«L’application de l’IFRS 9 a exercé une pression sur la capitalisation des banques»

Propos recueillis par Kaoutar Khennach 

La société de bourse Crédit du Maroc Capital (CDMC) vient de publier une Etude  sur le secteur bancaire marocain au titre de l’année 2018. A cette occasion, Kawtar Karbal, Responsable du département Analyse & Recherche Groupe, Direction Gestion Financière, au Crédit Du Maroc nous présente sa lecture.

Al Bayane: Comment se comporte, actuellement, le secteur bancaire au Maroc?

Kawtar Karbal : au titre de l’exercice 2018, les créances brutes sur la clientèle accélèrent leur croissance pour s’établir à 837,3 milliards de DH. À ce niveau, les crédits Retail connaissent une décélération continue de leur croissance depuis 2014 malgré la baisse tendancielle des taux d’intérêt. Ce ralentissement est dû, essentiellement, au crédit habitat qui a terminé l’année sur une hausse de +2,8% seulement Vs +4,2% en 2017. Pour leur part, les crédits Corporate évoluent suivant un rythme supérieur à celui des crédits Retail. Cette hausse est due, notamment, à la progression des autres crédits de +52,6%, dont, notamment, les crédits TVA, ainsi que la hausse des crédits de trésorerie de +9,2%.

La structure des crédits Retail reste dominée par le crédit à l’habitat avec un poids qui s’allège, légèrement, au profit du crédit à la consommation. Ces derniers ont connu un taux de progression annuel moyen de +6,1% entre 2013 et 2018 pour ressortir, in fine, à 53,3 milliards de DH. La performance du crédit à la consommation reste dynamisée par le crédit automobile suite, notamment, à la tenue de l’Auto Expo 2018, suivi de l’engouement sur le prêt personnel (crédit non affecté) durant le troisième trimestre en raison des vacances d’été, de Aïd Al Adha et de la rentrée scolaire. Cette situation est en lien direct avec l’endettement croissant des ménages marocains;

Au niveau des crédits Corporate, le crédit à l’équipement connait, en 2018, une décélération de sa croissance à +3,8% pour se situer à 200,3 milliards de DH (Vs +9,4% entre 2017 et 2016). Ce ralentissement est dû, essentiellement, à la raréfaction des projets des opérateurs économiques. Ces derniers préfèrent reporter leurs décisions d’investissement en raison d’une conjoncture économique peu clémente et ce malgré la baisse des taux. En outre, force est de constater que le poids de l’investissement public prend de plus en plus de l’ampleur au détriment de l’investissement privé qui a connu une baisse de -0,8% en 2018. En revanche, les crédits trésorerie & comptes courants débiteurs affichent une croissance de +5,4% après la baisse de -3,8% enregistrée entre 2016 et 2017. Cette progression reflète, en filigrane, les besoins des entreprises marocaines de financer leur trésorerie en raison de la lourdeur des délais de paiements accordés aux clients.

Le taux de contentieux du système bancaire national régresse, de nouveau, de -19 pbs entre 2017 et 2018. En effet, l’encours des créances en souffrances affiche une hausse de +4,4% au moment où les créances brutes sur la clientèle enregistrent une augmentation de +7,0% (contribution des crédits TVA. Enfin, le coût du risque du système bancaire se hisse à 0,93% contre 0,86% en 2017 et 0,77% en 2016.

Quel est l’impact du passage à la norme IFRS 9  sur les principales banques?

Implémentée en 2018 en remplacement de la norme IAS 39, l’application de la nouvelle norme comptable IFRS 9 a eu un impact direct sur les fonds propres des principales banques de la place de plus de 13,2 milliards de DH. Cette implémentation a exercé une pression supplémentaire sur la capitalisation de ces banques. Toutefois, la Banque Centrale a permis aux banques d’étaler l’impact sur les ratios de capital sur cinq ans, ce qui empêchera les violations immédiates des exigences réglementaires minimales. On note, toutefois, la résilience des banques à capitaux majoritairement français car elles sont déjà soumises aux normes européennes. Cette gestion anticipative des évolutions réglementaires permettent d’en lisser les effets.

La bataille des parts de marché s’intensifie dans le secteur bancaire. En chiffres, quels sont vos constats?

Les banques marocaines (CIH et CAM) se renforcent le plus aussi bien dans les dépôts que dans les crédits avec des gains respectifs de +91 points de base (pbs) et +52 pbs. Pour CIH, le gain en dépôt est lié, essentiellement, à sa transformation d’une banque de crédit à une banque de dépôt. En effet, la banque a mené une stratégie offensive de conquête  de +315 000 nouveaux clients en 2018. Les parts de marchés (PDM) des banques à capital majoritairement français augmentent de +9 pbs dans les dépôts et reculent de -65 pbs dans les crédits; la part des banques panafricaines (AWB, BP et BMCE) régresse de -100 pbs dans les dépôts et s’apprécie de +6 pbs dans les crédits.

Quels sont, selon vous, les nouveaux défis du secteur bancaire marocain?

Parmi les nouveaux défis du secteur bancaire, l’accélération de la transformation digitale notamment l’industrialisation de la production à travers la mise en place de «véritables laboratoires» d’innovation en interne, la gouvernance digitale à part avec nécessité d’un sponsoring fort. Aussi, les banques doivent faire face au développement fort des moyens de paiement par les acteurs bancaires ou non bancaires (e.g. Fintechs, opérateurs télécoms) pour accompagner la mutation des habitudes de consommation des marocains et la digitalisation que connait les autres secteurs.

Par ailleurs, le secteur bancaire doit se préparer à une réglementation qui se durcit pour une plus grande exigence en fonds propres. En complément aux normes Bâle III et IFRS 9 toutes deux déjà consommatrices en capitaux propres, il y aura la nouvelle réforme 19-G de classification des créances en souffrance qui va entrer en vigueur progressivement jusqu’en 2024.

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