XIV – Le Maroc, le Judaïsme et le sionisme

Sionisme, antisionisme et antisémitisme

Mokhtar Homman

Nous avons présenté le rapport global du monde arabo-musulman et le Judaïsme. Dans ce monde le Maroc occupe une place singulière par l’importance démographique de sa communauté juive et par l’exemplarité de son rapport avec ses nationaux juifs. Dans cette partie nous allons donc analyser plus spécifiquement le rapport du Maroc avec le Judaïsme et avec l’entrisme du sionisme au Maroc.

Le Maroc et le Judaïsme

L’histoire du Judaïsme marocain remonte à plusieurs millénaires (1), avant même le Christ, du fait d’abord de la présence de comptoirs commerciaux phéniciens et/ou carthaginois (Tingis, Zilis, Lixus …) comportant des Juifs, puis de migrations sous l’empire romain. Le Judaïsme a été la première religion monothéiste implantée au Maroc. À l’époque, le Judaïsme était prosélyte, avant l’interdiction du prosélytisme sous l’empereur Antonin au IIe siècle puis sous l’empereur Constantin au IVe siècle, ce qui a entraîné la conversion de nombreuses tribus berbères (2) du temps du Maroc romain. Parfois des principautés ou des mini royaumes juifs étaient constitués. L’existence de tribus et de villages juifs a perduré jusqu’au milieu du XXe siècle, jusqu’à ce que le sionisme ait entamé son action contre notre nation marocaine, particulièrement après la seconde guerre mondiale. Sous l’empire romain christianisé il y a eu également l’adoption du christianisme, dans certains cas par des conversions de tribus juives.

Le Maroc a aussi été une terre de refuge pour les Juifs expulsés d’Andalousie, soit la composante andalouse des Marocains juifs, notamment dans les villes du nord, Tétouan, Chefchaouen, Tanger, Larache, ainsi qu’à Fès, Meknès, Salé.

Le Maroc comptait aux environs de 2 ou 3% de sa population de confession juive au XIXe siècle (3), avec d’importantes concentrations dans certaines villes côtières (telle Essaouira pour le commerce international, ou celles ayant accueilli les réfugiés andalous), mais aussi dans les montagnes de l’Atlas et dans le sud saharien. Le taux dépassait 40% de Juifs dans certaines localités comme par exemple Demnate dans le Haut Atlas ou Debdou dans l’Oriental.

Rappelons enfin la position du Roi Mohammed V s’opposant aux injonctions de Vichy pour appliquer les lois antijuives aux Marocains juifs, déclarant en mai 1941 : « Les Israélites restent sous ma protection, [et je] refuse qu’aucune distinction soit faite entre mes sujets, tous loyaux » (4). A une délégation israélite Il déclara en août 1942 : « Soyez comme vos ancêtres […]. [Je] vous tiens pour égaux aux autres Marocains, sans aucune distinction » (5). Notons enfin que les seuls appels à des actions assimilables à des pogroms au Maroc l’ont été par la presse des colons français vichystes (6). Voilà la réalité pour les Marocains juifs au moment où en Europe les trains plombés partaient de France et d’ailleurs pour déporter les Européens juifs dans les camps de concentration nazis.

N’oublions pas aussi qu’une partie des Marocains musulmans sont les descendants de Marocains juifs convertis à l’Islam au cours des siècles. Ainsi des nombreux Marocains musulmans portent même des noms d’origine hébraïque. Réciproquement beaucoup de Marocains juifs portent des noms purement berbères.

Cette composante hébraïque a été reconnue dans le préambule de la Constitution de 2011 comme étant un des affluents de la civilisation marocaine. Soulignons que le Maroc a entrepris depuis de nombreuses années la restauration de synagogues, cimetières et autres monuments de la composante juive de son histoire, ce qui est légitime et renforce son identité. L’enseignement réintègre cette composante de l’histoire du Maroc. En 2022, renouvelant et modernisant les instances de la communauté juive, a été créé le Conseil national de la communauté juive marocaine chargé de « la gestion des affaires de la communauté et la sauvegarde du patrimoine et du rayonnement culturel et cultuel du judaïsme et de ses valeurs marocaines authentiques ». La dimension diaspora marocaine juive est aussi incorporée à ce renouveau via la Commission des Marocains juifs de l’étranger qui « œuvre à consolider les liens des juifs marocains établis à l’étranger avec leur pays d’origine, à renforcer leur rayonnement cultuel et culturel et à défendre les intérêts suprêmes du Royaume ».

