Sionisme, antisionisme et antisémitisme
Mokhtar Homman
La propagande sioniste présente le conflit israélo-palestinien comme un affrontement irréductible entre d’un côté les Arabes et les Musulmans, mus par une haine « antisémite », et de l’autre les Juifs considérés comme un tout uniforme, reprenant le prisme ashkénaze des fondateurs du sionisme juif.
Nous allons montrer dans cette partie que c’est infondé et que ce pseudo affrontement antijuif ne sert qu’à masquer la véritable nature du conflit, à savoir l’occupation coloniale de la terre ancestrale des Palestiniens.
Le monde arabo-musulman, la Chrétienté et les Juifs
Les plupart des médias et de nombreux dirigeants occidentaux et sionistes étalent, jour après jour, une contre vérité majeure pour faire croire à une animosité structurelle des Arabes et des Musulmans à l’égard d’Israël, sorte de transfert de l’antisémitisme structurel occidental. Ce qui aurait la vertu « d’expliquer » le conflit israélo-palestinien par un affrontement religieux (1) ou ethnique et justifier la destruction de l’autre comme seule issue.
Or la réalité est tout à fait à l’opposé. Il n’y a rien d’antijuif dans ce conflit. La Palestine aurait été occupée par d’autres immigrants, l’opposition aurait été la même. Aucun peuple au monde n’a jamais accepté d’être colonisé sur sa terre, chassé de sa terre, par des immigrants venus d’ailleurs.
Il faut d’abord rappeler la différence fondamentale du statut et d’expérience du Judaïsme dans la Chrétienté, que nous avons déjà soulevé dans ces articles précédents, et dans l’Islam.
Le Judaïsme fait partie historiquement des religions pratiquées par les peuples arabes (au sens large), perse et autres pour ne considérer que la sphère des pays à majorité musulmane. Ainsi, sans distinction ethnique ou culturelle majeure, il y avait et il y a, dans des proportions importantes, des Palestiniens juifs, des Yéménites juifs, des Marocains, Algériens et Tunisiens juifs, des Égyptiens juifs, des Libanais juifs, des Syriens juifs, des Irakiens juifs, des Iraniens juifs. Autrement dit le Judaïsme est une religion pratiquée au sein du monde arabe et au sein du monde musulman comme le sont le Christianisme et l’Islam depuis des siècles. Conformément à leur statut au sein de l’Islam, les pratiquants chrétiens et juifs n’ont pas subi les discriminations connues par les Juifs en Europe.
Sans entrer dans l’exégèse du statut du Judaïsme en Islam, il faut rappeler que la révélation faite à Moïse, la Torah, est sacrée pour tout Musulman et que le statut religieux des Juifs est celui des fidèles d’une religion du Livre, comme les Chrétiens. La Torah est mentionnée dans plusieurs versets coraniques, notamment « Nous avons fait descendre la Torah dans laquelle il y a guide et lumière » (Coran 5:44). Cependant L’Islam considère que les écritures révélées avant le Coran, y compris la Torah, ont été altérées ou modifiées par les hommes au fil du temps. Ainsi, l’Islam reconnaît la Torah originelle, mais affirme que le texte tel qu’il existait à l’avènement de l’Islam ne reflète pas entièrement la révélation divine donnée à Moïse, ayant été réécrite par les hommes. Mais au-delà de ces divergences, ou plutôt l’acte de renouvellement du point de vue islamique, il est important de comprendre que pour l’Islam, pour les Musulmans, le Judaïsme est perçu comme religion du Livre, comme l’est le Christianisme. Alors que ces deux dernières religions ne reconnaissent pas l’Islam au même niveau. « L’Islam, dernier né des monothéismes, aura une attitude moins exclusive que les deux premiers monothéismes. En effet, il reconnaît dans les prophètes, d’Abraham au Christ, ses propres ancêtres et garantit aux gens du Livre le libre exercice de leur culte s’ils ne montrent pas d’hostilité à la nouvelle religion. […] Le pouvoir chrétien à Byzance ou à Rome n’aura pas une telle vision lui permettant d’accepter l’existence de juifs et de musulmans au sein de son territoire sans les brimer ou les persécuter pour les pousser à embrasser la vraie foi » (2). Autrement dit l’Islam se considère dans la continuité des religions monothéistes apparues antérieurement, apportant une rectification par rapport à ce qui est considéré comme des modifications du message divin.
