Fouad Laroui qui fut l’auteur, il y a 10 ans, d’un essai : «De l’islamisme, une réfutation personnelle du totalitarisme religieux» (Paris, Robert Laffont, 2006), pense aujourd’hui qu’il n’est plus possible de combattre les mouvements islamistes au moyen d’une argumentation rationnelle.
C’est aussi l’opinion de Dounia Bouzar ou de Farhad Khosrokhavar qui, tous deux, constatent qu’il y a toujours une faille identitaire chez les militants de l’islamisme jihadiste même si celle-ci ne leur est pas accessible. D’autre part, la possibilité même de dialoguer avec autrui est absente chez un grand nombre de ces militants. Il faut donc imaginer d’autres formes de communication en déplaçant le discours rationnel vers des récits émotionnels, voire aller plus loin en utilisant du langage non verbal pouvant aller jusqu’à la violence dans les prisons ou les centres de torture de plusieurs pays qui ont à traiter des militants islamistes.
D’où le recours de plus en plus fréquent actuellement au genre romanesque. C’est ainsi que Fouad Laroui reprend le combat en faisant paraître chez Julliard un roman, «Ce vain combat que tu livres au monde» (2016, 275 p. On voit alors se développer, après les ensembles de textes dévolus à la quête de soi, à l’immigration, aux relations familiales, aux prisons, etc., une littérature de l’islamisme inconnue, du moins au Maroc, avant Mahi Binebine (et ses Étoiles de Sidi Moumen, Casablanca, Le Fennec, 2010, 151 p.) ou Abdelhak Najib et son « Printemps des feuilles qui tombent » (Marrakech, les infréquentables, 2014, 129 p.). Le nouveau roman de Mounir Serhani appartient à cette nouvelle thématique.
Le texte, une parabole plus qu’un roman, est extrêmement court et tient en six chapitres. D’un point de vue narratologique, l’écriture qui utilise des structures narratives complexes, utilise des modes narratifs permettant de multiplier les points de vues. Ceci rend ce texte incompréhensible à un lecteur ordinaire qui est laissé volontairement très longtemps sans repères et qui ignore, dans ces récits enchassés où tournoient narrateurs intradiégétiques, certes, mais également autodiégétiques ou hétérodiégétiques sans qu’on connaisse, du moins initialement, leurs noms. Et ces derniers n’apparaissent que progressivement, d’abord par le prénom, ensuite seulement et souvent, au détour d’une phrase ou à la fin d’un récit, par leur nom propre. On reste donc dans une totale incertitude puisque pendant très longtemps, on ignore qui parle, les personnages étant dépourvus de références permettant de les identifier, la compréhension globale n’apparaissant que dans l’ultime chapitre du livre.
On voit ainsi se succéder les récits d’une jeune femme de condition modeste, Fatima-Zahra (que l’on découvrira, mais beaucoup plus tard, née Ghezaoui et épouse Bennani). Le deuxième chapitre présentera le récit de son mari (dont on ignore le nom, Anas Bennani, puisqu’il ne surgira que beaucoup plus tard). Succédera à ces deux récits celui de la mère de Fatima-Zahra puis il y aura le témoignage d’une amie de Fatima-Zahra prénommée Rim, à nouveau une intervention de Fatima-Zahra avant le chapitre final et son ultime coup de théâtre. On est totalement aux antipodes du roman de gare ou du roman de plage.
L’autre particularité de ce roman est d’être dépourvue d’intrigue. Tzvetan Todorov définit le récit comme le passage d’une situation à une autre. Il y a bien une transformation dans ce roman, mais elle commence pratiquement dans la dernière page où apparaît subrepticement le personnage principal. Pendant tout le récit, on demeure dans une préface qui décrit un état antérieur à partir duquel on peut imaginer le roman qui aurait pu naître après le déclencheur qui est à l’origine de la page terminale du récit. Tout ce qui constitue habituellement un roman, une action, sa sanction ou ses conséquences et finalement le retour à un état d’équilibre, ou l’impossibilité d’y parvenir, est absent de ce texte qui ne porte donc que métaphoriquement le titre de roman. De fait, on est dans un tout autre genre qui est celui d’une préface romanesque où de nombreuses informations sont données aux lecteurs afin qu’il reconstitue, s’il le peut, la nature de la détonation qui permet, au tout dernier moment, le développement du genre romanesque.
