Des paroles libres pour mieux relancer le secteur culturel au Maroc…

Des paroles d’intellectuels, d’acteurs culturels, de femmes et d’hommes engagés dans le domaine culturel dans un contexte où le pays vit des mutations à la fois culturelle, sociale et politique… Quel est l’état de santé du secteur culturel marocain ? Peut-on parler d’une vraie rentrée culturelle au Maroc à l’image des autres pays du monde ? Le Maroc a-t-il une vision claire voire une volonté politique courageuse pour mieux faire avancer la culture ? A-t-on un véritable secteur muséal ?  Quelles sont les retombées économiques et sociales de la Culture sur l’économie nationale ?  Des questions et bien d’autres qui se posent avec acuité… Pour cette rentrée, Al Bayane a donné la parole aux différentes voix et sensibilités artistiques et culturelles pour mieux relancer le secteur culturel dans notre pays.

Mohamed Nait Youssef

Abdelaziz El Idrissi, directeur Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain (MMVI)

«Un musée doit jouer tous ses rôles pour mériter son appellation»

«On ne peut répondre à une question pareille par la négative ou l’affirmative, car elle nécessite au préalable la naissance de la scène muséale au Maroc. Or, la scène nationale marocaine n’est pas homogène; elle est stratifiée. Si nous faisons une lecture des réalisations des années 90, 60, 70 et 50, on peut dire que les musées étaient en période de fluctuation. En d’autres termes, il y avait des hauts et des bas. Il y a des moments où les musées étaient actifs, notamment pendant les années 40 parce qu’il y avait beaucoup de recherches faites par les missions au Maroc, qu’elles soient américaines, espagnoles, françaises. Leur travail a alimenté les musées de l’époque. Il y a eu une trêve dans les années 60 et 70. Au cours de cette période, le travail consistait essentiellement à gérer ce qui existait. Durant les années 80, il y a eu des efforts portés sur les bâtiments, les monuments plutôt que sur les collections. Au cours des années 90, des efforts ont été déployés par le ministère de la Culture pour rénover la plupart des musées qui existaient à l’époque, entre autres des monuments historiques qui ne répondaient pas forcément aux normes muséologiques. Je pense que la création de la fondation depuis 2011 est un tournant dans la mesure où depuis 2014, nous avons fait un véritable diagnostic des musées marocains. Nous avons évoqué pour la première fois, un projet scientifique et culturel pour la rénovation et la restauration d’un certain nombre de musées. Au regard des réalisations des quatre dernières années, oui, nous pouvons dire qu’il y a une vraie politique muséale au Maroc. Les 14 musées que la fondation gère, après la passation avec le Ministère de la Culture, sont en train d’être mis aux normes pour répondre à leurs fonctions de musée. Un musée doit jouer tous ses rôles pour mériter son appellation».

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Bouhcine Massoud, président du Syndicat marocain des professionnels des arts dramatiques

 « Faire de la culture un service public »

Pour mieux relancer le secteur culturel au Maroc, il faut d’abord mettre les projecteurs sur les problèmes et les enjeux auxquels fait face ce secteur. Au Maroc, peut-on parler alors de politiques culturelles ? Y aura-t-il une possibilité de parler d’une politique culturelle ?

Je pense que ce concept qui est même importé, certains décideurs veulent le mettre en œuvre, mais verbalement. Avant d’avoir une politique de l’Etat ou celle des acteurs politiques, il faut penser aux atouts juridiques et institutionnels pour une bonne mise en application de cette politique culturelle. Bien évidemment, avec ces « atouts » dont nous disposons aujourd’hui, nous ne pourrons pas parler d’une politique culturelle. Il aurait fallu un travail préparatoire avant de parler d’une telle politique.

D’abord, il faut poursuivre ce grand chantier juridique qui est très essentiel. Par ailleurs, il faut se poser cette question qui me semble primordiale : quels sont les ingénieurs qui doivent penser ou encore gérer la chose culturelle ? Il faut le dire : ces compétences sont à mon avis rares.

Aujourd’hui, il y a un amalgame : tout le monde parle de culture, mais comment ?  Il n’y a personne qui vous fournira des solutions techniques et juridiques efficientes et efficaces.

La culture est un secteur aussi compliqué et transversal auquel tous les acteurs sont invités à contribuer et apporter leurs pierres à cet édifice.

Que voulons-nous de cette culture qui a des buts à la fois économiques, sociaux, pédagogiques… ? C’est en effet la question fondamentale que doit se poser l’Etat…

 Parmi les fausses pistes qui existent, c’est que nous estimons que la culture doit être immédiatement rentable au niveau économique. Or, c’est un objectif irréalisable aujourd’hui au Maroc vu le retard que nous avons accusé.