Le Roi du Maroc est Amir Al Mouminine, le Commandeur (ou Prince) des Croyants, autrement dit celui des Musulmans, des Chrétiens et des Juifs vivant au Maroc et à ce titre il est le protecteur des fidèles des trois religions monothéistes (cf. interview du Roi Mohammed VI, 2016).

Le Maroc face au sionisme du XIXe au XXIe siècle

Avec la création de l’État d’Israël, le sionisme multiplia les pressions pour faire émigrer en Israël une grande partie des Marocains juifs, leur promettant surtout de meilleures conditions de vie, une grande partie vivant dans des conditions très modestes, comme beaucoup de leurs compatriotes musulmans. Et en nourrissant la peur. C’est ainsi que de nos jours on peut estimer à plusieurs millions le nombre de Marocains juifs, en incluant leur descendance, résidant à l’étranger, dont 800 000 environ en Israël, la plus forte communauté marocaine juive à l’étranger et une des plus fortes communautés marocaines à l’étranger avec celle en France. Les Marocains juifs en Israël représentent environ un tiers des Marocains juifs à l’étranger.

Contrairement à l’Algérie où le sionisme avait imposé le décret Crémieux (1870) faisant des Algériens israélites (7) des citoyens français, les rangeant du coup parmi les colonisateurs, le Protectorat n’a pas pu créer cette division au sein du peuple marocain (comme il l’avait tenté aussi avec le Dahir Berbère). « Le judaïsme marocain rejeta toute forme de collaboration avec la politique des colons français au Maroc ou avec leurs organisations terroristes » (8). En Tunisie, autre pays maghrébin comportant une importante communauté juive ancestrale, la situation était similaire à celle du Maroc.

Pourtant les colonialismes français et britannique ont œuvré pour séparer les Marocains juifs de leurs compatriotes musulmans dès le XIXe siècle (9).

« Durant des siècles, les Juifs avaient vécu en symbiose avec les Musulmans. Rompant cet équilibre, l’Europe coloniale sema la zizanie entre les deux communautés. Bien plus, elle réussit à ancrer dans l’esprit du Juif minoritaire, cette erreur historique que l’Islam, de tout temps, l’avait persécuté. Judaïsme et Islam seraient en conséquence, toujours incompatibles. […] C’est elle encore qui a permis l’emprise du sionisme sur les Juifs marocains. Le résultat, c’est leur départ qui, privant le pays d’un élément précieux, les a eux-mêmes déracinés, éparpillés et peut-être voués, dans une génération ou deux, à la totale dissolution de leur ethnie, enracinée depuis toujours, avec sa configuration à elle, dans le terreau de l’Islam marocain » (10).

C’était tout d’abord l’ingérence des consuls et émissaires européens sur le statut et la vie des Marocains juifs, à l’heure où en Europe sévissait l’antisémitisme, dans le seul but de semer la division et fomenter des pressions sur le Maroc.

Pourtant la situation des Marocains juifs était bien moins discriminatoire que dans la plupart des pays européens. Le 5 février 1864 (11), suite à une mission de députés britanniques sionistes, le roi Mohammed IV scella un dahir proclamant l’égalité devant la justice des Marocains musulmans et juifs. Comme pour l’Empire ottoman dès 1839, le Maroc démontrait que le monde arabo-musulman n’était point le foyer d’antisémitisme que les empires colonialistes imaginaient sur la base de leur propre réalité.

La collusion du colonialisme et du sionisme

Mais cette entreprise de division se poursuivit. Ce furent les entreprises financières et commerciales européennes favorisant des correspondants juifs au Maroc. Ainsi les premiers établissements bancaires à Tanger dès 1844, filiales de banques européennes, étaient tenus par des Marocains juifs naturalisés par un pays européen. Cette action était également menée à l’égard des « commerçants du Roi », très souvent juifs. Évidemment le régime des « protections consulaires », en principe réservées à leurs nationaux puis les employés marocains des consulats, bénéficiait prioritairement les Marocains juifs influents (12).

Sur le plan éducatif ce fut l’Alliance Israélite Universelle créant dès 1862 à Tétouan, à la suite de la fin de l’occupation espagnole de la ville (13), puis dans d’autres villes côtières, des écoles juives où l’on enseignait, en français et en hébreu mais pas en arabe, aux enfants israélites. Le but était de les acculturer, de les « occidentaliser » culturellement, en droite ligne de la « mission civilisatrice » du colonialisme européen, cette fois à l’égard des « Juifs orientaux ». Cependant le taux de scolarisation au sein de l’AIU fut faible au départ, car mal acceptée par la communauté juive, et ne se développa qu’à l’ère su Protectorat. L’action de l’AIU pendant le Protectorat fut déterminante pour dissocier les jeunes Marocains juifs de leur milieu naturel (14).

