Quand la Chine s’éveillera…

«Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt»

Proverbe chinois

Le monde a effectivement tremblé comme l’avait prédit le titre archi- célèbre du livre de l’homme d’Etat français, Alain Peyrefitte qui date de 1973, Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera. Depuis, la formule a eu un destin fabuleux. Historiquement on l’attribue à Napoléon qui dans son exil lointain avait conseillé «laissez la Chine dormir, car lorsque la Chine s’éveillera, le monde entier tremblera».

Peu importe aujourd’hui à qui revient l’exclusivité de la citation, le fait est là : nous vivons les temps de la Chine. Les chiffres économiques sont connus. Le taux de croissance de l’Empire du milieu fait rougir de honte ses concurrents à travers le monde. La Chine est revenue à la mode et la sinologie a le vent en poupe. Je connais beaucoup de familles marocaines qui ont envoyé leurs enfants poursuivre leurs études  en Chine ;  suivant en cela certainement dans leur inconscient le précepte du Prophète Sidna Mohammed : «demandez la science jusqu’ en Chine».

Des facultés de langues et de littératures marocaines, au moins à Rabat, ont ouvert des départements de langue «mandarin».  Des villes marocaines (Casablanca) ont commencé à avoir des zones de commerce made in China, une sorte de China town est déjà opérationnel dans le célèbre quartier de Derb Omar où des Chinois parlent «darija» et des  Marocains, chinois…Et le voyage d’un Marocain à Shanghai n’est plus l’apanage historique de Ibn Batouta. Des Chinois avaient déjà ouvert la voie chez nous  avec leur modèle de médecine traditionnelle. Pendant longtemps, la ville de Settat était le centre d’attraction pour de nombreux patients, y compris de grandes célébrités politiques, venus tenter leur chance de guérison avec la pratique de l’acupuncture.

C’est indéniable, la Chine est omniprésente dans notre imaginaire. Présence multiple nourrie de curiosité, de fascination et non sans empathie. Y compris sur le plan politique et idéologique. Notre génération (celle qui est arrivée à Rabat pour des études universitaires aux débuts des  années 1970) a eu sa phase maoïste. J’ai le souvenir d’être allé à cette époque là avec un camarade chercher un exemplaire du Livre rouge dans une succursale de l’ambassade de Chine à Rabat. Resté au bout de la rue pour faire le guet, mon ami est allé sonner à la sobre villa qui abritait la représentation diplomatique chinoise; il s’exprima en français avec l’employé venu lui ouvrir. Combien sa surprise fut grande quand celui-ci lui répondit dans un arabe impeccable : «tu ne sais pas parler la langue de ton pays ?». C’était déjà une première leçon «chinoise». J’ai aussi le souvenir de lecture, des années 1980, d’un excellent reportage effectué par l’éminent professeur Abdellah Saaf  sur la nouvelle Chine qui se mettait en marche.

Oui, il y a matière de parler de  fascination ou du moins d’admiration face à cette «longue marche» qui a conduit la Chine de l’humiliation à la domination. Car n’oublions pas que cette sympathie est nourrie de similitudes historiques avec notre propre expérience historique. La Chine a subi un décrochage au début du siècle par rapport à la révolution industrielle; renforcé par la guerre de l’opium qui a généré une sorte de traumatisme moral et intellectuel qui a vu une nation perdre sa place  comme grande puissance. Traumatisme qui a alimenté un dynamisme interne assurant une ascension historique qui a vu la Chine non seulement rattraper son retard mais se constituer en véritable puissance.

Et les conséquences sont au-delà des seules dimensions économiques et commerciales. Avec l’effet de cette pandémie, le hasard fait que non seulement on consomme chinois mais on est en passe d’adopter un mode de vie socio-culturel à la chinoise ou «l’asiatique pour atténuer»: la fameuse liste des gestes barrières introduit une distanciation physique inédite dans notre tradition «méditerranéenne». Cela fera bientôt trois mois que je n’ai pas serré de main!

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