«Sexe et mensonges» de Leïla Slimani ou L’insoutenable légèreté d’une plume

La sexualité est une composante permanente dans les œuvres de Leïla Slimani. Depuis son premier roman, «Dans le jardin de l’ogre», elle en a fait sciemment son thème de choix.

Cette année, avec la rentrée littéraire à Paris, pour en parler derechef, elle ne recourt plus à la machine imaginative, mais elle choisit délibérément une autre forme d’écriture. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est fonctionnelle et non point fictionnelle. Il s’agit de son dernier livre, «Sexe et mensonges», où l’auteure prétend mettre à découvert la misère de la sexualité féminine au Maroc. Mais pourquoi encore une fois un livre sur le sexe ? Et bien parce que tout simplement le discours sur la vie sexuelle bénéficie de l’accueil d’un large public. «Comme partout ailleurs dans le monde, le sexe fait vendre du papier et exploser les audiences», écrit péremptoirement l’auteure marocaine francophone.

Cette phrase, lâchée bon gré mal gré au beau milieu de la longue introduction du «Sexe et mensonges», en dit long sur le prime dessein de son livre : se faire lire et par conséquent se faire connaître et vendre dans un Paris dont les maisons d’édition sont friandes de livres qui traitent de la sexualité arabe et musulmane, surtout si l’auteur est bel et bien arabe et musulman. C’est donc la sexualité de l’autre qui intéresse l’Européen, cet autre figé dans des clichés et fixé dans des stéréotypes : misère affective, tabous sexuels, homophobie, misogynie, servitude féminine, sacralité de l’hymen, prostitution, séparation des sexes, poids lourd de la grégarité, machisme, pouvoir religieux…

Car tels sont les thèmes que cette jeune auteure prétend aborder avec assurance et témérité. Mais suivant quelle démarche ? Selon quel point de vue ? A partir de quelles hypothèses ? Quelle est l’assise théorique sur laquelle elle fonde ses conclusions et à partir desquelles elle profère haut et fort ses quatre vérités sur la sexualité féminine au Maroc ? Pour se dispenser de toute responsabilité scientifique, l’auteure, dès l’orée de son livre, avance qu’elle n’a pas fait un travail d’un sociologue. « Mon but ici n’est pas d’écrire une étude sociologique ni de faire un essai sur la sexualité au Maroc», écrit-elle simplement. Donc son livre n’est pas le produit d’une vraie recherche, ni le fruit d’une démarche scientifique. Il est dénué de toute objectivité, de tout cadre théorique, de toute conception cognitive. Comment je ferai confiance à un livre, tout en prétendant traiter de «la vie sexuelle au Maroc» (tel est le sous-titre de son livre), se contente de recueillir ad libitum quelques paroles féminines ? Comment je croirai à une auteure qui généralise ses conclusions sur tous les Marocains à partir des témoignages non soumis à l’analyse et l’interprétation ?

Il faut en convenir. Que l’auteure parle de la sexualité au Maroc, elle en a plein droit, et personne ne doit la censurer. Mais ce qui m’intrigue et m’exaspère, c’est la légèreté avec laquelle elle traite impunément du sujet. Une légèreté qui cache une intention non déclarée. Slimani cherche tout simplement à plaire aux Français en parlant d’une sexualité qui, n’en déplaise à ses admirateurs, ne ressemble pas à la leur. Elle s’efforce de mettre à nu une réalité non moins désolante, mais avec des méthodes et des stratégies d’écriture qui en laissent voir en filigrane la dimension exotisante et folklorisante. Cette dimension, il faut le rappeler, sied parfaitement à un genre particulier de littérature marocaine francophone : la littérature qui amuse les Français, qui leur donne à priser un produit taillé à la mesure de leurs fantasmes, qui va dans le sens du poil.