Certaines dispositions juridiques spécifiques aux Juifs sont le résultat des luttes politiques en Arabie du temps du Prophète Mohammed, à savoir la rupture de l’alliance par certaines tribus juives et la négociation ultérieure du statut de « dhimmis » (les protégés) pour mettre fin aux conflits, statut devenu permanent. « Lorsque [les] oppositions éclataient, les raisons en étaient davantage politiques et économiques – telle la mainmise sur les palmeraies de Khaybar – que dogmatiques » (3). Il y a obligation dans l’Islam de respecter les croyants des religions révélées, même si des divergences importantes existent avec le Judaïsme et le Christianisme.
Dans l’Islam, le Judaïsme et le Christianisme sont des religions révélées ayant un seul et même Dieu, appelé Allah (4) en arabe pour toutes les confessions en langue arabe, et les Prophètes de ces deux religions le sont aussi pour l’Islam, qui les considère comme des Musulmans, à savoir soumis à Dieu. Pour l’Islam les portes du paradis sont ouvertes à tous les croyants monothéistes.
Certes dans l’Histoire, certaines minorités arabes juives ont subi des discriminations et parfois des violences, sans commune mesure avec celles en Europe chrétienne, ce qui est absolument condamnable. Mais cela relevait davantage des luttes politiques et économiques ponctuelles que d’un politique structurellement agressive. Tout cela sans commune mesure avec ce que les Juifs subissaient dans les pays chrétiens. Toutefois, dans la cadre de leur liberté religieuse, de leur code civil et de tribunaux propres, le statut juridique des communautés juives était inférieur en droit à celui des Musulmans. Cette inégalité a disparu en 1839 dans l’Empire ottoman (réformes Tanzimat), en 1864 au Maroc, et généralement aux indépendances des pays arabes. Disparition des inégalités donc au même rythme de celles dans les pays occidentaux à l’égard des Juifs à partir du milieu du XIXe siècle, notamment une fois la souveraineté acquise.
Le statut du Judaïsme et de la Chrétienté dans l’Islam, qui les reconnaît comme religions du Livre, a été mis en pratique dans l’Espagne arabe, dont l’Andalousie, terre de refuge pour les Juifs fuyant le Moyen Âge chrétien. Ce fut l’exemple de cohabitation et de coopération entre les trois religions monothéistes, la langue arabe étant commune aux trois communautés, pendant des siècles. Parmi les plus grands penseurs juifs figure le rabbin cordouan Maïmonide, contemporain d’Ibn Rochd (Averroès). Mais c’est aussi le cas en général dans le monde arabo-musulman en tous lieux et à toute époque.
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En Palestine, du temps des Croisades, les populations palestiniennes juives et chrétiennes d’Orient (églises qui n’étaient pas toutes inféodées à Rome ou Constantinople) étaient du même côté face aux croisés (5), dans la lutte et dans les victimes, que les populations palestiniennes musulmanes.
Enfin la terre d’Islam a été à moult reprises une terre refuge pour les Juifs européens : notamment en 1492 après l’expulsion des Juifs d’Espagne par Isabel la Catholique qui se dirigèrent principalement vers le Maroc, le Maghreb et l’Empire ottoman, et aux XIXe et XXe siècles. Ainsi des Russes juifs, fuyant les pogroms, ont émigré au Maroc (6) au début du XXe siècle, et de nombreux Français juifs et Ashkénazes ont fui le régime de Vichy en embarquant pour Casablanca (7).
De même la gestion de la Palestine par l’Empire ottoman n’a pas exercé de discrimination significative à l’égard des Juifs, et aucune à partir de 1839. Dans l’Empire ottoman une communauté spécifique, les Ladinos au parler castillan ancien, a fleuri sur les rives du Bosphore.
