Bienvenue au XXIème siècle!

Désarroi,  incertitude, complexité

Mohammed Bakrim

«Notre civilisation vient de recevoir un avertissement»

Dominique Bourg

Mine de rien nous avons assisté en cette morne saison de confinement à une accélération de l’histoire. Un virus venu de nulle part effectue pour l’humanité un bond en avant.

On plutôt un changement d’orbite d’une ampleur vertigineuse. Comme un satellite qui échappe à l’attraction du sol (celle de nos certitudes) pour subir des forces centrifuges qui nous éjectent loin vers l’inconnu…Edgar Morin dans l’un de ses livres sommes, La voie,  avait développé cette métaphore en notant que le «vaisseau spatial Terre suit une voie catastrophique : il n’y a pas de pilote et tous les processus sont absolument incontrôlés».

Avec une certaine violence et beaucoup de désarroi, nous faisons enfin irruption en plein 21ème siècle. Démunie et quasiment égarée, l’humanité se réveille dans un nouveau monde.  «De quoi demain sera fait» est devenu le leitmotiv qui traverse l’ensemble de la planète dont le tableau de bord est pratiquement en mode pause. On avance en tâtonnant.

Oui, nous entrons enfin dans un nouveau siècle mais orphelins de nos certitudes passées, celle d’un vingtième siècle qui apparaît désormais lointain avec ses certitudes ; acculés à inventer au jour le jour de nouvelles façons d’être au monde. Aujourd’hui, on peut relever ce qui était déjà inscrit en filigrane de la pensée du 20ème siècle : le plus grand apport de connaissance a été la connaissance des limites de notre connaissance. L’incertitude est désormais notre lot, non seulement dans l’action, mais aussi dans la connaissance.

«L’incertitude est devenue en ce début de XXIème  siècle une dimension de plus en plus prégnante de l’expérience humaine» nous dit Alfonso Montuori, philosophe hollandais exerçant aux Etats-unis.

Nous sommes déstabilisés aussi parce que la façon dont nous comprenons le monde, notre façon de le penser et d’organiser nos vies repose sur une illusion de contrôle et de sécurité désormais fissurée de toutes parts. Beaucoup de travaux d’inspiration ou de portée philosophique ont pensé la question des rapports entre certitude et incertitudes, ordre et désordre.

Question récurrente dans l’histoire de l’humanité dont l’interrogation sur l’avenir a toujours habité ses horizons. Mais aujourd’hui avec un monde devenu un village et où les risques ne reconnaissent plus les frontières classiques, la question prend une autre dimension. Le philosophe américain Richard J. Bernstein a forgé le concept « d’angoisse cartésienne » pour décrire le sentiment qui guide la recherche de ce point d’appui qui stabilise la pensée et lui assure ce point d’ancrage « grâce auquel nous garantissons la vie contre les vicissitudes qui nous menacent  constamment ».

Une figure rhétorique avait illustré ce changement de paradigme. On avait présenté en effet le marxisme comme la religion du 20ème siècle (progrès inéluctable, croyance dans les forces productives, déterminisme historique…) et on a prédit (face aux différents désastres qui ont marqué le siècle précédent) que la religion (voire tout simplement l’Islam) serait le marxisme du 21ème siècle. C’est désormais avéré. C’est ce qu’Edgar Morin avait exprimé autrement lorsqu’il a écrit que face aux incertitudes matérielles, on a recours aux certitudes immatérielles.

Depuis Descartes on sait que l’être humain a besoin «d’une base fixe pour nos connaissances » sinon  il cède aux chaos moral et intellectuel. L’histoire est d’un bon secours dans ce sens pour nous apprendre que l’humanité en a vu d’autres. Notamment que cette quête de connaissance qui cherche une base d’appui, a toujours réussi à dépasser tout enferment quand elle privilégie la créativité, l’imagination, le dialogue avec l’incertitude et non le déni de l’incertain et du complexe. «Il nous incombe d’imaginer notre chemin pour sortir des temps post-normaux.

Le genre d’avenir que nous pouvons imaginer au-delà des temps post-normaux dépendra de la qualité de notre imagination » écrit le philosophe Alfonso Montuori.  Pour ma part, je me suis fait une raison du côté des Stoïciens : vivre chaque jour comme si c’était le dernier!

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