Cette forme littéraire de nature nouvelle accompagne le développement d’une narratologie postclassique développée tout récemment par Baroni, mais elle met en cause l’existence même du genre romanesque tout comme beaucoup d’œuvres actuelles des arts plastiques visent à dynamiter de l’intérieur la notion même de représentation. Car le but de ce texte peut être de faire comprendre au lecteur qu’il est impossible de trouver le sens de l’acte primordial qui va provoquer le développement d’une écriture romanesque. Pourquoi un héros apparaît-il ? Nul ne le sait et c’est sans doute la raison pour laquelle l’intrigue va sans cesse attirer l’attention ailleurs en développant un schéma narratif fondé sur des accumulations d’émotions nées de la connaissance de faits curieux ou surprenants. Dans un roman classique, selon Georg Luckács, le héros, abandonné dans un monde sans transcendance, se lance dans une quête qui, le plus souvent, ne lui apporte pas la solution qui peut lui convenir. Aussi disparaît-il, face au non-sens que lui propose le monde, dans l’ultime chapitre du récit. Il y a ainsi du tragique dans l’affrontement d’un personnage en quête de sens et d’un monde qui est répond par du non-sens. Et l’intrigue est là pour justifier de cette impossibilité. Dans le roman de Mounir Serhani, on est dans un schéma radicalement différent de celui qui apparaissait dans les romans majeurs que lisait Georg Luckács.
Dans le texte de Mounir Serhani, le héros n’apparaît jamais. Et lorsqu’il surgira, il ne se posera plus de questions puisque les réponses, de nature mythique, qu’il recherchait lui paraîtront d’emblée comme évidentes et indiscutables. Les énigmes se déplaceront donc du développement de l’intrigue aux conditions de son apparition, en portant justement sur le mystère de la mise en intrigue. Par sa forme même, le texte fonctionne comme un générateur d’incertitude. On ne sait même plus s’il y a un monde social ou autre qui pourrait éventuellement répondre à des questions qui apparaîtraient ultérieurement. Le lecteur est sans cesse dans l’attente d’un récit qui ne surgit jamais, non que les personnages soient en quête d’auteur comme chez Pirandello, mais parce que l’auteur refuse d’emblée d’identifier précisément ses personnages. Le lecteur est donc mis de manière continue en situation d’étonnement et d’interrogation. Il ne sait pas qui parle et il ignore ce que pourrait être le récit à venir. C’est cet état de suspense permanent, bien plus radical que dans le Nouveau roman, qui caractérise ce nouveau genre littéraire. Le lecteur demeure en attente, sinon de Godot (un des figures francisées du God anglo-saxon), du moins d’un roman qui ne vient jamais. Il n’additionne pas des faits, des événements, des péripéties, construisant ainsi une action. Il demeure toujours dans une attitude expectative. Ce qui prévaut est alors le dispositif textuel, la mise en forme de cette attente. On est bien devant un nouveau paradigme littéraire qui pourrait passer inaperçu si sa théorisation n’était pas rapidement entreprise.
Et dans cette forme littéraire inédite, l’attente est comblée par la succession de regards différents sur ce qui sera peu à peu perçu comme étant ce qui a précédé le début du récit possible. On décrit bien des événements, des faits sans qu’on sache, en fin de compte, s’il s’agit de causes principales, de causes occasionnelles ou d’événements sans aucune liaison avec ce qui apparaîtra dans les pages finales lorsque l’idée d’un procès narratif surgira.
Dans le premier chapitre, une femme évoque son passé de « fille maudite élevée dans une petite ville très conservatrice » que l’on soupçonne rapidement, si toutefois on connaît parfaitement les ports du nord du pays, être Ksar el-kebir. Elle évoque la figure ambiguë de son père et le fait qu’il lui fut imposé de porter le voile avant même d’être pubère tout comme les habits colorés lui étaient interdits. Ce père avait toutes les apparences des salafistes ordinaires « attirés par le poids des vérités immuables » et pour lesquels le rire était interdit, comme dans Le Nom de la rose d’Umberto Eco, mais sans doute pas en vertu d’un livre perdu d’Aristote, ce qui justifia une des règles de Saint-Benoît.
