Noureddine Sail, le magnifique

Par Damir Yaqouti

Lucide, intègre et homme d’action, Noureddine Sail était un homme avec des qualités exceptionnelles. A l’image de l’homme qui plantait des arbres, il n’avait cessé d’implanter, aussi bien de l’extérieur que de l’intérieur des appareils de l’état, des espaces structurants du champ culturel et cinématographique du Maroc.

Certains préfèrent le qualifier de Maestro, mais même s’il en avait l’aura, à aucun moment, il n’en avait eu ni la baguette de direction ni l’orchestre qu’il fallait puisqu’il œuvrait dans les minces marges du champ de la politique culturelle du pays. Le titre de parrain du cinéma marocain ne lui conviendra probablement pas, lui qui tenait à préciser les termes. S’il avait généreusement aidé des gens du cinéma et de la télévision, il le faisait, surtout, dans une optique constructive visant plus le champ culturel et structurel du cinéma que des êtres dans leur singularité. Il n’était ni ce parrain tuteur et paternaliste, ni cet influent protecteur qui cautionnait des personnes, attendant quelque chose en retour… L’envergure de son action et de sa présence fait qu’il échappe à la densification suggestive d’une quelconque terminologie. Lui-même n’aimait pas trop la critique qui se limite à la production d’adjectifs et préférait celle qui cherche l’essence des choses. Il serait, donc, plus intéressant de se pencher sur la cohésion de son apport culturel que de produire une simple énumération de ses réalisations dans le champ de la culture et des structures cinématographiques du Maroc.

SAIL L’INDOMPTABLE BÂTISSEUR

Le charisme qu’il avait et le respect qu’il imposait, par où il passait, pouvait facilement lui garantir une place de leaderin contesté dans l’agora politique du pays, ou un « confortable » poste de haut cadre d’état dans une grande administration. Cela ne l’appâtait guère. La personne intègre qu’il était et les valeurs stables, qu’il a toujours incarnées, l’ont continuellement amené, à œuvrer pour la chose cinématographique nationale à la périphérie des possibilités institutionnelles.

Ce fut d’abord de l’extérieur des appareils de l’état, lorsqu’il fédéra un certain nombre d’intellectuels marocains autour d’une idée à double objectif : faire des ciné-clubs, hérités de la culture française au Maroc, un levier pour une culture cinématographique de masses et la recentrer sur les questions du cinéma national. L’adhésion rapide de milliers de marocains à l’action de la fédération nationale des ciné-clubs avait confirmé et la pertinence de l’idée et l’importance de l’action associative des marges institutionnelles, aussi minimes qu’elles furent en ces temps-là.

Sail avait quelque chose d’André Bazin, qui lui aussi participait à la création de ciné-clubs en France après sa libération, puis au Maroc et en Algérie. Sail, qui s’était engagé pour un combat différent, lui aussi avait recrée les ciné-clubs et élargi leur structure et leur influence. Bazin avait adopté toute une génération de critiques et les a encouragés à s’exprimer, d’abord à travers « Les Cahiers du cinéma », puis à tenter de révolutionner le cinéma français et international. Sail, Lui aussi, était derrière des générations de critiques et de cinéastes, qui ont beaucoup contribué à faire du cinéma marocain ce qu’il est aujourd’hui. Et pour plusieurs raisons, la tentative bazanienne d’investir le champ intellectuel à travers une revue spécialisée, n’avait pas aussi bien marché pour Sail. La revue « Cinéma 3 » s’était heurtée, entre autres, à la censure de l’Etat, à la veille de la sortie de son 4ème numéro en 1970. Mais conscient des contraintes structurelles des pays sous-développés qui entravent l’émergence de leurs cinémas nationaux, il entra, très tôt en rapport avec des intellectuels du continent africain pour mener ensemble le même combat, celui de militer intérieurement pour asseoir des cinémas nationaux et lutter, à l’international contre l’hégémonie du cinéma occidental. C’était en 1970 à Dakar que Sail, jeune représentant de l’ancienne version de la fédération marocaine des ciné-clubs, s’était engagé pour cette cause. Il le confirmait lui-même en disant « … là-bas, j’ai tout de suite été adopté par Sembène. Il y avait aussi d’autres intellectuels comme, Ababakr samb, Taher Cheria, Paulin Soumanou Vieyra…». Depuis ce moment-là, trois ans avant la création de la fédération nationale des ciné-clubs en 1973, Sail avait rattaché la dimension tiers-mondiste du combat à son logiciel d’action. Il entama l’ancrage de cette même dimension au sein de la fédération des ciné-clubs en introduisant, d’abord, un débat autour des cinémas arabes, puis maghrébins avant de l’étendre au continent africain dans sa totalité. Ainsi la « forteresse » marocaine du festival du cinéma africain allait naître à Khouribga en 1977.

Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, cette forteresse nourrie de convictions de gauche, allait, au début, s’installer inconfortablement dans une ville ouvrière et impliquer enseignants, étudiants et autres intellectuels pour une prise de conscience culturelle, démarquée de la culture dominante. Il fallait y inviter des intellectuels du contient, habités par les mêmes convictions, pour partager et échanger à propos de la situation des cinémas nationaux en Afrique. Nombreux sont les cinéastes et autres intellectuels africains et européens qui sont venus renforcer cette forteresse. Sail avait invité des pionniers comme Ababacar Samb, Taher Cheria, Paulin Soumano Vieyra ; des intellectuels et critiques français comme Guy Hennebelle, Serge Toubiana, Serge Daney, Jean Narboni, Régis Debray, André Morin ; des artistes engagés dans le même combat comme Farid Boughedir, Gaston Kaboré, Souleyman Cissé, Noury Bouzid, Samir Farid, Tawfik Saleh… Seul Ousman Sembène, la première voix de cette revendication, n’avait pas réussi à être physiquement présent à l’une de ses éditions, bien que Sail et le festival de Khouribga aient toujours été en parfaite fusion avec les convictions fondatrices de Sembène.

Ces petites grandes choses nées et développées en dehors des structures officielles de l’Etat, ont fortement participé à la formation de générations de marocains comme elles ont contribué, avec Carthage et Ouagadougou, à porter haut et fort, la voix des africains pour leurs propres images…Créer une large structure nationale et l’adosser à une revendication à la fois nationale et internationale, allait donner au pays une scène cinématographique tellement animée qu’on ne saurait lui trouver dans le domaine culturel au Maroc ou en Afrique un équivalent de même envergure et de même portée. Les deux bastions de Carthage et de Ouagadougou qui se relayent pour le même combat que Khouribga, émanent de circonstances différentes et œuvrent autrement.

SAIL L’HOMME DES « BORDERLINES »

Comme Sembène, n’ayant aucun complexe vis-à-vis de la langue française et très attaché à sa langue et à sa culture, Sail n’a jamais été un serviteur des instances de la francophonie. Si le Festival de Carthage a toujours été sous la tutelle du Ministère tunisien de la culture et a souvent été soutenu par l’organisme français de la francophonie qu’était « L’ACCT » et que celui de Ougadougou est un festival d’Etat fortement et durablement assisté par la France, celui de Khouribga est un festival associatif né sans le soutien des institutions françaises. L’indépendance d’esprit qui le caractérise est à la fois sa force et sa faiblesse. Sail en était toujours conscient, et même lorsqu’il a travaillé pendant une dizaine d’années à Canal + Horizon, tout près des sphères médiatiques et décisionnelles, il avait sciemment évité de les impliquer dans l’organisation du Festival de Khouribga. Il en savait quelque chose et avait depuis le début opté pour indépendance du creuset qu’est ce festival…

Sa méfiance vis-à-vis des évidences était notoire et témoignait d’un esprit constamment éveillé. On rapporte que lorsque la France défendait, bec et ongles, l’exception culturelle dans le contexte des débats sur la mondialisation, il avait réagi dans une intervention à Carthage en apostrophant l’intervenant français par le fait que c’est aussi grâce à l’hégémonie du cinéma américain que la langue française est massivement diffusée dans les pays francophones. Sail parlait aussi bien le français que l’arabe et avait le tact d’adapter ses communications à son audience…

Etre un artiste ou un dirigeant « borderline », c’est oser sortir des sentiers battus, selon lui, pour pouvoir apporter quelque chose d’original ou de complémentaire. Cette prédisposition était palpable chez lui. Dans son pays et parallèlement à ces entreprises non-gouvernementales, Sail saisissait les opportunités pour impliquer, intelligemment, les institutions officielles dans le soutien et la diffusion de la culture cinématographique. Ainsi, et depuis 1979, il va entamer la conquête de nouveaux espaces médiatiques. Ce fut d’abord à travers des émissions radio comme « Ecran noir » sur les ondes RTM chaine Inter, puis « La revue cinématographique » en arabe. S’en suivit la télévision lorsqu’il introduisit des émissions comme « Aflam », « Le cinéma de minuit », « Le cinéma des réalisateurs »…Avant, pendant et après avoir obtenu des postes de haute responsabilité à la RTM et à 2M, l’action de Sail en faveur du cinéma était toujours dans la continuité de ce qu’il avait entamé des décennies avant.

On pourrait se demander comment un intellectuel aussi distingué et aussi intègre comme lui, pouvait tolérer la lourdeur et l’humeur des institutionnels auxquels il était censé se frotter pour arracher des soutiens et des décisions favorables aux espaces culturels qu’il avait créés. L’histoire lui donne toujours raison dans la démarche qu’il avait adoptée. L’implication des institutions était et sera toujours une nécessité pour que l’œuvre de Sail puisse continuer et se développer.