À contrario, le statut du Judaïsme chez la Chrétienté était bien différent. Les Juifs étaient considérés comme un peuple déicide en raison du soutien des grands rabbins de Jérusalem à la crucifixion du Christ, selon le dogme chrétien. C’est ainsi que les liturgies catholiques (8) prononçaient « Oremus et pro perfidis Judaeis », que le Pape Pie V rendit obligatoire en 1570 dans son sens « perfidie juive ». Et cela jusqu’en 1955. Cette référence liturgique ne fut bannie que lors du Concile Vatican II en 1965 (9) dans l’Église catholique où le statut des Juifs est passé de « peuple déicide » aux « frères aînés dans la foi ». Ce statut s’accompagnait des mesures discriminatoires, de persécutions massives, de massacres et d’expulsions pendant plus de mille cinq cent ans. On a déjà vu que le courant évangéliste était aussi antisémite du fait de son propre sionisme.
Vers le milieu du XXe siècle, l’abandon de cette conception judéo-phobe connut en parallèle l’apparition du concept de civilisation judéo-chrétienne. « Une prétendue identité judéo-chrétienne et aux valeurs qu’elle secréterait » (10), ce qui constitue une victoire idéologique du sionisme. Ce concept exclut l’Islam, et vise donc à aligner d’un même côté du conflit israélo-arabe, les Chrétiens et les Juifs, conformément aux objectifs du sionisme chrétien. Or « l’histoire de la Méditerranée et du Moyen-Orient a produit une authentique civilisation judéo-musulmane qui a davantage de réalité qu’une hypothétique civilisation judéo-chrétienne à laquelle il est devenu courant de se référer » (11), toutes proportions gardées. Sur le terrain des religions, le sionisme prétend permuter la nature des rapports du Christianisme et de l’Islam avec le Judaïsme, absoudre l’antisémitisme chrétien et l’attribuer à l’Islam.
Le départ forcé des Juifs du monde arabe au moment de la création d’Israël
Il faut cependant rappeler les exactions contre les Juifs et les départs forcés des Arabes juifs dans certains pays arabes au cours du XXe siècle, dans le contexte de la brusque colonisation sioniste. Ce fut le cas de manière significative en Irak, en Syrie, en Égypte, en Libye et au Yémen, où la population de confession juive a pratiquement et rapidement disparu après la guerre de 1948/49. Nous verrons que ce ne fut pas le cas au Maroc, ni en Tunisie.
Ces évènements eurent lieu peu avant et pendant la création d’Israël et surtout après la guerre israélo-arabe de 1948/49 et de la Nakba et l’expulsion des Palestiniens. Certains dirigeants assimilèrent, parfois avec raison et d’autres à tort, leurs citoyens juifs à des agents sionistes. Des décrets de confiscation de biens, de discrimination, de déchéance de nationalité et d’expulsions eurent lieu, notamment en Égypte. Plusieurs dizaines de milliers d’Égyptiens, d’Irakiens, de Libyens, de Yéménites juifs durent ainsi quitter leurs pays, laissant tous leurs biens.
Pourtant même après la proclamation de l’État d’Israël, la majorité des Arabes juifs n’étaient pas convaincus par la propagande et la pression sionistes. En Irak les Irakiens juifs continuaient leur vie habituelle, construisant écoles, investissant économiquement. En 1950 le gouvernement irakien autorisa le départ de ses citoyens juifs s’ils renonçaient à leur citoyenneté et à leurs biens. Peu demandèrent le permis de sortie. C’est alors que des agents israéliens commirent des attentats contre des centres juifs provoquant une panique qui fit partir la majorité des Irakiens juifs (12). Ces actions du « sionisme cruel » se sont multipliées chez les populations juives pour forcer la décision de départ.
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Les mesures de départ forcé global adoptées sur la base d’une suspicion sont condamnables par principe. Tout pays était en droit d’inculper et de condamner avec preuves, chez eux, tout agent sioniste servant un pays étranger, mais la généralisation sur une base religieuse n’est pas acceptable. Le sionisme en a d’ailleurs tiré profit, d’un côté par l’impact démographique positif pour Israël, d’un autre en donnant poids à sa propagande « d’antisémitisme arabe » pour justifier l’expulsion des Palestiniens. Enfin ce départ fut présenté comme un « échange » de populations avec l’expulsion des Palestiniens.