La fillette avait comme amie dans la ville de son enfance une jeune fille prénommée Rim qui vivait dans un tout autre milieu où il était possible de voir la télévision, d’avoir des jouets ou de se maquiller. Et c’est cette comparaison qui produisit en elle un mécanisme de défense qui fut l’enfermement dans une grotte symbolique qui était l’espace de sa chambre. Un autre mécanisme fut le meurtre symbolique de ce père créateur de déceptions. L’enfant se rêve alors en orpheline pour échapper à cette figure d’imam vénérée par les voisins et adulée par les jeunes du quartier. Et lorsqu’elle apprit la mort de ce père, elle arracha son voile et poussa des cris de joie avant de passer des heures à l’insulter. Mais une catastrophe survint lorsque ce père céda à ses penchants incestueux, tendre avec sa fille pendant ses relations sexuelles, dur avec elle lorsque des témoins étaient présents. Et ce fut cette situation à double lien, perceptible également lorsque l’imam énonçait des règles qu’il violait lui-même dans l’intimité de sa propre maison qui posa question à l’enfant. Et ceci engagea plus tard sa fille à faire des études de psychologie sans que cela supprime ses appréhensions face à toute sexualité.
La mère, une paysanne analphabète bien plus jeune que son mari, n’avait aucun moyen de réagir et elle tolérait ses absences ou ses voyages motivés, du moins en apparence, par des quêtes religieuses en compagnie d’autres salafistes.
Dans le second chapitre, c’est le mari qui témoigne sans avoir connu son beau-père. Il rappelle que celui-ci était le fils d’un militaire, ce qui expliquait peut-être son caractère particulier. Il se souvient avoir rencontré son épouse à la faculté de médecine de Rabat, mais reconnaît ne pas tout savoir de sa vie antérieure. En particulier, il ignorait pourquoi elle avait refusé d’avoir des enfants. Il avait bien remarqué que lors des relations sexuelles avec sa femme, celle-ci s’adressait à lui comme s’il s’agissait de son propre père sans qu’il comprenne vraiment cette demande. Et dans ces jeux érotiques, elle connaissait des orgasmes extraordinaires, fascinée qu’elle était également par la vue du sang. Il témoigne donc d’une épouse qui est une psychologue respectée le jour est un animal érotique très étonnant la nuit, capable de lire le Coran, et en particulier la sourate sur la grotte, après s’être enivrée de vin rouge. Et cela tout en rappelant un des dogmes de l’ach’arisme sur la toute-puissance de la volonté divine.
Le troisième chapitre est le récit de la mère de la jeune femme originaire d’un village du Rif. Elle rappelle qu’elle a épousé à la de 13 ans un mari quadragénaire. Elle aussi fit connaissance d’un homme à double personnalité, aussi vulgaire et obscène dans l’espace intérieur qu’il était vénéré au-dehors, un homme condamnant les formes immorales de la sexualité alors qu’il ne pratiquait que la sodomie avec son épouse. Elle dit avoir compris l’existence de pratiques incestueuses chez son mari, ce qui fut la raison pour laquelle il refusa de la donner à un de ses « frères » qui la demandait en mariage. Après la mort de son mari, elle fréquenta un ingénieur marocain installé en France qui finança les études de médecine de sa fille.
Le quatrième chapitre présente le témoignage de Rim, l’ami d’enfance de la jeune femme. Elle souligne d’emblée que leurs familles étaient totalement différentes. Le père de Rim était un professeur de français attiré, après d’autres tentations plus révolutionnaires dans sa jeunesse, causes de la mort d’un de ses amis, par des figures majeures du soufisme totalement rejetées par les salafistes fréquentant le père de son amie.
