L’enjeu du derby est toujours ailleurs


Par Abderrahim Bourkia*

Dans la quête d’une visibilité et d’une reconnaissance de la part des autres groupes rivaux ou qui soutiennent la même équipe, ou de la part des médias, les supporters ultras sont prêts à tout pour se distinguer avant, durant, et après la rencontre. C’est en substance, ce qu’on a  vu durant les deux derniers derbies à travers des animations visuelles.  Il faut dire que les supporters ont fait une forte sensation samedi dernier au mythique complexe Mohamed V.

Les ultras des deux clubs ont sorti le grand jeu pour ce derby de la coupe des Champions Arabes, avec plusieurs œuvres collectives de toute beauté et de qualité chorégraphique originale, après chaque but marqué ; témoignant de la créativité artistique des jeunes supporters et membres des groupes en quête d’une confirmation identitaire.

Tout est à l’honneur des ultras antagonistes en particulier, et des ultras supportant les autres clubs au Maroc qui se reconnaissent et gravitent autour de cette culture footballistique.  Comme à l’accoutumé, ces actions sont organisées sur le mode opératoire «classique», humoristique et spectaculaire.

Après le tifo du dragon et aussi  celui immortalisant  «Pitchou» en attente de reprise d’un match de la deuxième mi-temps,  décliné par les rivaux, selon la légende des Wydadis; et «la cantatrice chauve» des Ultras Eagles en match aller, les deux publics ont encore une fois  récidivé et ce  de la plus belle manière.

Et nous avons pris plein les mirettes : côté vert, ils ont persisté et signé en se référant à la chambre 101, une salle spéciale dédiée à torture dans le célèbre roman 1984 de l’écrivain George Orwell. De mon point de vue, le virage Magana Curva Sud, camp de base des ultras du Raja, est la salle 101 des cauchemars.

S’inscrivant dans une vision empathique, selon Max Weber, le message que voulaient faire passer les fans des Verts à leurs protagonistes, est que le virage Magana Curva Sud est le  lieu de tous les cauchemars, à l’instar de la chambre 101.  Certainement, Il pourrait y avoir d’autres interprétations, selon le positionnement de l’observateur ou encore au regard du niveau des interactions des deux protagonistes, synonyme de violence symbolique, selon approche bourdisienne.

Comme quoi, le virage Magana Curva Sud, camp de base des ultras du Raja, constitue une parfaite illustration de la chambre 101 et le tifo est porteur d’un message en filigrane : «votre souffrance ne s’arrêtera jamais avec nous, sera perpétuelle et durera dans le temps et vous n’aurez jamais assez».

En continuant sur la même lancée, les Rajawis ont arboré un autre tifo d’envergue à l’effigie d’Alex le chef de la bande «Droogies», incarnant un personnage déviant et d’une psychologique instable dans le  film culte et intemporel  «Orange mécanique», réalisé par Stanely Kubrick, demeure une référence pour les critique de cinéma, car ce chef-d’œuvre est une parfaite traduction de la violence sous différente forme : politique, culturelle et socio-économique.

Les Ultras, porteurs de messages

Et le sens donné et recherché par les supporters, de mon point de vue est double, et l’interprétation que l’on pourrait faire tout d’abord est celle de supporter ultra rebel,  qui n’a pas froid aux yeux et ne se retient devant rien…C’est l’image incarnée par le supporter cherchant à paraître fort, courageux et violent. Et puis, en corrélation avec la chambre 101, une séquence me vient à l’esprit, où Alex subi une tentative de réhabilitation grâce un conditionnement psychologique traumatisant. On le force à regarder des images violentes et malsaines, les yeux écarquillés. Le message serait que les Rajawis font subir «la torture» aux Wydadis au stade Mohamed V à chaque match de football.

Ce tifo combiné avec le portrait des joueurs et surtout de Salaheddine Bassir mains levés faisant signe de victoire lors d’un match qui s’est soldé par 5 buts à 1 en faveur des Verts, corrobore le sens visé par les ultras du Raja.

De l’autre côté, les tifos du Wydad ne sortent pas du même registre d’interactions collectives pour  manifester leur opposition aux ultras de la Curva Sud. Le tifo de l’empereur couronné en rouge et en doré, entouré de courtisans et ministres, et devant lui un jongleur habillé en vert, peut se donner une grille de lecture que le Wydad est le maître et le Raja est là juste  pour jouer le rôle de figurant.

Idem pour l’immense fresque drapée où l’on voit des pompiers, qui selon une interprétation sémiologique, synonymes d’une mise au point pour éteindre les flammes des ultras des autres protagonistes. Il s’agit, en fait, des actions collectives qui vibrent avec le déroulement de la partie où les supporters passent d’une émotion à une autre.

Sur la pelouse, le jeu se déroulait en symbiose parfaite avec l’ambiance des gradins. Et nous avons vu des supporters en osmose avec les joueurs, tel un miroir affectif opposé autres et porté par les deux grands publics qui ont bel et bien assuré un grand spectacle.

Une forme de fusion totale des individus dans l’identité collective du groupe ultra, que nous pouvons expliquer par cette forte solidarité, se traduisant par une vive sympathie et une identification mutuelle fondée sur la fusion des supporters et des joueurs.

A un moment donné,  les ultras du Raja arbore une fresque humoristique de Daisy, la femme de Donald Duck, avec des dollars autour, habillée en robe avec l’effigie d’un dragon lanceur du feu et cherchant à rafler la coupe des champions Arabes, qui rappelle, en fait,  le tifo du match aller. Une manière de ridiculiser le symbole du Wydad qui est une oie qui voulait se reconvertir en dragon et il est temps de la remettre à sa place.

Ainsi, l’enjeu du derby est toujours ailleurs et les grands matchs sont une occasion d’asseoir sa supériorité, son savoir-faire comme j’ai déjà dit sa culture générale, son dévouement aux clubs et aussi son talent.

Et surtout montrer au grand public que les Ultras de Casablanca ne sont pas que des «machines hurlantes» avides qui  cherchent  la violence mais des porteurs de messages et capables de véhiculer une bonne image du football et redorer son blason terni par des années de dysfonctionnement.  Que l’on soit à Tanger, Oujda, Agadir, Fes, ou Rabat, les manifestations des Ultras se sont faites de plus en plus visibles pour  changer l’image négative apposée sur eux.

*(Journaliste et sociologue)

*

*

Top