Certes, la culture pourrait redynamiser l’économie. Mais, ce qui est fondamental à mon avis, c’est d’en faire un service culturel public dont l’Etat et les collectivités locales contribuent à faire profiter les citoyens. On a besoin d’un peuple lecteur, d’un citoyen qui déguste l’art, qui apprécie le beau.  La culture doit être aussi vulgarisée dans le milieu rural. Elle doit être au cœur de chaque modèle de développement. La culture doit être structurée… et ses retombées seront bénéfiques sur l’économie nationale et dans le renforcement du tissu social et la promotion des valeurs…

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Brahim El Mazned, fondateur du Visa For Music

«Il faut absolument développer les industries créatives»

«Une société qui ne prend pas la mesure de l’intérêt de la culture est une société qui est sans âme. Aujourd’hui, curieusement, dans plusieurs pays, la rentrée culturelle démarre le mois de septembre et se termine en juin… puis il y a les saisons des festivals. Au Maroc, on a l’impression que la saison culturelle démarre au mois de juin avec la saison des festivals qui occupent l’espace médiatique. Je pense qu’il est indispensable de mener une réflexion avec les collectivités territoriales parce que ce n’est pas normal que ces dernières soient absentes du secteur culturel. Il faut que les collectivités prennent en considération l’importance de la culture qui ne se limite pas à l’aspect diffusion, mais aussi production, accompagnement parce que c’est un secteur à la fois économique et culturel. En d’autres termes, il faut absolument qu’on développe les industries créatives. Ce n’est pas normal que dans plusieurs régions, il y ait un potentiel énorme non inscrit dans l’actualité, surtout eu égard au développement des nouvelles technologies. Aujourd’hui, il y a des studios qui ferment parce qu’il n’y a pas d’accompagnement vers la modernisation, non seulement au niveau des outils, mais aussi de la modernisation des esprits. Beaucoup de choses ont été faites au Maroc pour accompagner un certain nombre de secteurs comme l’agriculture… mais pas le secteur de la culture. Il est plus urgent de mener cette réflexion dans des territoires précaires. Il faut développer aussi cet esprit de mécénat et mener une réflexion sur le partenariat public- privé».

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Fouad Laroui, écrivain

«André Malraux avait révolutionné le secteur culturel en France dans les années 60. C’est le bon modèle: avoir un homme de grande culture, qui dispose d’un soutien constant au plus haut niveau de l’État, de moyens importants et d’une forte éthique personnelle qui le rende imperméable aux compromissions.

Une telle personnalité aurait ipso facto une vision stratégique du secteur culturel, une vision de long-terme. Malraux était ministre mais je vois son équivalent marocain en-dehors du gouvernement: ainsi il échapperait aux aléas de la politique politicienne.

A la différence de la France de De Gaulle, nous avons institutionnellement cette possibilité. Il faut en tirer parti».

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Abdelkader Retnani, président de l’Association marocaine des professionnels du livre

«La culture est une question transversale»

«Un pays sans culture ne vaut rien. Dans cette optique, la Culture doit être au centre des préoccupations des responsables et décideurs. La question est transversale et concerne tout le monde. Pour que ce domaine puisse mieux avancer, il est nécessaire voire urgent de promouvoir le secteur du livre et celui de l’édition parce qu’un peuple qui ne lit pas est en dehors de l’Histoire…  Ainsi, ce qui manque parfois, c’est la reconnaissance envers nos écrivains et intellectuels. Il est à rappeler que l’année dernière, il y a eu la création d’une Fédération des industries culturelles et créatives, c’est un bon signe pour faire avancer les choses et relancer le secteur. Or, une vraie industrie a nécessairement besoin d’une vision claire et d’une volonté politique. Bref, toutes les conditions sont là pour faire de la culture un vecteur de développement et de prospérité».

