sont de fabrication amazighe. Les noms communs et les expressions en italiques sont empruntés à la langue Tamazight (berbère) » Extrait de l’avertissement de l’auteur.

Ces prénominations, dominées par le berbère, s’étendent pour concerner, même, les chats et les chiens. Il faut souligner que ces références récurrentes à la culture berbère, dans « Rapt à Inezlane » s’expliquent, tout simplement, par le fait que l’histoire a bel et bien eu lieu au sud du Maroc. C’est ce qui est dénoté par le nom « Inezlane », dans le titre, dont la sonorité laisse penser à un petit village, situé non loin d’une grande ville, désignée, dans le récit, par «  Amadir ». En tant que lecteur, il faut dans l’attente à l’éveil du sens, rester dans l’esprit de l’écriture de ce texte. Autrement dit, ne pas désacraliser son âme.

Récit : Profond creuset de réminiscences

Dans le récit « Rapt à Inezlane », l’auteur laisse éclater sa mémoire littéraire, beaucoup de souvenirs y ont fait surface, remontant des fins fonds de ses réminiscences. Ainsi, le récit principal, où l’histoire tourne autour du vol d’un bébé que quelqu’un avait confié, au paravant, au personnage principal, se réduit à un simple prétexte pour remonter le temps et revenir aux sources de la mémoire. Ce creuset profond et riche de sédiments, où l’auteur puise sa matière romanesque première, souvenirs conservés intacts du Maroc d’autre fois. Ce pays qui habite l’imaginaire de cet écrivain français du Maroc.

L’histoire foisonne en personnages, une quasi soixantaine de noms et prénoms, y compris ceux donnés aux chiens et aux chats. Les plus manifestes, entre autres, sont : Colle-Pottier Benjamin (dit Serguei 62 ans, artiste peintre), Ifedouaq (12 ans, enfant de la rue), Azil (62 ans, femme de ménage, chez Benjamin Colle-Pottier), Giacometti Antonella (45 ans, universitaire et critique d’art), Aherbach (53 ans, Général d’aviation), Ouzal Fanou (26 ans, infirmière) et Ouzal Yéchou (dit Yéssouss, 3 mois, fils de Fanou Ouzal).

Ainsi, identifiés avec détails, ces personnages semblent ayant vraiment existés, et rappellent de vieilles connaissances de l’auteur. De ce fait, ils constituent un pur produit de ses réminiscences.

Dans le récit, beaucoup d’indices concourent pour concrétiser ce travail de réminiscence. Déjà, en guise de dédicace, J-P Koffel dédie son œuvre à son ami artiste peintre, un certain Jacques Azéma (1909-1979). Ce qui ne manque pas de rappeler dans le roman, le personnage central, lui-même narrateur, est aussi un artiste peintre, grand mélomane, féru de la musique classique, et grand amoureux du Sud de Maroc, où il  vivait, en retraite, loin de l’effervescence des grandes cités. «Jacques Azéma, selon les souvenirs de J-P-K, fut un prof de dessin au lycée Mangin. C’est en 1930 qu’il s’installe à Marrakech… Un homme qui vivait sous musique, qui travaillait sous musique. L’amour du Maroc était devenu son sujet essentiel, son unique souci.». Vu à travers ce témoignage, le personnage central, dans le récit, constitue l’écho authentique de cette vieille connaissance de l’auteur.

L’autre personnage, qui semble sortir droit des réminiscences de J-P-K, c’est Ifedouaq, un enfant de la rue. En insérant cette figure de l’enfance malheureuse, condamnée à vivre dans la marge de la société, l’auteur laisse s’exprimer son côté humaniste. Tous ceux qui l’avaient connu, dans la vie, peuvent se rappeler de cet homme généreux, qui, le plus souvent, laisse la porte de sa demeure toujours ouverte aux sans-abris, aux marginaux. En guise de souvenir, il ne faut pas omettre que ce français du Maroc avait vécu jusqu’à sa mort à Kenitra, en compagnie de ses enfants marocains adoptés. Pour s’arrêter, encore, à la place qu’occupe l’enfance, dans sa vie et dans son œuvre, il faut remonter à 1993, l’époque où il collaborait avec plusieurs journaux marocains, notamment, « Al Bayane » où il avait publié une nouvelle intitulée « L’argent facile » qui relate justement la vie d’un gamin de Tanger.

