Lamia Tazi, PDG de Sothema: Un tempérament de guerrière

Elle vient d’être nommée PDG de Sothema. Si la nouvelle n’est pas vraiment une surprise, il n’en reste pas moins que cette femme de poigne a su transformer et hisser ce fleuron de l’industrie pharmaceutique pas à pas. Retour sur le parcours d’une femme, qui bien qu’ayant repris le flambeau d’une entreprise familiale, a su se saisir des codes du monde des affaires avec pour le moins un certain succès.

Lamia Tazi est une pharmacienne issue d’une famille de pharmaciens. Elle savait ce qu’elle voulait depuis son jeune âge : intégrer et gérer l’entreprise familiale.

Mais tous ceux qui reprennent le flambeau d’entreprises familiales ne parviennent pas forcément à se faire entendre par leurs pairs et encore moins à s’imposer dans les instances professionnelles officielles.

Lamia Tazi est vice-présidente de l’Association Marocaine de l’Industrie Pharmaceutique (AMIP) et membre du bureau exécutif de l’Association Marocaine des Exportateurs (Asmex). En 2019, elle a été également élue pour siéger au Conseil d’Administration de l’Agence Nationale d’Evaluation et d’Assurance Qualité de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique (ANEAQ). Son engagement en faveur du développement de l’enseignement et de la recherche scientifique y est pour beaucoup.

Bec et ongle

Engagée, elle l’est. Et dans tout ce qu’elle entreprend. Jeune dirigeante, elle attache une grande importance au volet social, spécialement au statut de la femme et à l’enfant. «En 1999, nous avons déposé l’autorisation de mise sur le marché marocain de la pilule du lendemain. Les ministres de l ’époque ne voulaient pas se mouiller là- dedans. Ce n’est qu’en 2009 que l ’introduction s’est faite dans le marché. Yasmina Baddou a été très courageuse de lancer le produit. Beaucoup de communication a été faite sur ce sujet. Nous avons même voulu créer une ligue contre le viol au Maroc», racontait Lamia Tazi dans l’une de ses interviews. Cela coïncidait avec l’interdiction du ministère de l’Intérieur à l’association française «ni pute ni soumise» d’ouvrir une antenne au Maroc et ce, avant même que celle-ci ait déposé la demande. La ligue contre le viol, initiée par Lamia, n’avait aucune chance de voir le jour. «Même les journalistes et les acteurs associatifs ne nous ont pas épaulés, sans compter la grande réticence de la part des pouvoirs publics.

Nous avons aussi demandé un parrainage royal. Le dossier a été soumis au cabinet royal. On n’en a plus eu de nouvelles», déplorait la DG de Sothema. Aujourd’hui, ce projet a été abandonné «à contre cœur», selon elle. Mais un autre voit le jour, une fondation pour les œuvres sociales et culturelles à Bouskoura et un fonds dédié pour les œuvres caritatives. Au début, c’est un projet psychiatrique proche de la spécialité de la DG de l’époque de Sothema que le top management de l’entreprise voulait initier.

Le but était le dépistage de la skyzophrénie, le suicide et la dépression entre autres. Des cas qui existent bel et bien mais qui ne sont pas prioritaires selon la cellule INDH de Bouskoura. Aujourd’hui, la fondation de la famille Tazi finance à hauteur de quelques millions de dirhams des projets sportifs, culturels et de santé dans la région de Bouskoura où ses sept usines sont implantées sur 80.000 mètres carrés au total.

La fille de Omar Tazi, PDG de Sothema, qui a démarré son projet par la production d’un dentifrice qu’il a nommé Fluopat, dans un appartement à Casablanca, en 1977, a voulu emboiter le pas à son père très tôt. «A l’âge de 6 ou 7 ans, j’allais pendant les week-ends dans les sites de production à Bouskoura. Dès lors, j’ai commencé à connaître Sothema et je savais ce que je voulais faire», affirme Lamia Tazi.

Après son bac obtenu au lycée Lyautey en 1992, la directrice générale de Sothema opte pour des études en pharmacie entamées à Liège en Belgique, qui dureront cinq ans. Dès qu’elle rentre au pays, elle «réintègre» Sothema, dans le département production.Cette mère de trois enfants va toutefois rapidement gravir les échelons pour occuper un poste dans le management deux ans plus tard.

Orga & RH, son cheval de batail

Lamia Tazi est une femme de caractère. « Quand elle accroche une affaire, elle ne la lâche pas», confiait Amine Tahiri, pharmacien responsable au laboratoire pharmaceutique Steripharm, ami et partenaire de Lamia Tazi.Tenace, elle ne laisse pas filer une affaire qui lui semble fructueuse.