Au lendemain de la guerre de 1967, certains régimes arabes ont également adopté des mesures discriminatoires à l’égard de leurs citoyens juifs, les soupçonnant de manque de loyauté alors qu’ils avaient refusé l’option sioniste (13).
Si l’action du sionisme pour pousser au départ des Arabes juifs est aussi incontestable que puissante, il faut aussi se poser la question de la responsabilité arabe dans ce départ. Car en fin de compte certains régimes arabes et une partie des forces politiques arabes, porteurs d’un nationalisme arabe étriqué et monolithique, ont poussé au départ une partie de leur propre peuple, ce qui est inacceptable, tout en commettant des injustices via des mesures coercitives d’expropriation et de perte de citoyenneté. De plus ce faisant ils ont renforcé le sionisme politiquement et démographiquement, et affaiblit la cause palestinienne.
Nous verrons dans le prochain article que le Maroc a aussi subi de fortes manœuvres sionistes pour le départ de ses citoyens juifs, mais qu’il n’a exercé aucune coercition pour leur départ ni pris de mesures en représailles. Les seules pressions l’ont été pour qu’ils ne partent pas, pour sauvegarder l’unité du peuple marocain, et aucun n’a été dépossédé de sa nationalité marocaine.
Mokhtar Homman, le 21 février 2025
Demain : XIV – Le Maroc, le Judaïsme et le sionisme
Notes
- Georges Corm : Pour une lecture profane des conflits.
- Georges Corm : op. cit., p. 71.
- Julien Cohen-Lacassagne : Berbères juifs, p. 30.
- Dans son ignorance islamophobe, en Occident on feint associer prier Allah à l’Islam, alors que les Chrétiens et Juifs arabophones prient aussi Allah, nom d’origine sémitique, proche de la langue de Jésus, contrairement à Dieu ou God.
- Amin Maalouf : Les Croisades vues par les Arabes.
- L’émigration, de faible intensité, de Juifs européens vers le Maroc au XXe siècle s’explique par une combinaison de facteurs, dont la recherche de sécurité face aux persécutions en Europe, les liens commerciaux existants entre Européens et Marocains juifs, le statut des Juifs au Maroc, et l’influence croissante des puissances coloniales, notamment la France.
- Alma Rachel Heckman: “Multivariable Casablanca: Vichy Law, Jewish diversity, and the Moroccan Communist Party”.
- Nina Valbousquet : « Tradition catholique et matrice de l’antisémitisme à l’époque contemporaine », p. 82.
- Nina Valbousquet : op. cit., p. 68.
- Georges Corm : ibid., p. 86.
- Julien Cohen-Lacassagne : Berbères juifs, p. 28.
- Ella Shohat : Le sionisme du point de vue de ses victimes juives, p. 64.
- Ella Shohat : « Il y a soixante-dix ans, le départ des juifs irakiens », Orient XXI, 22 octobre 2020.
Bibliographie
Cohen-Lacassagne, Julien : Berbères juifs. L’émergence du monothéisme en Afrique du Nord. La fabrique éditions, 2020.
Corm, Georges : Pour une lecture profane des conflits. Éditions La Découverte, Paris, 2015.
Heckman, Alma Rachel: “Multivariable Casablanca: Vichy Law, Jewish diversity, and the Moroccan Communist Party”. Hespéris-Tamuda, LI (3), 2016, p. 13-34.
Maalouf, Amin : Les Croisades vues par les Arabes. Éditions Jean-Claude Lattès, Paris, 1983.
Shohat, Ella : Le sionisme du point de vue de ses victimes juives. Les juifs orientaux en Israël. La fabrique éditions, Paris, 2006.
Valbousquet, Nina : « Tradition catholique et matrice de l’antisémitisme à l’époque contemporaine ». In Revue d’Histoire moderne & contemporaine, 2015/2 n°62-2/3, p. 63-88.