Cette entreprise coloniale fut soutenue par le sionisme via des associations juives européennes et américaines.

Cette politique s’accentua pendant le Protectorat français. Cependant Lyautey, le premier Résident général du Protectorat, s’opposa au développement de l’influence sioniste, dans le but non seulement d’éviter un affrontement entre Musulmans et Juifs mais aussi d’empêcher toute autre influence que française, appuyé par les notables Marocains juifs (15). Cependant à partir des années 1920 un activisme sioniste se développa au Maroc, poussant à l’émigration des Marocains juifs en Israël.

Sans nier l’effet pernicieux en profondeur de cette entreprise de division, il faut encore souligner que la communauté juive marocaine n’adhéra pas aux objectifs du colonialisme français.

Cependant l’entreprise sioniste réussit à arracher les Marocains juifs de leur patrie après la création de l’Israël. C’est ce que nous exposerons dans le prochain article.

Mokhtar Homman, le 21 février 2025

Demain : XV – Impact démographique et civilisationnel du sionisme au Maroc

Notes

  • Mohammed Kenbib : Juifs et Musulmans au Maroc,p. 13.
  • Julien Cohen-Lacassagne : Berbères juifs, p. 71.
  • Il y a une très grande incertitude sur le nombre d’habitants au Maroc au XIXe siècle, a fortiori sur le nombre et la proportion de ceux de confession juive.
  • Mohammed Kenbib : Juifs et Musulmans au Maroc, p. 155.
  • Mohammed Kenbib : Juifs et Musulmans au Maroc, p. 157.
  • Mohammed Kenbib : Juifs et Musulmans au Maroc, p. 161.
  • Jusqu’à la fin du XXe siècle, on désignait par Israélites les personnes de confession juive en France et dans ses colonies. Le terme est tombé en désuétude en faveur de Juif.
  • Yigal Bin-Nun : « Les causes politiques et sociales du départ des Juifs du Maroc 1956-1966 ».
  • Mohammed Kenbib : Juifs et Musulmans au Maroc, p. 50.
  • Germain Ayache : « La minorité juive dans le Maroc précolonial », p. 168.
  • Abdallah Laroui : Islamisme, Modernisme, Libéralisme, p. 41 ; Mohammed Kenbib : Juifs et Musulmans au Maroc, p. 67.
  • Mohammed Kenbib : Juifs et Musulmans au Maroc, p. 51. Progressivement ces protections s’étendirent aux Marocains musulmans influents. Ces « protégés » pouvaient ainsi échapper aux impôts et à la juridiction marocaine. Cette saignée fiscale contribua à l’affaiblissement du Maroc.
  • Mohammed Kenbib : Juifs et Musulmans au Maroc, p. 56.
  • Mohammed Kenbib : Juifs et Musulmans au Maroc, p. 125.
  • Mohammed Kenbib : Juifs et Musulmans au Maroc, p. 134 ; David Cohen : « Lyautey et le sionisme 1915-1925 » ; Alma Rachel Heckman: “Multivariable Casablanca: Vichy Law, Jewish diversity, and the Moroccan Communist Party”, p. 17.

Bibliographie

Ayache, Germain : « La minorité juive dans le Maroc précolonial ». Hespéris-Tamuda, XXV, Fasc. unique, 1987, p. 147-168.

Bin-Nun, Yigal : « Les causes politiques et sociales du départ des Juifs du Maroc 1956-1966 ». In : Migrations maghrébines comparées : genre, ethnicité et religions. Riveneuve éditions, Québec, 2014.

Cohen, David : « Lyautey et le sionisme 1915-1925 ». In : Revue française d’histoire d’outre-mer, tome 67, n°248-249, 3e et 4e trimestres 1980. pp. 269-300.

Cohen-Lacassagne, Julien : Berbères juifs. L’émergence du monothéisme en Afrique du Nord. La fabrique éditions, 2020.

Heckman, Alma Rachel: “Multivariable Casablanca: Vichy Law, Jewish diversity, and the Moroccan Communist Party”. Hespéris-Tamuda, LI (3), 2016, p. 13-34.

Kenbib, Mohammed : Juifs et Musulmans au Maroc. Des origines à nos jours. Éditions Tallandier, Paris, 2016.

Laroui, Abdallah : Islamisme, Modernisme, Libéralisme. Éditions Centre Culturel Arabe, Casablanca, 1997 (recueil d’articles écrits et de conférences parus entre 1976 et 1995).

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