Le cinquième chapitre est l’occasion de découvrir le fils, prénommée Rami, de la jeune femme. Celle-ci reprend la parole après avoir inauguré le texte. On apprend également que le père incestueux avait laissé après sa mort une boîte fermée à clé. C’est en l’ouvrant que sa fille avait découvert que ce père qui se présentait comme parangon de vertu et comme modèle de la morale islamique avait vécu dans les années 1960 à Lyon (une ville où l’auteur du livre fit une partie de ses études), ville où il travaillait comme ouvrier. Il avait une copine française, une jeune femme ingénieur stagiaire venue d’Alsace. Il consommait particulièrement du Martini, tout comme sa fille ne fera plus tard. Il fut expulsé lorsque tout à coup, il était devenu khatib dans une mosquée de la ville parce qu’il se mit à prêcher la polygamie et la répudiation sans qu’on comprenne pourquoi.
On apprend alors, à la lecture de ces textes, qu’il avait déçu la jeune Alsacienne, pourtant amoureuse, parce qu’il débandait lors des relations sexuelles et parce qu’elle s’était rendue compte qu’il la trompait. Et elle l’avait abandonné. Et c’est cet homme qui, une fois rentré au Maroc, était devenu le père de la jeune femme.
Le très court dernier chapitre est pourtant d’une grande complexité diégétique puisqu’on ne sait pas vraiment qui s’exprime véritablement même si tout est dit à la première personne. La jeune femme commence par y dénoncer les illusions salafistes, « le mensonge qui se cache derrière les images pieuses qui sévissent un peu partout ». Tout ceci ne repose que sur des illusions dans le regard des autres. Et la psychologue rappelle ce qu’elle dit à ses patients : « ce qui a disparu n’a jamais existé ». Et son souhait est de rendre son fils, lycéen en terminale à Rabat, libre. Commence alors une leçon d’esthétique à l’occasion d’une visite rendue dans une galerie d’art de la ville. « Ce que l’on voit diffère vraiment de ce que l’on dit. » L’art serait présent pour signifier que tout est apparence. Même les interprétations données par les critiques sont factices. Il serait impossible de percer, du moins chez les autres, le mystère de la création. L’art serait donc indicible. C’est sur cette phrase, d’ailleurs absurde dans sa formulation même puisqu’il s’agit d’un énoncé déclaratif, que se termine la préface et que commence véritablement, écrit en quelques paragraphes, le récit romanesque que nous n’explorerons pas ici.
Ce texte, quant à son fond et non plus sa forme, pose plusieurs questions essentielles : est-ce qu’un changement psychologique ou sociologique est possible ? Peut-il y avoir des progrès dans le déroulement d’une vie psychique ? Le passé peut-il être dépassé ? Est-ce que la disparition de ce qui fut est une solution réellement envisageable ou n’est-ce qu’une illusion ? Comment construire une pratique de la liberté dans un contexte que l’on croit être ach’arite ? C’est la notion même du refoulement qui est ainsi interrogée. Peut-on éviter son retour ? Et si une stratégie échoue, d’autres, plus efficaces, ne sont-elles pas possibles ? Ou comment éviter la transmission transgénérationnelle de traumatismes divers ? Et cette transmission existe-t-elle vraiment, car comment un jeune peut-il devenir le dépositaire d’une souffrance qui ne lui appartient pas ? Et pour commencer, par quels mécanismes précis, cette transmission peut-elle exister ? Cette résonnance émotionnelle à partir de l’incrimination d’un fantôme, d’un parent qui aurait autrefois souffert, est-elle réelle ou n’est-elle qu’une illusion ? Ces hypothèses de transmission n’apparaissent-elles pas uniquement pour combler le vide lorsque l’observateur ignore ce qui s’est passé dans la vie intime d’une personne, lorsqu’il ignore l’existence de failles récemment apparues ? À la lecture de ce roman, on pourrait, à la rigueur, admettre qu’il y ait une transmission, après un inceste, entre une mère qui peut parfois s’exprimer de façon étonnante par un langage non verbal, et son fils qui remarquerait une anomalie de comportement, mais le plus souvent celle-ci n’existerait que comme énigme. Mais il semble impossible qu’un grand-père resté inconnu, c’est-à-dire littéralement un revenant, puisse avoir la moindre action sur son petit-fils. Aucun des mécanismes de sélection/amplification ou de cristallisation/pathologisation envisagés à l’heure actuelle comme hypothèse pour expliquer la transmission de traumatismes ne peut fonctionner. Mais tout est possible dans un texte littéraire où on accepte d’entrer dans le domaine de la fiction.
Jean-François Clément