Bref une «littérature à talons coquets» comme dit Zola. Slimani ne sort pas des ornières de cette littérature qui a fait de la sexualité marocaine, et rien d’autre que la sexualité marocaine, peinte à bon escient sous de mauvais jours, son cheval de Troie. Le regard que l’auteure porte sur cette sexualité doit beaucoup plus à la nomenclature d’étrangeté qu’à l’étude profonde et sérieuse d’une réalité aussi complexe que protéiforme. Qu’elle le veuille ou non, elle suit les traces de son prédécesseur Tahar Ben Jelloun. Les deux écrivains ont écrit respectivement deux livres où ils prétendent mettre au jour les blessures violentes et profondes des Marocains, leur détresse et leur désarroi, leur douleur et leur aliénation, et ce à travers le prisme du sexe. «Sexe et mensonges» fait écho à «La plus haute des solitudes». Les deux ouvrages, portant sur deux populations différentes (les immigrés nord-africains pour l’un, les femmes marocaines pour l’autre), sont écrits, non pas au compte des Marocains, mais à l’intention des cercles de l’intelligentsia parisienne amplement blasée. La jeune écrivaine semble avoir bien appris et compris la leçon.  A son tour, pour accéder à la gloire et la gloriole, elle se voit contrainte de passer par les sentiers battus des écrivains-amuseurs-des-Français.

Tout lecteur averti a le droit de se questionner sur l’authenticité des paroles recueillies dans ce livre. Est-il possible de sortir avec des conclusions, érigées d’ailleurs en postulats inébranlables, à partir seulement des paroles dites spontanément et dans des endroits différents par quelques femmes ? A la lumière de quels critères et paramètres ces paroles sont-elles réunies ? Quel pacte relie la «parlante» et l’«écouteuse» ? Quel est le rôle de celle-ci ? Dans quelle langue les femmes sexuellement misérables parlent-elles ? En arabe ? En français ? La question de la langue a été expressément occultée par l’auteure. C’est une problématique tellement importante que toute personne traitant de la sexualité se doit de tenir compte de l’interaction entre l’Eros et le Logos. Les représentations sur la sexualité prennent des couleurs différentes suivant les idiomes dans lesquels elles sont véhiculées. Cette question, Freud et Lacan en parlent suffisamment dans leurs travaux.

Autrement, si les femmes ont dit leurs problèmes sexuels en dialecte marocain, toute traduction (en français ici), bien qu’elle se veuille fidèle, trahira certainement le fond de l’aveu. Je ne suis pas là pour rappeler à une écrivaine talentueuse que la langue n’est pas un simple moyen de communication. La langue est bel et bien l’habitacle de l’être. Et cet être, partant ses discours, ses souffrances, ses sentiments, sa sexualité, ses rêves se métamorphosent au gré des langues parlées ou traduites. Comment donc juger de la véracité des confessions féminines dans un livre qui traite d’un sujet sérieux et épineux ? De telles considérations me mènent légitimement à soupçonner la véridicité de ces paroles féminines. Si l’auteure se prend présomptueusement pour celle vers qui «de très nombreuses femmes sont venues (…) avec le désir de parler, de [lui] raconter leur histoire», force est de s’interroger sur le genre de traitement qu’elle a réservé à ces paroles confiées. Sont-elles enregistrées ? Prises en notes ? Citées de mémoire ? Traduites du dialecte ? Transcrites entièrement ou partiellement ? Quelle est la part des phantasmes de celle qui les écoute et les écrit ? Slimani se contente de dire laconiquement, comme si la chose allait de soi : «Cette parole-là, je veux la restituer».

Mais de quelle façon ? Selon quelles voies ? Sur cette question, aucun mot n’a été soufflé. Soit dit en passant, l’auteur, en s’octroyant ce rôle, se permet de parler au nom des femmes sexuellement misérables. Par ce biais, elle leur usurpe la parole qu’elle prétend paradoxalement restituer de bonne foi.

