Quand le réel ruine l’abstrait !

 Extasia :

PAR : Rachid MOUNTASAR*

J’essaierai dans ces quelques lignes d’esquisser une analyse de cette mise en scène en abordant successivement 1.  l’esthétique visuelle du spectacle, 2. Le texte dramatique.

L’esthétique visuelle proposée dans Extasia s’inspire ouvertement (le metteur en scène ne s’en cache pas) de l’artiste visuel américain Robert Wilson.

Jeux de lumière recherchés, mouvements scéniques soigneusement chorégraphiés sont deux  des caractéristiques prépondérantes dans les créations scéniques wilsonienne, que ce soit dans « Einstein on the Beach (1976) ou dans « The Civils Wars »  (1984), Doctor Faustus light the lights (1992)…

Dans Extasia, le spectateur retrouve lesmarques stylistiques… ?? qui touchent l’ensemble des éléments de la scénographie : le goût pour la répétition et les sons, le travail soigné et nuancé de la lumière,  la création vidéo évolutive (et non la scénographie digitale ou mapping !), la réalisation efficacedes costumes… Ajoutés au style d’interprétation des comédiens, ces éléments installent une ambiance générale et une atmosphère qui orientent le récepteur vers une esthétique abstraite où les signes sont censés se métamorphoser progressivement sur scène en symboles vivants qui, à leur tour, créent des images scéniques fort intéressantes visuellement (parce que recherchées), mais qui restent, à mon humble avis, dénuésde sentiments, de sens et d’émotions. Une image devient scénique quand elle est soutenue par une émotion, par une sensorialité particulière.

Ce jeu d’alternancestyle abstrait /style réel et concret, dans la mise en scène d’Extasia,est à la fois périlleux et risqué car il crée une confusion chez le spectateur et crée des nuisances dans la réception du spectacle.

Par ailleurs, le langage abstrait dans cette mise en scène de Y. Ahhajam ouvre pour la scène un horizon métaphysique qui essaie de toucher l’essence du sentiment amoureux.

Au début de la pièce tous les éléments visuels et sonores commencent par porter le spectateur vers un univers épuré où le temps et l’espace historique et réel sont abolis au profit d’un univers scénique où la narration et la psychologie n’ont plus aucun rôle à jouer. Proche de l’univers de Kandinsky, la mortdu signe réel annonce la naissance de symboles vivants.

Or, dans cette mise en scène, le réel  et le contingent fusent (contre toute attente !) sur scène à différents moments de la représentation soit à travers le texte dialogué, soit à travers la dimension narrative du texte, soit encore à travers l’intervention d’un narrateur demi-dieu, demi-démon. Ce mélangeinopportun du style abstrait avec celui réaliste fait grincer la mécanique globale de la représentation et ce malgré cette fusion appropriée entre l’élément plastique et musical dans la « dramaturgie » scénique.

Ceci est d’autant plus surprenant que le travail sur les effets oniriques, les dimensions hallucinatoires et délirantes des personnages commencent à peine à installer le spectateur dans une atmosphère de dérèglement des sens qui se fait, dans cette mise en scène, par un travail minutieux et nuancé des formes et de la composante chromatique du spectacle.

Le texte dramatique porte en lui un souffle d’audace dans la mesure où il est soutenu par une poétique spirituelle qui n’écarte ni scepticisme ni sarcasme.  La portée philosophique de l’écriture d’Extasia est proposée dans sa nudité totale. Et c’est pour cette raison que, à mon avis, cette dramaturgie « sent l’encre » comme dirait Paul Claudel. Il me semble que les fragments des vies qui composent les différents tableaux de ce texte sont, en eux mêmes, suffisants pour constituer l’intrigue centrale de ce texte qui est par ailleurs audacieux et osé.

Il y a une différence entre un texte qui pense en sentant l’encre et un texte qui tout en s’effaçant qui continue à faire penser.

Le spectacle Extasia ose proposer une remise en question subtile, sarcastique des manifestations du sacré comme la famille, le mariage et la procréation. Il ose également prêter un visage double à l’entité divine et à celle diabolique en leur faisant porter le masque ambivalent d’un narrateur arrogant et bouffonesque.

Grâce à ce spectacle, Yassine Ahajjam inaugure une étape de recherche esthétique intelligente et sensible dans sa carrière de metteur en scène…

*Universitaire

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