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Nadia Essalmi, éditrice et fondatrice de «Littératures itinéraires»

«Il faut concentrer les énergies sur une politique culturelle de proximité»

Le secteur culturel au Maroc a pris du retard. Le système éducatif, qui est censé être la colonne vertébrale de la société est véreux. Ce qui donne une société handicapée. Une société qui marche vers un futur incertain, ce qui n’est pas un secret. La question qui taraude tout un chacun est : Pourquoi ne nous attaquons-nous pas à une réforme profonde au lieu de ces pseudos réformes de façade qui n’ont réformé que les vitrines, cachant toujours la misère intérieure ? N’y a-t-il pas une volonté de nourrir le désastre ? S’appuyant sur le recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2014, 41,9% des enfants en 2014 sont ainsi sans instruction, tandis que 38,8% ont le niveau primaire, 14,8% le niveau secondaire collégial et 4,5% le niveau secondaire qualifiant. Les chiffres sont alarmants. Sommes-nous aveugles ou sommes-nous sourds ? Des enfants non scolarisés ou mal scolarisés ne construiront qu’une société estropiée. Le système éducatif actuel étant basé essentiellement sur la transmission du savoir, ne produit que des citoyens très peu ou pas du tout enclins à la chose culturelle. Le départ volontaire, initié au début des années 2000, a participé, pour une grande part, à la destruction du système de l’enseignement, puisque leur remplacement a été effectué à la va-vite et avec un grand laxisme. Ces derniers ont bénéficié d’une formation hâtive, parfois ne dépassant pas trois jours. Rajoutons à tout cela les conditions déplorables dans lesquels les élèves poursuivent leurs études. Des écoles souvent délabrées, parfois sans sanitaires, des kilomètres à parcourir avant d’atteindre leur école. La liste est trop longue. Tout cela fait que le culturel n’est pas une priorité.

Comment alors améliorer la situation culturelle dans notre pays ? Si nous continuons à compter sur nos responsables politiques, rien ne changera ou du moins pas dans l’immédiat, car une réelle et profonde politique culturelle s’impose. La responsabilité est aussi partagée entre plusieurs acteurs, les parents, l’école, la société, les médias, la société civile… Chacun doit s’y mettre pour conjuguer les efforts et préparer des générations qui construiront un Maroc cultivé et instruit.

Commençons par le commencement. Occupons-nous de l’enfant, car c’est lui l’espoir, l’adulte de demain. L’enfant qui est censé être le centre de tous les intérêts ne vit qu’en marge de la société. Il n’a rien pour lui, ni cinéma, ni théâtre, ni bibliothèque, ni centre culturel. Comment se plaindre d’un mauvais résultat quand on n’a rien fait pour avoir un bon ? Ensuite, il faut dire que les jeunes ne sont en réalité que des victimes de notre système politique. Ils subissent un des pires enseignements qui existent sur terre. Ils font des années d’études qui, malheureusement, ne les mènent nulle part. Un enseignement basé sur la mémoire, exempt de toute matière d’analyse, de critique, de réflexion, de lecture, de culture générale… Nous leur avons servi l’arabisation pour mieux les enfermer dans une bulle et les isoler du reste du monde. Nous avons préparé des générations stériles pour un monde riche. Des jeunes paumés qui se voient éjectés par le système où ils deviennent des êtres transparents. Sans perspectives de travail, ils peinent à se projeter dans un avenir. Le stand-by pour une période indéterminée et interminable finit par générer chez eux le désarroi et la démission. Ils perdent alors progressivement les liens qu’ils ont tissés avec leur société. Une société qui leur a fermé ses portes. Ils refusent de constituer un poids et pour leur famille et pour la société. Ayant du mal à digérer leur détresse, une partie d’entre eux fera le choix de se faire oublier. Quitte à mettre sa vie en péril, elle usera de tous les moyens pour fuir son pays qui n’a pas su la garder. L’autre partie deviendra, par désespoir, une proie facile pour les laveurs de cerveau qui lui promettent le paradis qu’elle n’a pas trouvé ici-bas.

Il faut concentrer les énergies sur une politique culturelle de proximité. Ouvrir des bibliothèques de quartiers, des maisons de jeunes, de conservatoires de musique, des centres culturels, des médiathèques, des théâtres de quartiers, des émissions culturelles. Ils doivent exister non pas seulement dans les grandes villes, mais aussi dans les petites communes et pourquoi pas dans le rural.

A mon petit niveau, j’ai le sentiment tous les matins d’enfiler une armure et de descendre dans l’arène pour me battre contre l’obscurantisme et l’inertie culturelle dont souffre notre société. Lire pour grandir est un exemple de vie. Réunir des enfants une fois par semaine pour une séance de lecture bénévolement permet de semer des graines d’amour du livre et d’installer une tradition de lecture. La lecture et le livre sont essentiels dans la vie. Ils sont la base de tout développement, que ce soit le développement personnel ou social. Ou encore l’événement littéraire «Littératures itinéraires» qui a lieu une fois par an. Cette manifestation littéraire a pour objectif de rassembler plusieurs écrivains pour aller à la rencontre des lecteurs. Une société sans culture, c’est comme un corps sans tête ou sans cœur.

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