Demande sociale et enjeux esthétiques

Mohammed Bakrim

« Pour le documentaire, il ne s’agit pas d’inventer une histoire à traduire ensuite en images »

Il y a une forte demande, sociale et institutionnelle, d’images du réel. Le documentaire, au sens large, a le vent en poupe.

Cette demande évolue à deux niveaux : le premier, les financements et la diffusion ; le second l’écriture et la thématique. Les financements avec la multiplication des guichets et le rôle de plus en plus prépondérants des plateformes ; la diffusion avec l’impact de la révolution technologique, la numérisation de toute la chaîne de fabrication et de réception. Une donne stratégique qui amène des interrogations de fond sur la démarche esthétique, les choix thématiques. Avec le triomphe du numérique, un storytelling généralisé tendrait à fictionner toutes nos existences : est-ce pourquoi le cinéma serait en train de (re) prendre un grand tournant documentaire ? A n’en pas douter, ce succès documentaire repose toujours sur la force de films réalisés avec des personnages réels dans des contextes réels. J’en donne un exemple avec le nouveau film de F. Wiseman, City Hall, sur le fonctionnement de la démocratie locale, qui a fait la couverture du mois d’octobre des deux prestigieuses revues de cinéma parisiennes (Positif et les Cahiers du cinéma).

Si le documentaire en termes d’industrie reste modeste, il génère cependant des chiffres  éloquents traduisant un engouement  quasi universel. En France par exemple : entre 2005 et 2014, 750 documentaires sont sortis sur les écrans parisiens, dont 490 films français. En 2014, l’offre documentaire en salle va enregistrer un record historique avec 100 films bénéficiant d’une sortie commerciale. Confirmation en 2016 avec 118 longs métrages documentaires diffusés en salles de cinéma. La télévision n’est pas du reste avec, en 2016, 28 628 heures de documentaires  proposées sur les chaînes de télévision gratuite.

En outre, 2 253 heures de documentaires ont été produites. Deux aspects cependant amènent à mettre un bémol dans ce constat : un public limité et des thèmes bien circonscrits. Côté profil du public qui assure au documentaire cette performance, une étude du CNCI français est très révélatrice : c’est un public majoritairement masculin, sénior et inactif. Un chiffre intéressant également en termes de tendances portées par cette popularité ; sur la chaîne Arte, la meilleure audience (1,6 million) a été réalisée par le film Cholestérol, le grand bluff. « Voyage, Histoire, Santé mais rien  qui correspond à ce qu’on attend du documentaire de création » commente Jean-Luc Lioult dans son livre, A l’enseigne du réel.

En  Asie, les Chinois ont créé une chaîne dédiée au documentaire, CCTV 9 (chaîne du réseau national de télévision chinois, la China Central Television), lancée le 1er janvier 2011, qui diffuse sur toute la Chine (un milliard de spectateurs potentiels) et achète des documentaires sur le marché international. Il existe plus de quatre cents chaînes qui diffusent des documentaires en Chine. Il y a donc un besoin de programmes.

Des producteurs de documentaires chinois émergent, des entreprises de production se créent, des chaînes se mettent en concurrence, cela suscite de l’émulation. Dans notre région, Afrique du nord + moyen orient,  les printemps arabes ont favorisé les vocations documentaires, beaucoup d’images ont été tournées.. Des documentaristes tentent de créer des associations, de structurer la profession.

Au Maghreb, au Liban, en Syrie, en Egypte…des festivals dédiés au documentaire ont vu le jour, on a assisté à un vrai bouillonnement y compris dans les pays du Golfe. Mais, parler du documentaire dans la région MENA (moyen orient –Afrique du nord) passe inévitablement par la case Al-Jazeera. Après avoir lancé, en 2005, un festival de films documentaires, elle s’est dotée, en 2007, d’une chaîne dédiée à ce genre, Al-Jazeera documentary. Elle a investi depuis des millions de dollars dans la production et la diffusion de reportages et de films documentaires.

Depuis le lancement de la chaîne qatarie, le documentaire de la région a pris un tournant. Certains parlent de dynamique, les chiffres en effet sont là, mais quid de la création ? Quel est l’impact du documentaire audio-visuel sur le projet documentaire dans la région ? Je veux dire dans sa dimension artistique et cinématographique. La problématique de l’apport d’Aljazeera documentaire, j’en suis conscient, s’il n’est pas à nier, appelle  un travail spécifique à part, une réflexion profonde, mais je me pose des interrogations au préalable : d’abord que sont devenus les nombreux « cinéastes » qui se sont « précipités » pour répondre à l’appel d’offres de la chaîne qatarie ? Ont-ils trouvé leur voie/voix dans  le devenir documentaire de leur pays ? Y a-t-il eu une nouvelle génération de cinéastes documentaristes ? Ensuite, que sont ces « films » devenus ? Ont-ils eu un  destin après leur diffusion ? Quelle est leur position dans la mémoire des images, la mémoire cinéphile et  la mémoire / l’histoire de ces pays ?

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