Abderrahman Ziani: La vivacité colorée

Par M’barek Housni*

Entre l’homme qui est le peintre convaincu et l’homme, simple humain, dont la vie ne fût pas un fleuve tranquille, comme beaucoup,  il y a la toile lumineusement colorée, unie en elle-même,  indépendante dans son étalement ardent et objet de plaisir pour l’œil.

La toile comme lieu d’un lien presque inexistant, frôlant le vide, sans trop de contiguïté possible entre l’époque et l’artiste. Et pourtant, c’est elle qui le réconcilie, l’horizon de toutes les réconciliations. À cela, il y a une raison unique et sondable : L’artiste qui est avant tout un homme empêtré dans son quotidien, a tout fait pour se fondre dans son travail artistique. Il n’est ni corps, ni âme ni référent personnel. Mais juste de la peinture, rien que de la peinture, objectif de la vie, son égal. D’autres ont fait ce même parcours bien sûr, mais lui, il a frôlé la limite de non retour, celle qui a causé sa disparition virtuelle d’abord puis effective.

Du lumineux coloré

La gageure du peintre est d’une évidence claire, qui se laisse toucher,  prendre. Elle se donne. C’est une grande harmonie d’éléments artistiques et un parfait équilibre de données plastiques. Ça danse et ça  chante. Son plus grand succès comme de nombreux tableaux le montrent à merveille comme une déclaration  ouverte c’est : Réussir à unir le rond et le droit à la perfection. Joindre le fini et l’infini dans une seule destinée. Tout un ensemble qui semble dire ceci : je tournerai inlassablement en se dispersant sans arrêt dans la plénitude de la couleur vive, franche, brillante. Je roulerai infiniment droit, tout droit à la vitesse d’un rayon de soleil épousant le verre tranchant. On se croiserait, je me croiserai, en cours de route sur l’espace peint, créé par la couleur selon la définition suggérée par le poète Yves Bonnefoy : «La couleur n’est-elle pas là pour jeter d’un coup toute sa profondeur dans le discours du tableau?».

En guise d’interprétation

Le fini joint ici c’est ce rond fréquemment avancé d’un travail à l’autre. Ce circulaire dans son visu qui se termine en lui-même et se reprend en main aussitôt. Le rond qui se remplit aussi pour créer un disque de formes infinies plein sans craquer, qui ne sont que couleurs primaires enflammées, représentées comme pas un, et secondées de quelques couleurs secondaires tout aussi vives. Le rond aussi peut s’incorporer en une couleur blanche ou bleutée lunaire dans une forêt d’arbres charnus, nus, et squelettiques qui éclaire mais renvoie de même à la nuit des mystères. Et il peut être une boule brune assumant le point/poids d’un équilibre susceptible peut-être de se fissurer sans sa persistance à exister.

L’infini joint ici est ce droit qui est quant à lui une barre lancée, en mouvement fulgurant, et pourtant elle subsiste. Ses deux extrémités sont là bien visibles mais comme coupées pour montrer qu’elles ne sont qu’en chemin. Le droit est arrêté par l’artiste pour la pause en tableau. Il peut-être doublé,  multiplié, d’une ou plusieurs couleurs. Horizontal,  vertical ou oblique, il ne délimite pas, il se contente de traverser ou de côtoyer les autres éléments, dans l’accomplissement de la réalisation parfaite de la toile par ailleurs gorgée de fleurs, d’oiseaux  de points, de traits et de tout.  Le tout : la rencontre du fini et de l’infini, appelée simplement, comme cité au-dessus, la réussite.

La géométrie comme plan

À y regarder de près (ou de loin, ça revient au même), on sort attiré par ce trait tant partagé de la répétition d’un élément ou de deux ou de plusieurs. Mais il faut le dire : Il n’y pas de répétition. La répétition est une illusion simple et trompeuse. Le fait de constater les mêmes choses dans un espace cerné relève de la multiplication qui signifie approfondissement et non accumulation. L’interprétation heureuse et le plaisir des yeux réside dans cette différence de taille entre répéter et multiplier. C’est comme l’avait dit le poète  Léopold Senghor à propos d’un artiste : «la répétition qui ne se répète pas». Ce qui gouverne ce fait est le souci de la géométrie et ses lois appliquées à la peinture. Abderrahman Ziani est maître en traçage coloré, car il a pu, avec un grand tact, imbriquer à la manière de l’abstraction géométrique des formes de couleurs enflammées suivant des constructions infaillibles.

Il est merveilleusement plaisant de contempler son œuvre.

*(Ecrivain et chroniqueur)

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