Issue d’une famille de pharmaciens, Lamia Tazi est perçue comme « carriériste et très persévérante » par sa sœur Salma Tazi qui, elle, a choisi d’ouvrir une pharmacie, échappant ainsi aux conflits que peut vivre la DG de Sothema au quotidien. «Néanmoins, elle reste très diplomate et ne s’emporte pas. Elle est plutôt appréciée de ses collaborateurs», soutenait  Salma Tazi à l’occasion d’un portrait de sa soeur. Dès 1999, c’est- à-dire deux années après avoir pris les rênes de Sothema, cette femme à l’allure sobre et soignée, débute une réflexion sur l’organigramme de l’entreprise. Cependant, ce n’est qu’en 2011 que Sothema entreprend une vraie réorganisation de l’entreprise par pôle : industriel, commercial, qualité et développement et enfin les directions support (ressources humaines, export, communication…). «Entre 1999 et 2010, il y a eu la création de nouveaux métiers dans l’entreprise comme la division export et ce, après que l ’agence européenne nous ait accordé l ’accréditation pour exporter vers l ’Europe. Notre prochain challenge sera les Etats-Unis», remarquait Lamia Tazi. Son frère Mohamed, membre de la direction générale de Sothema, diplômé en ingénierie financière et qui a intégré l’entreprise en 2010, voit en la réorganisation une solution aux disfonctionnements. «La réorganisation va permettre je pense un meilleur fonctionnement (optimisation et meilleure productivité de nos dirigeants). Sothema a très vite évolué mais pas son management et c’est pour cette raison que le remaniement de l’organisation était inévitable pour le bon fonctionnement de la société», remarquait-t-il. Ce gestionnaire aurait une vision pragmatique, alors que celle de sa sœur est plutôt sociale. «Côté RH, nous avons harmonisé les salaires et revu leur grille. Cela nous a pris deux années de travail. Le but est que chacun se retrouve dans l’organisation. Quant aux personnes qui stagnent dans des postes, ils se verront offrir de nouvelles opportunités », révélait la directrice générale de Sothema.

Aujourd’hui Sothema continue à améliorer sa gouvernance. A l’occasion de sa nomination en même temps que la démission de son père Omar Tazi, les membres du conseil ont décidé ainsi la création d’un comité stratégique qui sera présidé par ce dernier et dont la mission est la définition et le suivi des orientations stratégiques de Sothema et de ses filiales ainsi que le suivi de l’exécution des projets stratégiques.

Il a été décidé aussi la création d’un comité d’audit qui aura comme mission le suivi et l’élaboration de l’information financière destinée aux actionnaires, au public et à l’AMMC, le suivi de l’efficacité des systèmes de contrôle interne, d’audit interne et de gestion des risques ainsi que le suivi du contrôle légal des comptes sociaux de la société.

En outre, le Conseil a décidé la cooptation d’un administrateur indépendant en la personne de Amine Benhalima, ingénieur polytechnicien, dirigeant et administrateur de sociétés et banquier.

De l’introduction en bourse à l’usine de Dakar

Mais, avant d’en arriver là, Lamia Tazi a dû en abattre du travail. Pas seule. Mais elle a été notamment la cheville ouvrière de l’introduction en bourse. «J’ai voyagé au Maroc et à l’étranger pour effectuer des road shows qui permettront de vendre la société auprès des institutionnels. Une excellente expérience qui m’a permis de beaucoup apprendre», confiait-elle non sans fierté quelques années plus tard. Quelques institutionnels ont acquis les actions Sothema, dont Rma Watanya, qui détient 5,17% du capital. L’entreprise familiale continue pourtant à financer ses projets grâce aux banques avec lesquelles elle entretient de «très bonnes relations».

La transparence de ses résultats et la notoriété gagnée grâce à l’introduction en bourse lui ont au moins permis de se financer à des taux et des conditions plus favorables. Et elle le leur rend bien : elle veille quotidiennement à améliorer les chiffres. En 5 ans, le chiffre d’affaires de Sothema augmente de 60% passant entre l’année de l’introduction en bourse en 2005 de 500 millions de dirhams à 820 millions en 2010. Aujourd’hui, le chiffre d’affaires du laboratoire pharmaceutique Sothema s’affiche à 1,23 milliard de dirham (MMDH) à fin septembre 2019, bondissant de 7% par rapport à la même période de l’exercice écoulé.

Lamia Tazi joue un rôle majeur dans le développement de l’usine de Dakar, inaugurée en 2013. Le laboratoire travaille aussi depuis plusieurs années pour être présent dans les pays du Golfe. Autre voie de développement : la sous-traitance pour des clients européens. Il s’agit de produits injectables – gel, seringue pré-remplie, poche, flacon… pour lesquelles Sothema dispose d’un savoir-faire historique.

Autrement dit, elle est sur tous les fronts et ne laisse rien passer: il y a quelques semaines les laboratoires Sothema ont déposé une requête auprès du département de défense commerciale relevant du ministère de l’industrie et du commerce, en vue de reconduire le bouclier antidumping accordé en 2012 contre l’insuline en provenance du Danemark.

Soumayya Douieb

Related posts

Top