L’histoire, dans « Rapt à Inezlane » est composée à la manière de quelqu’un qui égrène des souvenirs. Ainsi, l’autre personnage qui, cette fois-ci incarne la vocation poétique de l’auteur, c’est Fanou Ouzal, expression de la voix féminine, dans le roman. J-P-K a fait d’elle l’écho de la sensibilité poétique, qui le marquait depuis sa tendre jeunesse. De cette période, en guise de rappel, il affirme : « Depuis mes premières poèmes naïfs qui remontent à mes treize ans, ce vers –‘’mes mains sont vertes de sang des fleurs’’- m’est resté en mémoire ». Ce sont ces réminiscences qui s’expriment par le biais du personnage Fanou Ouzal. L’auteur la présente, dans son récit, ainsi, je le cite : « Elle cite Hugo, la Fontaine, Molière, le divin Racine, Sand, Musset. Et surtout, celle qui l’obsède et qu’elle semble avoir lue dans son entier, si cela est possible : Marceline Desbords Valmor… Oui elle était une littéraire » p. 272. L’auteur, lui-même, se remémore, ainsi, de ses débuts en poésie et des poèmes qu’il publiait dans la Vigie marocaine, je le cite : «A l’époque, la poésie, c’était encore l’imitation de V. Hugo…de la tendre Marceline…de Th. Gautier…».

Ce va et vient entre la vie et l’œuvre de J-P Koffel font du récit, dans « Rapt à Inezlane » un bouillon effervescent de réminiscences. Ce travail de remémoration est, aussi, mis en relief par la fréquence des indices temporels. D’abord, les faits, qui constituent le récit principal, se déroulaient entre un lundi 26 Septembre et un Mardi 15 Novembre, ajoutons les correspondances tenues entre les personnages. Et puis, cette expression « Gorges de la Taskala, quarante ans plus tôt », qui se répétait tout au long du récit.

Postlude :

J-P Koffel connu comme créateur prolifique : Romancier, homme de théâtre, journaliste, pédagogue, animateur d’ateliers d’écriture, animateur de rencontres d’écrivains, fin connaisseur de la littérature marocaine…Mais sa vocation, première et dernière, était la poésie. Il se rappelle, en évoquant ses souvenirs au lycée Mangin à Marrakech, alors qu’il était âgé  de seize ans, qu’il avait écrit un poème pour lequel il a reçu le prix du Maroc de la poésie en 1947. A propos de cette vocation naissante, il déclare : «Moi, j’en étais à faire des sonnets, sur des sujets bucoliques que m’inspirait la montagne marocaine, ses vallées, ses bergers, ses bois…». Il explique, encore, que c’est justement, un petit garçon berbère, un peu carte postale, qui lui a inspiré ce poème primé, intitulé «Enfant au ballon», dont voici un extrait :

Je suis sale, gracieux et fier de ma guenille

Mon teint est noir, mon ventre creux, mes pieds légers

Mon crane est ras, ma tresse y saute et mes yeux brillent

En guise de commentaire, J-P Koffel prit le soin d’expliquer que : «  Le héros de ce poème, avant d’être un petit marocain de 1947, sale mais gracieux, ventre creux parce que mal nourri mais les yeux brillants de bonheur, d’intelligence, de joie de vivre, le teint noir, les pieds légers, parce que mal chaussés ou pas chaussées du tout, vêtu d’une guenille, crane ras avec une tresse dite queue de rat…Pauvre avec des allures campagnardes ». Tous ces fragments de souvenirs ont été rapportés par Canalblog.com, le 10 Novembre 2010, avec ce titre : « Un jeune élève du lycée Mangin accède au parnasse des poètes », C’était quelques jours après le décès de J-P-Koffel.

Des années et des années, après la publication de son poème « Enfant au ballon », un peu vers la fin des années 1980, quand je faisais partie des adhérents des collectifs des poètes de Kenitra, qu’animait, à l’époque, le regretté J-P-K lui-même. Les participants, dans le cadre des ateliers d’écriture, étaient invités à composer des vers. Ces essais en écritures poétiques se faisaient à partir d’un mot, d’une expression ou d’un thème que proposait, souvent, l’animateur. Le rôle de ce dernier n’était aucunement différent de celui de la sage-femme. Il devait faire mains et pieds pour faire accoucher les esprits, esprits qui, le plus souvent, demeuraient secs et inféconds. C’était bel et bien mon cas. Abandonné  que j’étais par les muses, cette traversée du désert,  se tendait, pour moi, vers l’infini, jusqu’à ce que  un jour, à la grande surprise de l’assistance, monsieur Koffel   cria Euréka, comme s’il venait de faire une découverte extraordinaire. Et puis, il entama la lecture majestrale de mon poème, en vers libres, que j’avais intitulé « Ce jour-là », dont voici un fragment :

Ce jour-là

La ville a enfanté des enfants sales et beaux

Pieds nus et mal vêtus

Des yeux azurés, regards vagabonds

Erraient dans un désordre infini

Ce jour-là

Un ciel noir et tari, a reflété

L’écho amer et silencieux

D’une enfance oubliée

Les foules se sont mêlées

Des filles belles et mal maquillées

Ont envahi le confort plastifié.

Je ne peux ni expliquer le contenu de ce poème, ni faire de commentaire, car, je crois, que je n’en vois de meilleur que celui qu’a fait feu J-P-K à son poème « Enfant au ballon».

Ecrit par Rachid Fettah

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