Il n’était flexible que pour rester sur ses objectifs et sa logique. Que ce soit lorsqu’il défendait ses idées face à des ministres , des fonctionnaires des établissements qu’il avait dirigés, des élus régionaux et locaux, une presse acharnée contre lui ou même des cinéastes et des critiques en désaccord avec lui, Sail restait imperturbable et ne demandait qu’une logique cohérente opposée à la sienne pour pouvoir débattre et avancer. Ses responsabilités et sa vivacité d’esprit le faisait en permanence réfléchir et réagir sur des sujets qui le concernaient profondément, comme la production cinématographique nationale, la gestion du CCM, le soutien local et régional à Khouribga, la censure « islamiste » du cinéma, les salles de cinéma au Maroc… Ses désaccords avec les responsables et certains médias sont nombreux et témoignent de son inflexibilité par rapport à la logique et les principes qui étaient les siens.

SAIL L’INFATIGABLE CINEPHILE

A la base de la constance et la cohérence de ses réalisations, et de la patience qu’il manifestait pour asseoir des choses durables, il y avait chez lui une dévorante passion cinéphilique. Ce sont ces moments de pure cinéphilie qui l’animaient et qui montrait d’autres facettes de Sail. Là, il n’était plus le bâtisseur d’une structure nationale, le militant pour une revendication culturelle ou le décideur institutionnel… Il était juste un cinéphile intellectuel qui partage, sa passion et ses lectures avec des êtres dans leur individualité. Cette passion s’est forgée et s’est développée chez lui, dans les ciné-clubs et les rencontres cinématographiques nationales et internationales. Une passion et un plaisir qui ne l’avaient jamais abandonné. Les fameuses soirées « Cinéma de minuit » au festival de Khouribga, sont une pure production de cette passion. Quand il présentait « Victoria » de Sebastian Schipper, c’était la découverte d’une prouesse narrative sans le montage, pour « Le guépard » de Visconti, c’est une éblouissante redécouverte d’une œuvre d’art cinématographique et de son épaisseur littéraire et historique…

Après avoir quitté les responsabilités du CCM, il avait multiplié les rencontres au Maroc comme à l’étranger où il faisait des interventions. Il acceptait de façon inconditionnelle, d’aller rencontrer des gens intéressés de plusieurs bords et de diverses générations. Que ce soit à travers des associations des droits humains, ou dans des Universités et des Instituts… Il était toujours disponible avec une intervention souvent originale et constamment ouvert à tout ce qui nouveau : les nouveaux médias et les réseaux sociaux, le jeune cinéma d’amateurs du Maroc, les nouvelles technologies de production et de diffusion du cinéma et de la télévision… Ses interventions n’ont jamais vieilli et ne se sont jamais calcifiées autour d’une époque ou d’un concept… Sa passion cinéphilique couplée à son haut niveau d’instruction donnait lieu à de véritables cours magistraux. En empruntant ce que disait Oum Kalthoum à propos de Zakaria Ahmed, nous pouvons dire «…Lorsque Sail se lève, le monde s’assoit ».

SAIL L’INAPAISE

Evidemment, beaucoup d’autres choses lui tenaient à cœur et n’avait jamais cessé de les aborder. Il était conscient de ses limites humaines et des contraintes structurelles du pays… Aller plus loin avec la diffusion de masse de la culture cinématographique est aujourd‘hui possible mais rien n’est fait. Le pays a une bonne dizaine de chaines de télévision qui diffusent jour et nuit sans une seule émission pour les cinéphiles et l’analyse cinématographique. Le problème des salles de cinéma au Maroc reste entier malgré les projets d’alternatives auxquels il avait contribués. Les revendications culturelles du cinéma africain nécessitent plus d’engagement des intellectuels africains face à une globalisation de plus en plus écrasante. La revue originale et spécialisée de cinéma, qui lui tenait à cœur depuis 1970, a beaucoup tardé à venir, même s’il avait, à de maintes reprises, apporté un réel soutien pour son émergence… Oui mais ça ne veut pas dire pour autant que la flamme de Sail s’est éteinte avec lui. Son bilan positif avec ses réalisations et ses influences sont éloquentes et d’une rare analogie. Pour emprunter un passage du mot de Sam Mendes lors de la soirée des oscars. Mendes voulait exprimer une reconnaissance à Scorsese présent parmi l’audience et n’ayant obtenu aucun oscar pour « The Irishman ». Il avait dit :«Je veux juste dire qu’il n’y a pas une personne dans cette salle, qui ne soit pas dans l’ombre de Martin Scorsese»… Pour notre contexte, nous pouvons dire qu’il n’y a personne dans le champ cinématographique marocain qui ne doit quelque chose à Noureddine Sail. Il était un magnifique bâtisseur. Sa magnificence a été autrement exprimée par un autre intellectuel tunisien, Abdelkerim Gabous, qui avait dit que Sail était né pour réussir.

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