Autrefois des équipements de prestige, aujourd’hui à l’abandon

À l’heure où un mouvement hygiéniste traverse les continents, de New-York à Pékin en passant par Londres et Paris, les capitales du monde implantent des toilettes publiques et rivalisent lorsqu’il s’agit de l’aisance et du confort des citoyens. Casablanca est aux abonnés absents et procède à la condamnation de ses installations sanitaires héritées de l’époque du protectorat. Les quelques vespasiennes souterraines relevant de l’arrondissement de Sidi Belyout, qu’on compte sur le bout des doigts, ont été délaissées. La quête d’un lieu d’aisance dans la ville blanche s’avère ardue. D’autres options deviennent par défaut inéluctables : fréquenter les toilettes des restaurants et cafés pas toujours commodes ou résister à un besoin naturel au grand dam de la santé. L’urgence est prononcée. Entre temps, les inscriptions «interdiction d’uriner» se multiplient pour mettre en garde les citoyens. Détails.

Les toilettes, une urgence d’hygiène publique

A Casablanca, précisément dans le quartier européen, la valeur patrimoniale est presque attribuable à tous les anciens immeubles qui s’y trouvent, y compris les toilettes publiques souterraines. Autrefois, ces équipements sanitaires donnaient l’image d’une ville de haut prestige. Aujourd’hui, ils sont les témoins de sa modernité. Et à l’instar d’autres bâtiments et monuments, ils se retrouvent victimes de l’abandon graduel, de fermeture voire de démolition.

Dans ce lieu, les toilettes publiques sont une denrée rare, ce qui pose un problème récurrent aux résidents, travailleurs, étudiants, touristes et passants qui se déplacent ou flânent dans cet endroit bouillonnant d’activités. Contrairement à l’idée préconçue, uriner sur la voie publique n’est pas l’apanage des personnes marginalisées et sans-abri. Tous les profils s’y retrouvent.

Si la ligne tramway a enterré les installations sanitaires du Boulevard Mohammed V et qu’une dalle de béton recouvre celles de «la place Nicolas Paquet» ; si la négligence a mis dans l’impasse celles du «Boulevard Zerktouni» et celles du «Boulevard de l’armée royale»,on constate que les trois antiques installations sanitaires situées à «la Place Aknoul» et au «Boulevard de la liberté» ainsi qu’au niveau du «Boulevard Président Felix Houphouët Boigny» continuent de résister et d’exister mais de façon tragique. La situation des autres points de la ville est pire ; des toilettes nouvellement construites sont squattées. Un problème réel sur lequel il faut sérieusement se pencher.

C’est grâce à un fin connaisseur des rues de la ville blanche qu’on a pu dessiner une carte détaillée des toilettes publiques. Derrière les escaliers des sanisettes existantes, se cachent des lavabos et des toilettes bouchées, pas de papier hygiénique et du savon. L’odeur est épouvantable et les portes ne se verrouillent pas.

Ces vespasiennes souterraines sont toutes pareilles et sont toutes aménagées au sous-sol, donc selon un plan unique. On y accède pour chaque sexe par un escalier de granit qui mène à la salle principale où sont localisés les cabinets d’aisance pour les hommes et les femmes, ainsi que des urinoirs pour les hommes. Chaque suite compte des lavabos et une fontaine ; le sol est en mosaïque et on retrouve de la faïence sur les murs.

C’est grâce à l’architecte Michel Ecochard que la plupart des immeubles et édifices marquants du panorama casablancais ont été conçus (1947-1952). C’est également le cas pour les vespasiennes. Le travail de cet architecte a marqué le début d’un urbanisme nouveau à Casablanca. Il a dirigé le service de l’urbanisme du protectorat en élaborant des plans conformément à la Charte d’Athènes. En s’occupant des questions d’hygiène, d’infrastructures et d’embellissement, il a établi des vespasiennes souterraines qui ne feraient pas l’ombre aux monuments qui les ornent, ni aux édifices environnants et qui ne nuiraient pas non plus à la circulation.

