Dans le cadre des préparatifs pour la session du Comité central qui aura lieu les 4 et 5 février prochain, le bureau politique du Parti du Progrès et du Socialisme (PPS) a organisé en collaboration avec l’Espace-Cadre du PPS à Casablanca, jeudi 26 janvier, un atelier autour du thème, «Etre de gauche dans le Maroc d’aujourd’hui». Cette rencontre a été animée par une brochette d’éminents intervenants à savoir, Mohamed Ennaji, sociologue, écrivain et anthropologue, Hassan Tariq, professeur de sciences politique, Abdellah Tourabi, journaliste, Ahmed Zaki, membre du bureau politique du PPS, et modéré par Abderrahim Bensar, membre du bureau politique du Parti, qui a tenu à présenter la note d’introduction au débat.
Introduisant cet échange, Abderrahim Bensar a énuméré plusieurs facteurs d’ordre endogène et exogène, qui ont contribué à la régression et l’éparpillement du front de gauche, d’où le renouvellement de la question de l’identité qu’on peut attribuer à cette mouvance politique. Assurément, le règne de l’ultralibéralisme, la révolution numérique et la prépondérance de l’esprit individualiste, dopés par le gain rapide et sous le diktat des magnats de la finance ont réduit amplement l’attractivité des idées de la gauche. Il faut dire, selon le militant du PPS, que la gauche a été incapable de suivre et de s’adapter aux changements et mutations que le monde a connus durant les dernières décennies. Ce qui a, en outre, laissé la place vide aux mouvements religieux et nationalistes. Pour le modérateur de la conférence, la notion de gauche provoque une confusion chez le citoyen ordinaire. Pour lui, il est temps de se pencher sérieusement sur la problématique pour trouver les réponses qui s’imposent et donner une nouvelle impulsion aux forces progressistes.
Etre de gauche, c’est être démocrate !
Hassan Tariq, professeur de science politique, estime quant à lui, que la réponse à la question demeure complexe voire difficile ; surtout dans le contexte actuel où la notion de «gauche» a perdu son sens, son essence et son acception devant l’évolution et les changements en cours. Il s’agit plutôt aujourd’hui d’une notion empreinte d’ambiguïté, étant donné que ce courant est aujourd’hui incapable de proposer des alternatives qui le distinguent des autres courants politiques. Le plus important, insiste-t-il, c’est que le positionnement économique et social n’est plus suffisant pour se définir par rapport aux autres. Procédant par une analyse historiciste, le professeur et militant de gauche cite trois remarques concernant l’évolution de la gauche au Maroc : pour lui, la gauche n’était pas l’expression d’une idéologie au vrai sens du terme mais le prolongement historique du mouvement national qui comprenait plusieurs courants socio-politiques hétéroclites. Le dilemme, ajoute-il, faute d’un champ politique structuré et l’absence d’une véritable force de droite, indépendante du pouvoir central, c’est la gauche marocaine qui a porté haut les valeurs libérales, à savoir la démocratie, les droits de l’Homme et la liberté d’expression. Cela étant dit, ajoute-t-il, la gauche marocaine se définissait non pas par rapport au référentiel ou l’idéologie socialiste, loin s’en faut, mais elle a forgé son identité en s’opposant da manière frontale et permanente au pouvoir central traditionnel en place et à toutes les formes de despotisme et d’autoritarisme. Il est évident que face à la vague de la mondialisation et le rouleau compresseur des marchés financiers, son référentiel idéologique a été vidé de son sens. Focalisant son analyse sur le cas du Maroc, Hassan Tariq a mis l’accent sur le fait qu’on ne peut pas porter les valeurs de gauche et défendre les libertés individuelles et collectives sans être d’abord démocrate. Il est vrai qu’il peut y avoir des différences au sein de cette famille politique sur les priorités, mais cela ne peut pas et ne doit pas se faire au détriment de la démocratie. Autrement dit, on ne peut être de gauche quand on n’a pas «l’autonomie de la décision partisane tout en étant au service d’agendas non démocratiques élaborés au nom de la modernité», a conclu l’intervenant.
