Aziz Lahlou: «Aziz Belal, économiste du socialisme»

Les économistes socialistes trouvent dans la pensée d’Aziz Belal l’occasion d’une réflexion approfondie sur leur disciple(1).Rares sont les travaux qui ont eu autant d’importance que la contribution d’Aziz Belal sur l’indépendance économique et pour l’émancipation sociale.

Et le nombre d’études ou d’articles publiés portant sur Aziz Belal n’est qu’un indicateur imparfait du rôle fondamental exercé par notre penseur sur la réflexion économique du Maroc et du sous-développement. Cependant, Aziz Belal reste le spécialiste de la question des inégalités socio-économiques et leur évolution à travers l’économie marocaine (2).

Aujourd’hui, ce problème se trouve plus que jamais d’actualité au Maroc et Aziz Belal démontre que l’économie marocaine est celle d’un pays capitaliste sous-développé, situation qui ne doit rien à une quelconque malédiction naturelle ou humaine. Il fait remarquer immédiatement une prépondérance du secteur agricole, une faiblesse des industries d’équipement par rapport aux industries extractives, un secteur tertiaire disproportionné, ce qui explique l’importance du sous-emploi. La production et les échéances se présentent sous deux aspects : traditionnel avec l’agriculture non modernisée, l’industrie des phosphates, les grandes banques. Le premier l’emporte en nombre de travailleurs, le second en valeur.

Cela traduit par des déséquilibres graves en particulier -et ce n’est pas propre au Maroc- du fait que la croissance démographique est supérieure à la croissance économique, ce qui a pour effet de diminuer les richesses de chacun, d’autant plus que la minorité privilégiée en accapare une grande partie.

Aziz Belal affirme aussi que le dernier trait de cette économie marocaine est d’être dépendante, l’établissement du protectorat en 1912 ayant livré le pays aux trusts français, surtout à la Banque de Paris et des Pays-Bas.

L’indépendance politique de 1956 laissa à la finance étrangère une bonne partie du patrimoine national marocain, même s’il l’on a pu parler plus tard de marocanisation. Cependant, les avantages matériels de La «Marocanisation» se révèlent vite illusoires. La petite bourgeoisie, voit son pouvoir d’achat s’éroder au fil des ans à cause de l’inflation. Pour les masses populaires, c’est un accroissement de la misère, dont les chiffres peuvent donner une indication.

Comme dans beaucoup de pays en voie de développement, le secteur public marocain joue un rôle très important, durant le plan quinquennal 1973-1977. Il a participé à près de 70% des investissements. Ce secteur public est présent dans la banque et l’assurance, contrôle la presque totalité du secteur des transports et de l’énergie tel l’office chérifien des phosphates(OCP) créé en 1920. Mais il est aussi bien représenté dans l’agriculture et les pêches, les industries légères, de nombreux organismes de commercialisation.

Le «libéralisme économique», plus de poésie que de vérité…

Aziz Belal pense que dans la réalité, il est utilisé comme secteur d’accompagnement au développement du capital privé, marocain et surtout étranger, intervenant de manière fort empirique lorsqu’un secteur est défaillant ou en crise, ou lorsqu’il y a carence du secteur privé.

Lorsque le «libéralisme économique» parle de planification, il s’agit plus de poésie que de vérité. Six plans de développement se succèdent de 1958 à 1980. Le plan quinquennal 1981-1985 commence à être appliqué. Tous ses plans ont en commun des orientations précises:

– Pas de changement véritable des structures économiques existantes, mais de simples modifications partielles.

– Des créations d’industries, ou de soutiens à celles qui existent, ne présentant aucun effet multiplicatif. On continue d’importer, très cher, des biens d’équipement, tandis que les industries marocaines de transformation ne sont que des industries traitantes de firmes étrangères. Aussi compte tenu du bon marché de la main-d’œuvre et des facilités accordées aux investisseurs étrangers, le Maroc apparaît comme un véritable paradis fiscal.

– Aide systématique aux exploitations irriguées, grandes productrices d’agrumes et de primeurs pour l’exportation, au détriment des exploitations céréalières ou de l’élevage, nécessaire à chacun.

«Economie extravertie», «dépendante», les formules sont nombreuses qui rappellent celles de 1955: «l’indépendance dans l’interdépendance». C’est finalement le dernier terme qui l’emporte.

*-*
(1) Cf. l’esquisse de quelques «éléments bibliographiques de l’oeuvre d’Aziz Belal»,
Abdelkrim Belguendouz in: Al Assas n 43-44 juin-juillet 1982.
(2) Jean Jacques Rousseau: «je conçois dans l’espèce humaine deux sortes d’inégalités : l’une que j’appelle naturelle ou physique, parce qu’elle est établie par la nature, et qui consiste dans la différence des âges, de la santé, des forces du corps, et des qualités de l’esprit ou de l’âme.
L’autre qu’on peut appeler inégalité morale, ou politique, parce qu’elle dépend d’une sorte de convention et qu’elle est établie, ou du moins autorisée par le consentement des hommes. Celle ci consiste dans les différents privilèges dont quelques uns jouissent, au préjudice des autres, comme d’être plus riche, plus puissant qu’eux, ou même de s’en faire obéir».
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