Saâd Chraïbi: «Le rôle d’un film, est de poser la question!»

Le réalisateur et scénariste marocain, Saâd Chraïbi revient avec un nouveau long métrage. Il s’agit de «Les 3 M, histoire inachevée» qui a été projeté, dimanche 3 mars, dans le cadre de la compétition du long métrage de la 20 e édition du festival national du film de Tanger. L’histoire plonge dans la mémoire de trois personnages,  à savoir Malika (musulmane), Moïse (juif) et Mathieu (Chrétien)  qui sont nés le même jour et dans le même quartier  casablancais, et qui se battent malgré les divergences, les positions opposées et les contextes mitigés… pour réhabiliter et garder leur amitié.

Al Bayane : Il est évident qu’un travail considérable de documentation a été fait dans le film. Parlez-nous un peu de ce processus d’écriture du scénario et de documentation ?

Saâd Chraïbi : Ce processus a fait partie de la première année qui a été consacrée à la recherche. Fatema Loukili et moi-même avons consacré une première année à chercher et lister tous les événements qui ont une relation directe ou indirecte avec l’évolution du monde arabe ou musulman depuis les années 50 jusqu’à présent. En effet, nous avons recensé 350 événements et puis, nous les avons classés en deux catégories ; d’une part, ceux qui ont une relation directe et d’autre part, ceux qui n’ont pas beaucoup influencé la société arabe ou musulmane. Par la suite, nous avons opté pour 80 événements. C’était l’étape de recherche et d’identification d’événements. Ensuite, nous avons commencé à écrire la partie fiction, il fallait qu’il y ait une adéquation entre la partie fiction et la partie archives et documentaire. Nous avons trouvé que les 80 archives que nous allions monter vont prendre un temps important dans le film. Nous avons fait une troisième sélection et avons éliminé quelques-uns pour ne garder que les 30 archives qui ont une relation directe non seulement avec l’évolution de la région arabo-musulmane, mais également avec l’évolution des trois personnages du film. Et le troisième travail que nous avons fait c’était le processus de l’écriture. Nous avons développé en parallèle la partie fiction et la partie documentaire pour les harmoniser. Tout ce travail depuis la recherche jusqu’à l’écriture du scénario, a duré pratiquement trois ans.

Revenons sur les trois personnages principaux du film qui sont à la fois complexes, multiples et différents l’un de l’autre. Comment les avez-vous repérés?

Au départ, la première question que nous nous somme posés, c’est de savoir pourquoi le monde est entrain de devenir fou.  Nous voulions aussi savoir pourquoi cette folie du monde est entrain d’évoluer à grande vitesse. Dans cette optique, nous ne voulions pas traiter par exemple le printemps arabe. Nous voulions traiter les raisons qui ont entrainé le printemps arabe en traitant ces événements.  Pour ce faire, nous avons commencé à constater que dans les années 50 et 60, il y avait une cohabitation entre les Marocains soit d’origine musulmane, juive ou encore chrétienne, et qu’au fur et à mesure, l’histoire a évolué notamment avec les événements marquants, entre autres, le départ des juifs, la guerre des 6 jours, les accords d’Oslo…  Avec ces événements là, la cohabitation n’était plus possible. Ce qui nous a intéressés, c’est comment ces trois amis ont vécu leur enfance et leur adolescence en parfaite harmonie et comment les événements différents et instables ont influencé leurs parcours. Parvenus à l’âge adulte, ils se trouvent dans des situations opposées les uns aux autres. L’équation était de savoir si on va privilégier notre amitié ou nos positions actuelles qui sont opposées. Comme moi, j’ai toujours l’habitude de travailler sur le thème de l’amitié. Alors, j’ai préféré privilégier à la fin la relation amicale entre les trois.

La fin du film était ouverte, inachevée… Est-ce un choix esthétique de votre part?

Moi je pars toujours du principe, dans mes films en tout cas, qu’un film ne doit jamais donner une réponse à une question. En d’autres termes, le rôle d’un film est de poser la question.

C’est-à-dire?

En fait, ce qui m’intéresse toujours, c’est que le film commence dans la tête des spectateurs à la fin de la dernière image. Et c’est pour ça que je laisse toujours une fin ouverte pour que chacun puisse apporter sa propre lecture selon son vécu, selon son environnement socioculturel et politique. Pourquoi donner une réponse et un point de vue et s’arrêter à la fin ?  Et puis dire voilà ma réponse cette situation. Depuis 2012, le monde continue sa folie qui s’accélère d’ailleurs au fil des années. Donc quelle que soit la réponse que j’aurai donnée en 2012, elle aurait été dépassée aujourd’hui. Ce n’est pas mon rôle de donner la réponse. Mon rôle, en revanche, est d’inviter les gens à réfléchir. Le spectateur que j’adore que j’aime,  c’est un spectateur qui va être actif dans sa tête et qui va réfléchir à la fin de la projection du film.  C’est pour cela que j’opte dans mes films  pour des fins ouvertes.

C’est un film de deux heures. Peut être pour certains, il est un peu long!  Certainement, il fallait beaucoup de talents pour guider l’histoire jusqu’au bout sans que le public ne tombe dans l’ennui absolu. Est-ce un souci qui vous a accompagné pendant la réalisation et le montage de ce film?

C’était un grand souci parce que nous avons terminé le montage. Il faut rappeler que quand nous avons fait le premier montage, nous avions trois heures et demi de film…Nous nous sommes dits qu’un spectateur ne pourra pas suivre le film toute cette durée.

Donc, il fallait réduire. Et puis, nous avons commencé à couper. Le défi était de maintenir un rythme qui puisse garder le spectateur jusqu’au bout avec tous ces événements. C’est pour cette raison qu’on s’est dit que le rythme doit être soutenu tout le temps pour que le spectateur reste à l’intérieur du film et qu’il ne sorte pas parce que ce qui est dangereux dans ce genre de film, c’est que le spectateur au bout de quelques minutes ou une demi heure se détache du film. Nous avons travaillé  sur le montage pour que ce rythme reste maintenu pendant les deux heures. En gros,  les gens n’ont pas ressenti les deux heures et c’est un bon signe. Les deux heures sont passées d’une façon fluide.

Il y a des plans et des scènes comme celle du drone qui ont aéré le film…

Ce sont des scènes de respiration parce que le film est tellement plein de choses un peu angoissantes. Dans ce cadre,  on s’est dit que vers la fin, il faut quand même terminer avec un espace qui laisse respirer. D’où le fait d’avoir monté ces scènes à la fin du film, surtout la dernière qui nous ramène vers le générique du film. Visuellement, il y a une note de respiration.

Il y a souvent un usage du flash-back, une espèce de retour  vers le passé pour renouer avec le présent. Pourquoi?

Je n’aime pas les appeler « flash-back », mais plutôt, je préfère les appeler des retours «mémoriques» parce que c’est une situation donnée aujourd’hui à travers laquelle le personnage se rappelle de quelque chose qu’il a vécue, et donc sa mémoire revient en arrière.

Mohamed Nait Youssef

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