«L’Boulevard est victime de son succès»

Hicham Abkari, directeur général du théâtre Mohamed V

Al Bayane : Les anciens abattoirs de Casablanca sont connus pour les activités culturelles qui y sont organisées. Aujourd’hui, un nouveau centre, l’Uzine, a vu le jour. Quelles sont d’après vous les différences et ressemblances entre les deux établissements ?

hicham-abkariHicham Abkari : Avant tout, je tiens à souligner que L’Uzine est un organisme issu d’un groupement privé qui est la fondation Tazi. Quant aux abattoirs, c’est un bien public qui est réservé à des actions culturelles depuis 2009. Il n’y a point de concurrence entre les deux établissements. L’Uzine est une belle vitrine pour les concepteurs privés. Les anciens abattoirs appartiennent à la commune de Casablanca. A l’issu des élections, il y’a toujours des changements au niveau de cet établissement puisque de nouveaux responsables sont nommés. Ce qui fait, ce n’est pas à chaque fois la même structure.

Est-ce que l’esprit du lieu et des activités des anciens abattoirs restera toujours le même ?

L’erreur qui a été faite et je le dis en toute conscience, parce que j’ai pris beaucoup de recul par rapport à cela, était de colorer les abattoirs. On a donné une coloration exclusivement culture urbaine à ce lieu, et pourtant cette même culture urbaine est en pleine évolution. Donc, elle peut donner lieu à de nouvelles formes artistiques. Le fait d’avoir collé cette étiquette aux anciens abattoirs mène à une sorte de fondamentalisme culturel qui refuse toute nouvelle forme d’expression.

En effet, les anciens abattoirs sont un lieu de création et de diffusion de cultures  différentes, même celles qu’on ne connait pas encore. Il faut savoir aussi qu’il y’a des tournages de films dans les anciens abattoirs. Malheureusement, le lieu ne s’adapte pas parfois au thème des scènes à cause des colorations. Le souci avec les anciens abattoirs, c’est qu’ils ne sont pas encore rénovés, et on ne peut pas entamer cette procédure avant de savoir exactement quelle sorte d’exploitation il va y avoir, c’est-à-dire quel modèle économique on va lui choisir.

Il faut savoir aussi qu’il y’a des impératifs de fonctionnement qui sont nécessaires. La commune ou les pouvoir publics ne pourront pas tout le temps financer l’entretien de l’espace. C’est un gouffre financier. Il faut qu’il y ait une réflexion sur les possibilités de recettes, tout en respectant la pluralité, ce qui est une chose primordiale. Il faut conserver cette pluralité et faire très attention à ce qu’il n’y ait pas de tentations de rendre cet espace exclusif et renier les autres.

Quand on parle des anciens abattoirs, on évoque automatiquement le festival L’Boulevard…

«L’boulevard» est un festival parmi beaucoup d’autres activités produites aux anciens abattoirs. Ce lieu est un espace ouvert à tout le monde et nullement interdit à qui que ce soit. Aujourd’hui, c’est L’boulevard. Il se peut que demain les anciens abattoirs accueillent un concert Chaâbi ou Raï ou Rock ou n’importe quelle activité culturelle. Tout le monde peut demander une exploitation de ce bien public mais temporairement, et bien évidemment il y’a un arrêt fiscal qui présente les taxes à payer. C’est aussi simple !

Pensez-vous que L’boulevard gardera toujours la même âme que les premières  éditions?

Ce ne serait pas bien que l’âme de ce festival soit conservée, parce que cela voudra dire que c’est un festival figé. Personnellement, je pense que non. Je dirais que c’est un festival qui évolue et qui est très convivial.

Il souffre petit à petit mais, il reste toujours ancré dans le rap, la fusion et le rock. Il permet d’aborder un large choix de thèmes parce qu’à l’intérieur de chaque genre, il y’a beaucoup de sous-genres.

Je trouve que L’boulevard ressemble au festival Gnaoua d’Essaouira, pas dans le fond mais dans la forme. C’est un rendez-vous pour les jeunes, indépendamment de la programmation et c’est ce qui est très important. C’est-à-dire que les gens ne viennent pas au festival parce qu’il y’a tel ou tel artiste mais parce que c’est L’boulevard. Même s’il n’y aura pas de scène, les gens se regrouperont, parce que c’est un espace de rencontre et non pas simplement un festival de musique.

Durant le festival, les gens ne se regroupent pas uniquement devant les scènes de musique, mais ils circulent et déambulent dans les abattoirs ou bien à l’époque, au terrain du Coc et c’est ce qui est très important.

En tant que citoyen, comment voyez-vous l’évolution du tremplin jusqu’au Boulevard ? Qu’en est –il des problèmes de financement aussi ?

L’évolution est claire mais médiatiquement c’est L’boulevard qui a bénéficié de la plus grosse promotion et c’est quelque chose de normal à cause des sponsors qui s’y sont greffés. L’boulevard  demande du budget parce que ça nécessite une programmation d’artistes avec une grande scène. Donc les budgets sont primordiaux pour que le festival existe et ils nécessitent des sponsors et les sponsors demandent de la visibilité, donc automatiquement c’est L’boulevard qui va être en avant. Mais le Tremplin est également très important ; il est vrai qu’il ne nécessite pas un grand budget.

Le festival L’Boulevard est victime de son succès qui est un facteur majeur dans cette affaire. Lorsque vous accueillez des foules dans une salle de 400 places, cela ne nécessite pas une grande logistique. Mais dès que vous passez à des espaces ouverts et très grands ou vous accueillez beaucoup de gens, juste le poste budgétaire de la sécurité va exploser et ainsi de suite…

Omayma Khtib

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