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Dr. Sami Bekkali, urologue et sexologue 

«Quand on a envie d’uriner, il faut se soulager le plus vite possible»

Nombreux sont les cas où les gens résistent à l’envie d’uriner ; une réaction pourtant naturelle du corps pour se débarrasser de ses déchets. Pourtant, le fait de résister à ce besoin peut provoquer de graves infections. Pour Dr. Sami Bekkali, urologue sexologue, il faut lutter contre le tabou lié à l’envie d’uriner. L’ignorance et la honte font que les gens retiennent plutôt leur urine au lieu de consulter un médecin en cas de signes d’un dysfonctionnement de l’appareil urinaire.

BekkaliAl Bayane : Quels sont les dangers du retardement de la miction ? Pendant combien de temps peut-on garder l’urine ?

Dr. Sami Bekkali : Effectivement, l’absence de toilettes publiques peut avoir des effets néfastes sur la santé des citoyens en les poussant à adopter des comportements contre nature. Le fait de retenir la miction pour une durée prolongée peut exposer à plusieurs pathologies urinaires. Sachant que la vessie est un réservoir musculaire destiné à contenir les urines (1,5 litre de l’urine fabriqué par les reins véhiculée transite par l’urètre), tout retardement de la miction peut modifier les caractéristiques de cette poche mince en entraînant une diminution de sa contractilité. La stagnation de l’urine dans la vessie peut également entraîner une infection urinaire (la cystite), qui, si elle n’est pas traitée, peut provoquer la pyélonéphrite, toucher la prostate (prostatite) et le rein (retentissement), voire la formation de calculs urinaires.
Extensible et élastique, cette poche mince peut stocker en excès (distension) le quart de la quantité des verres que l’on boit quotidiennement (huit verres d’eau).C’est faux de croire que chacun de nous est différent concernant la durée de rétention de l’urine. Quand la vessie se remplit, un message est envoyé au cerveau et provoque l’envie d’uriner. Le premier besoin d’uriner survient aux alentours de 150 millilitres de liquide, cependant, l’être humain à la capacité de retenir l’urine et de retarder la miction jusqu’au deuxième besoin d’uriner, qui survient aux alentours de 250 millilitres. Au-delà, des effets néfastes peuvent apparaître. C’est pour cela qu’il ne faut pas contracter la vessie et retenir ses urines plus de trois heures.

Qu’est-ce que c’est que la miction excessive, fréquente ou urgente ?

On définit une miction excessive quand cela dépasse quatre fois durant la journée et de zéro à une seule fois pendant la nuit. L’impériosité mictionnelle, la pollakiurie et l’incontinence urinaire sont des troubles dont souffre un grand nombre de gens. Que ce soit l’âge ou bien le sexe, on parle d’une incapacité à retenir ses urines, de l’apparition d’une miction fréquente, dues au défaut de continence totale ou partielle. Les personnes touchées par ces maladies doivent aller aux toilettes régulièrement.
La soudaine envie impérieuse d’uriner représente un signe classique des maladies qu’on a déjà évoquées, mais le diabète, la grossesse sont d’autres causes courantes de ces symptômes. Pour garder la vessie en bonne santé, et afin de conserver la vessie forte avec une capacité normale, il est indispensable d’éliminer entre 1 à 2 litres d’urine par jour. En s’habituant à résister à un besoin naturel, votre vessie pourrait devenir si grande et si déformée qu’elle ne serait plus capable de se contracter.

Les gens hésitent de parler de la miction et de ses troubles, peut-on parler d’un vice psychologique ?

