«Ne touche pas à mon patrimoine»

par Mustapha Labraimi

Notre patrimoine est malmené. Dernièrement, des évènements en relation avec la dégradation, voire la démolition, de sites historiques classés ont fait l’objet d’une couverture médiatique à tous les niveaux.

Après qu’ils aient été rasés de la surface topographique; pour un site, un gouverneur a été limogé et pour un autre la polémique a pris l’aspect d’une tempête sans dommages collatéraux. Il reste que l’état de la plupart des sites et des monuments, non recensés et non enregistrés nulle part, ne prête pas à l’optimisme si des mesures urgentes ne sont pas prises. Il n’est pas exagéré de dire que la menace pèse lourdement sur l’héritage historique culturel qui matérialise les épopées passées de notre peuple et que l’on partage avec l’ensemble de l’humanité.

Des dynamiques diverses, différentes et parfois contradictoires mettent en péril à chaque instant notre patrimoine dans son ensemble. Leurs impacts se répercutent négativement autant sur la population, ses activités et sur les liens sociaux qui en assurent la cohésion qu’autant sur les ensembles spatiaux historiques.

En milieu rural, les édifices tombent en ruine, revenant à la terre, sans que cela ne suscite un quelconque émoi. C’est vrai que, par les temps qui courent, les gens ont d’autres préoccupation et que les tenants de la mémoire se font plus rares. Une partie de l’identité se perd ainsi, comme d’autres valeurs, dans le tumulte de la mondialisation et du néolibéralisme effréné.

Certes, des efforts sont entrepris pour la sauvegarde de ce patrimoine matériel, mais ils restent insuffisants. Ainsi, quand elle s’effectue, et dans la plupart des cas, la préservation des biens du patrimoine national est conduite sans prendre en considération les spécificités des sites et des monuments, devenant elle-même un effacement de l’originalité et une destruction de la mémoire collective. Pour le patrimoine immatériel, tout, ou presque, reste à faire.

Le cadre réglementaire national reste lourd à mettre en œuvre pour empêcher la disparition du bâti historique convoité par sa surface, sa position et l’immense profit que peut générer sa «modernisation» immobilière. La loi 22-80 devra être amendée et enrichie pour constituer un cadre juridique idoine relatif au patrimoine national dans toute sa globalité.

Les actions de protection, de préservation et de valorisation restent beaucoup plus le fait des administrations en charge ou de très rares mécènes. L’implication de la population à travers ses représentants, ses associations, ses artisans, ses intellectuels et ses professionnels n’est pas à l’ordre du jour. Même la sensibilisation est menée en cours d’opération alors qu’elle devrait être en amont afin que la participation de tous les concernés soit assurée et acquise.

Technocratie et bureaucratie qui font que les médinas se transforment et tendent à converger par cela vers la même configuration «rénovée». Cette démarche ; à quelques rares exceptions près, a conduit à une uniformisation de la «restauration» au lieu du respect du caractère spécifique de chaque entité patrimoniale. Cette dénaturation a des effets pervers sur la mémoire collective qui se perd dans le vernis qui lui est ainsi apposé. L’appropriation du patrimoine et de sa charge affective, qui doivent se transmettre entre les générations, cèdent la place à la banalisation réductrice de l’utilitaire aménagé. On reste loin d’une gouvernance permettant une régénération du patrimoine inclusive et comprise dans le développement durable.

Cette situation alarmante a eu pour effet d’induire la naissance d’associations dédiées à la mémoire et à la protection du patrimoine, sa sauvegarde et sa valorisation. De locales à régionales, elles ont l’ambition de se fédérer en un Collectif au service du patrimoine «sur la base d’une gestion partagée des questions se rapportant au patrimoine et de la concertation préalable avec l’ensemble des acteurs concernés».

Dans l’attente que ce legs de nos ascendants ne soit plus «un miroir brisé», que ce patrimoine soit pris en considération, qu’il soit protégé, préservé et valorisé dans le cadre d’un développement local et pérenne, on ne peut que reprendre un fameux slogan en proclamant «Ne touche pas à mon patrimoine».

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