Les indicateurs sociaux en 2019: entre satisfaction et déception

Par Abdeslam Seddiki

L’édition 2020 sur  «les indicateurs sociaux du Maroc»  que publie régulièrement le HCP vient de voir le jour. C’est un document qui présente un intérêt considérable  pour les différents acteurs et centres de décision. Organisé  en sept thématiques homogènes,  le rapport fournit des données  nous permettant de mesurer les progrès accomplis, les retards enregistrés  et  les déceptions ressenties.

Les thématiques traitées sont dans l’ordre: la démographie ; l’activité, l’emploi et le chômage; l’alphabétisation et l’éducation; la santé; l’habitat et les conditions d’habitation; la croissance, les revenus et les niveaux de vie des ménages; les loisirs, la culture et les divertissements.

Au niveau de la population, le fait majeur à retenir réside,  sans conteste,  dans l’amélioration continue de l’espérance de vie. Ainsi,  si dans les années soixante, le marocain espérait à sa naissance, vivre en moyenne 47 ans (57 ans en milieu urbain et 43 ans en milieu rural), son espérance de vie en 2019, s’est prolongée de plus de trente ans  pour atteindre 76,4 ans  (78,2 ans en milieu urbain et 73,3 ans en milieu rural.  Ce changement dans l’espérance de vie s’est accompagné d’une transformation de taille de la pyramide démographique  avec un élargissement au sommet (vieillissement de la population) et un rétrécissement à la base (réduction de l’indice synthétique de fécondité).

Au chapitre éducation, s’il faut se féliciter des progrès accomplis notamment pour la généralisation de l’enseignement fondamental,  force est de constater que beaucoup de chemin reste à faire au niveau des cycles secondaire et supérieur, sans parler du fléau de l’analphabétisme qui demeure entièrement  posé.  Au terme de l’année 2019, 9,4% de la population âgée de 25 ans et plus, ont atteint le niveau d’étude supérieur (contre 8,9% en 2018).

Pour ceux qui ont atteint le niveau secondaire (collégial ou qualifiant) ou post secondaire, ils représentent 26,1% en 2019 (25,4% en 2018). Une grande part de la population n’ont aucun niveau scolaire, soit environ 41%. Cette part est plus élevée chez les femmes 53,9% que chez les hommes 26, 6%.

L’accès à l’électricité des ménages citadins est quasi-généralisé (99,5% au terme de l’année 2019). Le déficit dans le milieu rural a été rattrapé, puisque cette proportion a atteint les 96,5% pour les ménages ruraux. Une nette amélioration de 73,3 points durant la période 1999 -2019. Pour ce qui est de l’accès au réseau d’eau potable, la proportion des ménages bénéficiaires a progressé en milieu rural de 15,5% à 61,0% durant la même période et en milieu urbain, l’accès s’est quasi généralisé en passant respectivement de 92,4% à 98%.

La généralisation de l’accès à l’électricité a eu un impact positif sur le mode de vie de la population. On se rappelle la fameuse formule de Lénine qui consistait à définir  le socialisme  par l’existence des  soviets et de   l’électricité. C’est ainsi qu’au cours des deux décennies (1999 à 2019), les ménages ruraux ont connu une amélioration en matière d’équipement en biens durables. En effet, leur taux d’équipement en parabole, à titre d’exemple, s’est multiplié par dix-huit fois (de 5,1% à 92,4%) et celui en réfrigérateur par quatorze fois (de 6,5% à 89,2%).

En revanche, la part des ménages ruraux disposant d’une voiture reste faible, bien qu’elle ait presque doublé (7,6% en 2019 contre 4,0% en 1999). Dans le milieu urbain, cette proportion est relativement plus élevée : 22,0% en 2019 contre 14,1% en 1999.

Par ailleurs, les données relatives à la culture et aux loisirs sont vraiment inquiétantes, même si elles sont relativement anciennes  puisqu’elles remontent à  2011-2012. Ainsi,  les Marocains consacrent l’essentiel de leur temps libre, soit 6h40mn, (28% de la journée) à faire des choses peu utiles pour ne pas dire futiles. Ils « tuent leur temps », comme  on dit dans le langage  populaire,  entre six occupations principales : la télévision (2h14mn), les pratiques religieuses (59mn), la sieste (43mn), oisiveté (38mn), conversations (37mn), réceptions et visites (26mn). Seuls 0,8% de Marocains  pratiquent du sport et 0,3% de la lecture !

Pour ce qui est des enfants, la télévision occupe 43,6% de leur temps libre, soit une moyenne de 3h par jour. Par contre, ils ne consacrent à la pratique du sport que 2 mn et à la lecture qu’une minute par jour. D’un autre côté, les enfants passent 12 mn sur internet dépassant de 4 mn la moyenne des adultes (8mn).

Cette misère culturelle apparente   trouve son prolongement dans le désintérêt de la population  à l’égard du grand-écran. Ce qui fait que  beaucoup de salles de cinéma et de spectacle se sont transformées en  cafés et autres sandwicheries. Ainsi, le nombre d’écrans de cinéma est passé  de 70  en 2010 à seulement 29  en 2018.

Tels sont quelques aspects du Maroc social. Tout n’est pas dépeint en rose. Mais tout n’est pas en noir non plus. Bien sûr,  le HCP nous fournit, et c’est déjà assez, des données brutes telles qu’elles sont récoltées à l’aide de l’instrument statistique qui est loin d’être parfait. Il appartient aux différents départements de la recherche d’exploiter ces données, en les complétant par des observations qualitatives, pour en tirer tous les enseignements possibles et contribuer à une meilleure connaissance de notre société. Nous pensons que sur chacune des thématiques traitées  dans le document, il y a nécessité d’approfondir la réflexion pour  saisir le réel et démêler l’écheveau.

Sans faire le moindre grief aux rédacteurs du rapport, qui méritent au contraire toute  notre gratitude, on aurait aimé,  toutefois,  qu’ils  fassent plus d’effort pour actualiser un certain nombre de données au lieu de se contenter de conseiller le lecteur  à le faire de son propre chef.

En tout état de cause, notre pays gagnerait à développer davantage son écosystème  statistique afin qu’il soit à jour et répondre en temps réel aux demandeurs d’une information pertinente, objective et opérationnelle.  Il gagnerait aussi, et surtout, à œuvrer avec détermination et esprit de suite  pour créer les conditions d’un développement inclusif.

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