La miction n’est pas née du hasard, mais d’un comportement directement en relation avec la survie d’un individu ou d’une espèce. Malheureusement, dans notre contexte socioculturel, les gens n’osent pas encore parler de leur problème urinaire. Je parle sérieusement d’un «tabou de l’urine», vu que l’appareil urinaire se situe dans la même région que la sphère génitale qui reste une région délicate et intime dont les patients ont encore du mal à aborder tous les problèmes. Les personnes affectées gardent souvent ce problème caché du fait de la honte qu’il suscite. Les troubles liés à l’envie d’uriner touchent tout le monde, sans distinction. Qu’il s’agisse de l’homme ou de la femme, c’est toujours «pisser ou mourir», comme aimait à le souligner le chirurgien français Félix Guyon.

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Abdessamad Haikar, vice-président du Conseil de la ville de Casablanca

Haikar

«Les toilettes publiques constituent l’une des priorités du Conseil de la ville pour l’année 2016. Un contrat sera signé prochainement avec une entreprise spécialisée dont l’objectif sera d’assurer l’installation de toilettes mobiles et autonomes dans certains endroits de Casablanca. Concernant les toilettes souterraines déjà en place, effectivement concentrées à Sidi Belyout et qui fonctionnent à bas régime, elles seront réhabilitées suivant les normes».

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Casablanca, ville sans toilettes

Toilettes 2 600

1h du matin. L’obscurité donne au centre-ville de Casablanca un charme spécifique qui emprisonne ses visiteurs ; ces derniers souhaitent que la nuit dure et continue. À l’inverse, les gardiens et agents de sécurité pensent autrement et attendent impatiemment le lever du jour.

Mourad et Saïd risquent de perdre leurs postes à cause des incivilités. Respectivement agent de sécurité auprès d’une maison automobile et gardien de voitures au niveau du boulevard Lalla Yacout, les deux vivent chaque nuit la difficulté d’exécuter leurs taches comme il faut. De façon identique, les deux témoignent que les ruelles et petits recoins deviennent par défaut des lieux de prédilection pour toute personne ayant un besoin urgent de se soulager. Mais à chacun son histoire. «Des personnes jettent l’urine précisément aux coins et pieds des vitres de l’agence sous ma responsabilité », déclare Mourad. La même personne avoue qu’il a usé de la violence à plusieurs reprises pour éloigner les fêtards qui déambulent dans les rues après la fermeture des bars.

«Je suis habitué à subir les réprimandes des propriétaires concernant l’urine sur les pneus de leurs voitures. Le seul souci est de différencier ceux qui veulent tout simplement se soulager de ceux qui sont des voleurs. Parfois, je ferme les yeux par pitié. Je suis aussi impliqué si on veut pénaliser ce genre de comportement», a déclaré Saïd. Pour sa part, Ahmed, boulanger atteste aussi que l’impact du manque de toilettes publiques est remarquable la nuit. «J’ai un problème avec des gens qui urinent sur mon garage depuis des années à tel point que mon garage commence à pourrir. J’ai essayé d’y mettre de l’eau de javel, mais aucun résultat». Le vieil homme ajoute qu’une centaine de fêtards errent dans les rues après la fermeture des bars.

Quelques cafés et restaurants tolèrent l’utilisation de leurs salles de bain et les mettent à disposition des demandeurs. Mais de plus en plus de commerçants verrouillent leurs portes et en limitent l’accès uniquement aux clients. «L’accès facile aux toilettes publiques améliore certes la relation entre les commerçants et la population. Mais l’utilisation parfois non-appropriée des toilettes nous a poussés à devenir un peu rigides», nous confie un propriétaire de cafés.

Qu’en est-il des personnes en situation de handicap ? «Les transports publics sont inadaptés aux besoins des personnes à mobilité réduite. En arrivant ici, la situation s’aggrave de plus en plus lorsque Mehdi ressent l’envie d’aller aux toilettes», nous explique une maman d’un enfant à mobilité réduite. La pauvre dame oblige son fils adulte à porter des couches.