On sent la légèreté avec laquelle Slimani a abordé son sujet. Ce qui compte pour elle, c’est de créer l’événement littéraire. Et bien elle a réussi !!! Les journaux français parlent à flot de son nouveau livre, en font l’éloge, y voient une audace sans exemple, une exception dans l’échiquier éditorial de la littérature francophone. On l’invite aussi dans les plateaux de télévision, dans les librairies, les universités, les maisons de culture… Partout on l’applaudit chaleureusement. Cependant, la lecture approfondie de son ouvrage fait facilement montre du hiatus criard entre l’accueil chaleureux du livre et la platitude de son contenu. Oui, un contenu  fait de clichés montés de toutes pièces. L’auteure rabâche des propos sassés et ressassés jusqu’à la nausée sur l’hymen et la virginité, n’ajoute rien de particulier sur la domination masculine, réduit la liberté sexuelle à des attitudes et comportements exécutés sur mesure, reprend les mêmes truismes sur la parole émancipatrice et libératrice. Elle dénonce, juge et donne par-dessus le marché libre cours à sa subjectivité débridée.

Platitude de contenus stéréotypés, assaisonnée de d’anecdotes et de faits divers ; ponctuée de synthèses hâtives et sommaires; enrobée dans une rhétorique arrogante : « en écoutant ces femmes, dit-elle, j’ai eu envie de donner à entendre la réalité de ce pays, qui est bien plus complexe, bien plus douloureuse qu’on ne voudrait nous le faire croire». Une telle parole, combien prétentieuse, ne peut être dite que par ceux et celles qui sont en mal de thèses universitaires et qui s’acharnent sans retenue ni pudeur sur la sexualité morbide, en vue de passer pour des héros et des héroïnes. Pour donner le la à ses propos, l’auteure compare la sexualité misérable des Marocains à la liberté sexuelle des Parisiens, érigée en modèle et repoussoir.

Je reconnais l’astuce rhétorique de l’auteure qui s’évertue à s’ériger en porte-parole des femmes, en optant sciemment pour un discours pathétique, une phraséologie à fleur de peau, pour un lexique dardant la sensiblerie de son auditoire. Ecoutons-la : «Ce que je voulais, c’était livrer cette parole brute. Cette parole vibrante et intense, ces histoires qui m’ont bouleversée, émue, qui m’ont mise en colère et parfois révoltée. J’ai eu envie de donner à entendre des tranches de vie, souvent douloureuses, dans une société où beaucoup d’hommes et de femmes préfèrent détourner les yeux». Voilà comment cette jeune auteure, «bouleversée» et «révoltée», tenant un discours en quelque sorte messianique, croit pouvoir aider ces femmes sexuellement misérables à sortir de leur isolement, à devenir conscientes de leur malheur et à accéder à leur liberté !!! En leur donnant la parole comme si au Maroc nous n’avions pas des personnes éminentes et des associations respectueuses qui la leur donnent souvent et toujours. Que l’on pense ici aux travaux judicieux et scientifiquement fondés d’Abdessamad Dialmy, de Soumaya Guessous, d’Abdelhak Serhane, d’Abdelkébir Khatibi, de Fatima Mernissi et qu’on se rappelle les efforts inouïs d’Aicha Chena.

Slimani est victime d’une littérature naïve qui croit porter la solution à celles et ceux qui en ont besoin, mais qui, du reste, ne résout aucun des problèmes supposés sexuellement graves et dangereux. Elle a beau parler de la sexualité des Marocains, en affichant ostensiblement sa «bonne foi» et ses «beaux sentiments», elle a oublié, comme l’affirme André Gide, que «c’est avec les beaux sentiments qu’on fait de la mauvaise littérature».

Par: Berrezzouk Mohammed

One Comment;

  1. hassane a dit:

    cette personne pour avoir un minimum de crédibilité,aurait bien fait de parler de la sexualité féminine dans le monde arabe en général,sujet qui a de multiples similitudes et non pas se focaliser seulement sur LA MAROCAINE qui est bien respectable et plus respectueuse que cette griffonneuse en manque de sexe et obsédée sexuelle certainement

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