Pascal Amel: «On rêve d’une autre musique à partir des Gnaouas»

Un fanatique de la musique, un amoureux de l’océan, des vents, des musiques et des rythmes de la cité des Alizés, mais Pascal Amel est avant tout un homme de lettres et un des Fondateurs du Festival Gnaoua dont il fut le directeur de la première édition. Il a choisi la ville de Mogador pour implanter son nouveau studio avec l’ambition de créer une «autre musique à partir des Gnaouas, une musique internationale comme le reggae et la soul», indique-t-il à Al Bayane.

Al Bayane : Créer un studio avec des normes internationales dans la cité des alizés était-il une simple aventure?

Pascal Amel : Dans la société marocaine, il y’a une multiplicité de musiques et c’est un secret de polichinelle. On trouve à la fois la musique traditionnelle dont le Malhoun, les musiques amazighes, Hassanies, arabo-andalouses. Depuis quelques années et grâce aux festivals et la montée d’une nouvelle génération, cette musique est devenue de plus en plus ouverte. De nouveaux rythmes se sont incrustés dans cette musique, à l’instar du reggae, de la soul, du blues. On peut dire qu’il y a un épanouissement et une effervescence de cette musique. On assiste à une espèce d’actualité musicale très riche au Maroc. Mais pour que certains de ces groupes puissent traverser les frontières, je me suis dit depuis quelques années, qu’il faut créer des structures leur permettant de faire rayonner cette musique au Royaume et ailleurs. A part cette motivation, il faut dire que j’ai toujours été un fanatique de musique. J’étais le directeur du premier festival Gnaoua. A ce moment-là, il y avait déjà Neila Tazi. Nous travaillions ensemble. J’aime énormément la dimension sacrée dans la musique. J’ai également créé le festival des jeunes talents. Lors de ce festival, j’ai fait la rencontre de Yassin Benali qui m’a suggéré de créer un studio. J’ai accepté finalement pour deux raisons : d’abord, j’aime beaucoup la ville d’Essaouira. C’est une ville qui est chère à mon cœur. Elle m’intéresse pour plusieurs raisons dont le côté historique, le mélange artistique et civilisationnel, la présence de l’océan…

Je me suis dit qu’en créant un studio, je mettrais en valeur la musique du Maroc y compris celle d’Essaouira ainsi que ses musiciens, mais que je contribuerais surtout à rehausser l’image de la ville et pourquoi pas du Royaume tout entier.

Qu’y a-t-il d’original dans votre projet?

Après plusieurs rencontres avec Yassin et Youssef Iferd,  qui a vécu à Los Angeles et qui compte de nombreuses participations musicales dans des festivals, des studios, et son cousin Anwar Benbrahim, ainsi que Hamid Bouchnak qui est également dans le circuit musical, nous sommes parvenus à la conclusion que le plus important finalement était de créer les conditions favorables pour enregistrer les musiques puissantes, intenses, ouvertes, fluides et branchées du Maroc et qui correspondra au vent de modernité qui traverse le Royaume. Les autres circuits qui m’intéressent sont entre autres le retour du texte. Aujourd’hui, le message revêt davantage d’importance.

Quelques noms d’artistes artistes locaux, nationaux et internationaux qui sont passés par ce studio?

C’est un projet qui vient de démarrer. Nous avons reçu Hamid Bouchnak, Jbara, les maâlems des Gnaouas d’Essaouira. Nous avons initié un projet, « les sept couleurs », qui sortira bientôt. Pour moi, le plus important est de mettre en valeur la musique marocaine, qui aujourd’hui est assez ouverte.

Nous menons des projets avec le festival Gnaoua, avec Neila Tazi qui nous a proposé énormément de choses pour le prochain festival. Nous avons un grand projet avec Mokhtar Guinea, le frère de Mahmoud Mokhtar Guinea, un maâlem extraordinaire ouvert à d’autres musiques. Il y a plusieurs chanteurs berbères qui viendront, ainsi que des chanteurs de la musique hassanie.

Quid de la jeune scène musicale marocaine ? Occupe-t-elle une place prépondérante dans votre ligne musicale?

Ce qui nous intéresse en clair, c’est que des musiciens marocains talentueux, très connus ou moins connus puissent venir chez nous pour créer leurs projets. Nous sommes là pour les conseils, l’arrangement… Nous avons tout ce qu’il faut, toutes les bonnes conditions pour créer. Il faut dire que les rencontres sont aussi importantes. Nous sommes assez ouverts pour créer quelque chose de novateur et par la suite, diffuser cette musique au maximum.

Que voulez-vous dire par «bonnes conditions»?

Nous avons voulu aussi rentabiliser sur le studio. En effet, nous avons beaucoup réfléchi et ma décision de départ était que Essaouira est devenue l’une des destinations relativement plus chères grâce aux vols et aux séjours… Bref, on fait des tarifs par rapport à l’Europe qui sont superbes pour les groupes étrangers. Pour des artistes venant du côté de la Méditerranée, ils passent un séjour hyper agréable dans un lieu, ils peuvent louer des riads pour être dans de bonnes conditions pour créer.

Au-delà de la passion, un studio c’est d’abord un investissement. Peut-on aspirer à un marché de la musique au Maroc, sachant que ce domaine est submergé par l’informel?

Il est important de professionnaliser le secteur et d’accompagner les artistes du début jusqu’à la fin. C’est tout un processus qui va de l’enregistrement à la production et la diffusion. Nous allons créer un label. Le premier qu’on élaborera épouse les couleurs de Gnaouas. On les a enregistrées dans le studio dans des conditions idéales. Ça va être très beau!

Quel regard portez-vous sur la musique Gnaoua aujourd’hui?

Le festival a donné une belle image de la ville et des Gnaouas. C’est important !  Les artistes Gnaouas sont passés du statut de minorité, d’ «amuseurs» dans les espaces publics au statut d’artistes. La première chose qu’on peut constater, d’un point de vue rythmique et scénique c’est que les Gnaouas expérimentés qui ont fait des scènes… se sont professionnalisés. Ils se sont améliorés. Ils sont devenus plus performants. La musique, c’est toujours un devenir. On rêve toujours à d’autres possibilités. Ici, on rêve d’une autre musique à partir des Gnaouas, une musique internationale comme le reggae et la soul.

Mohamed Nait Youssef

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