Certains portent une marque indélébile du manque de toilettes à Casablanca. Ils y auront risqué leur vie un jour. Bachir, chauffeur de taxi, 55 ans, raconte tristement son histoire. Saisi par un besoin pressant d’uriner un jour, il descend de son véhicule pour se soulager ; mais il est surpris par deux malfaiteurs qui se jettent sur lui et lui volent sa recette du jour. «Ce jour-là saisi par un besoin pressant j’ai été attaqué par ces voyous qui m’ont poignardé à la cuisse, à Lissasfa dans un terrain vague ; ils m’ont battu et emporté ma recette. Heureusement qu’ils ont oublié de prendre le taxi».

Pour d’autres encore, le manque de toilettes dans la métropole rend ardu leur travail au quotidien. Rafik, agent de propreté, s’enflamme de colère. Son travail journalier est empesté par des bouteilles d’urines déposées sur les trottoirs. «Cela leur coûte quoi de les mettre à la poubelle? », s’indigne-t-il. Je collecte à chaque opération de nettoyage, des bouteilles contenant l’urine laissée par les passagers. Je trouve ça très sale. Il y a un véritable manque de civisme. Parmi les autres déchets ramassés ; on trouve sans grande surprise les paquets de cigarettes, les bouteilles d’alcool sur le bord des routes et le long de certains axes», confie-t-il.

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«Une seule main ne peut applaudir»

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Le 12 décembre 2012, Zidane Cherif a lancé un projet de toilettes publiques mais n’a obtenu qu’une seule autorisation, notamment pour 4 cabines de la place des Nations unies. Le topographe estime le besoin de Casablanca à près de 3000 toilettes. Il vise à couvrir tous les endroits prioritaires, les places touristiques et celles où il y a un important flux humain.

L’ex-topographe ne baisse pas les bras, la bonne réputation de Zidane lui permet de gagner le terrain. Le 12 janvier 2016, quatre nouvelles unités sont installées près de la muraille de l’ancienne médina. Il obtient ainsi l’autorisation de réhabiliter le passage sous-terrain traversant le boulevard des FAR, y compris ses toilettes abandonnées depuis des années. Il implante aussi ses unités mobiles au Boulevard Goulmima. Il reçoit des appels à longueur de journée, notamment des arrondissements souhaitant bénéficier de ses offres.

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Ce que dit la loi

L’acte d’uriner/déféquer sur la voie publique est défini comme étant un comportement répréhensible en vertu de l’article 609 du code pénal. Il en résulte une amende qui n’est pas lourde, mais elle pousserait les habitants à plus de précaution. En ce qui concerne les contraventions relatives à la voirie et à l’hygiène publique, la loi punit d’une amende de 10 à 120 dirhams ceux qui jettent ou déposent sur la voie publique des immondices, ordures, balayures, eaux ménagères ou autres matières de nature à nuire par leur chute, ou à produire des exhalaisons insalubres ou incommodes.

En vertu de l’article 77 de la loi n°11-03 relative à la protection de l’environnement, «sont chargés de la constatation des infractions aux dispositions de la présente loi, les officiers de la police judiciaire, les fonctionnaires et agents délégués à cet effet par l’administration compétente, les fonctionnaires des collectivités locales délégués par les présidents des conseils communaux ainsi que les personnes assermentées telles que les agents verbalisateurs et tout expert ou personne morale chargée, à titre exceptionnel, de cette mission par l’administration».

Les personnes chargées de constater les infractions environnementales dressent des procès-verbaux qui déterminent, notamment, les circonstances et la nature de l’infraction ainsi que les explications du contrevenant. Ces procès-verbaux sont adressés, dans le plus proche délai, au tribunal compétent et au gouverneur de la préfecture ou de la province concernée, sous réserve d’autres dispositions législatives et réglementaires prévoyant des délais déterminés pour la prise des mesures administratives préalables à l’engagement d’une action, afin de mettre en demeure le contrevenant et le contraindre à effectuer les réparations nécessaires et à éliminer les effets portant atteinte à l’environnement.

Youssef Boukioud

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