Mohamed Ennaji: la bataille est entre les démocrates et les non démocrates
Mohamed Ennaji, professeur de sciences sociales, a reconnu, de son côté, que la problématique est très complexe, mais il n’en demeure pas moins, a-t-il nuancé, que la dualité gauche-droite intervient dans un espace où le problème du pouvoir a été déjà réglé. Ce concept a été opérationnel après la révolution industrielle et la révolution politique. Il incarne une manifestation politique de la lutte des classes. Chez nous, le schéma était un peu fossé car nous étions dans une étape prérévolutionnaire et nous y sommes toujours. La notion de gauche était en quelque sorte relativement vague. Cela est dû à l’évolution historique du pays. Abondant dans le même ordre d’idées, le professeur Ennaji rejette toutes les analyses qui imputent les causes de la régression des forces de gauche à des individus en particulier. Et d’ajouter : « Jamais la gauche n’a été assez lucide pour réfléchir son destin en dehors d’une critique politique du pouvoir ». Cela signifie, a-t-il expliqué, que la gauche a fait défaut d’un réel projet cohérent : mésintelligence du social, ignorance du rôle du religieux, entre autres. Pour arguer ses propos, Ennaji a donné l’exemple de l’USFP qui est un Parti de gauche, mais qui a préféré s’allier avec des partis de l’Administration à la solde du pouvoir lui-même.
Procédant à l’analyse de la situation politique actuelle, Ennaji a souligné que « les notions de gauche et de droite ne permettent plus d’appréhender le champ politique ». Mais le plus important pour lui, « c’est qu’on vit aujourd’hui une période de rupture. C’est la première fois qu’une brèche a été ouverte quelque part dans un pouvoir hermétique et verrouillé».
Toujours selon l’auteur de «Le sujet et le Mamlouk», «la question centrale aujourd’hui est de trouver les clés d’accès au pouvoir». En fait, le schéma est simple : la bataille se situe entre les démocrates et les non démocrates. Sur un autre registre, Ennaji s’est attelé dans son intervention sur le rapport entre la religion et l’idéologie, indiquant dans se sens que beaucoup d’analystes se trompent amplement en faisant confusion entre les deux notions, car ils ne sont nullement conscients du rôle et de la force de frappe de la religion au sein de la société marocaine. «Le religieux pendant le siècle dernier a joué le rôle de l’infrastructure. Au final, le religieux fait partie de l’ordre du matériel», a-t-il indiqué en substance. Il va sans dire que la société marocaine a connu ces dernières décennies un changement significatif. «Ce changement n’est le produit ni de la droite ni de la gauche, il est le résultat de la transformation de la société elle-même, vu l’effritement du rôle des notables et la régression de l’esprit tribal devant l’accélération du développement urbain», a-t-il asséné. De tels changements ne font que renforcer les forces démocratiques devant un pouvoir piégé par le jeu des élections et qui au final a besoin de ces partis».
Consolider la transition démocratique
De son côté, Ahmed Zaki, membre du bureau politique du PPS a axé son intervention sur les raisons qui ont poussé son Parti à s’allier avec le PJD, indiquant dans ce sens que la véritable mission des partis de gauche consiste à défendre les valeurs de la démocratie. Le militant du Parti de Yata a ainsi mis l’accent sur l’appareil conceptuel du matériel historique, notion incontournable pour avoir une vision claire sur le fonctionnement de la société. Faisant référence au combat de son Parti durant toute l’histoire politique du royaume, Ahmed Zaki a noté que le PPS a toujours opté pour une solution historique médiane et la défense d’une réforme progressive du pays regrettant dans ce sens la régression du front de la Koutla pour des considérations secondaires. Il ne faut pas omettre, a-t-il expliqué que son Parti a été l’un des premiers à avoir appelé à la mise en place d’un nouveau contrat politique et d’une nouvelle génération de réformes. D’une manière générale, la contradiction principale se situe aujourd’hui entre deux camps : ceux qui défendent la consolidation du processus démocratique et la mise en place des institutions constitutionnelles et ceux qui veulent faire reculer le pays en arrière, formant une oligarchie qui accumule les richesses du pays au vu et au su de tout le monde et sans reddition des comptes.
Par ailleurs, Abdellah Tourabi, journaliste à 2M, a considéré que le problème de la gauche réside aujourd’hui dans son incapacité à innover et à se mettre au diapason de la modernité. Argumentant ses propos, Tourabi a souligné que les partis de gauche se sont vidés des intellectuels qui demeurent le véritable relais entre les structures partisanes et la société. Globalement, «Au lieu d’affronter les défis qui s’imposent, le problème de la gauche, c’est qu’elle vit encore sur son passé», ou ce qu’il a désigné par une «gauche salafiste». Bref, le combat se situe au niveau des systèmes de valeurs, mettant en garde contre toute défaite de la pensée. Il a aussi appelé à se focaliser davantage sur le terrain pour se reconstruire et sortir de l’impasse, a-t-il conclu.
Khalid Darfaf