Guerre mémorielle autour de l’ancienne basilique Sainte-Sophie

Moscou-Ankara

«Nous exhortons les autorités turques à conserver la basilique Sainte Sophie comme musée en tant qu’illustration de leur engagement à respecter les traditions culturelles et la riche histoire qui ont façonné la République turque et à assurer qu’elle demeure ouverte à tous».

C’est ce qu’a déclaré, le 1er Juillet dernier, le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo suite à la décision prise par le président turc de transformer, en mosquée, ce lieu chargé d’histoire et au fait que ce dernier, qui considère que la transformation, en 1934, de cette basilique en musée avait été une «très grosse erreur», ait transmis, au plus haut tribunal administratif de Turquie, une requête afférente à la reconversion de cet édifice en mosquée alors même qu’il est classé en tant que musée au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Construite au VIème siècle, à l’entrée du détroit du Bosphore et de la Corne d’Or, cette basilique qui servait de siège au patriarche de Constantinople, était l’endroit où l’on couronnait les empereurs byzantins.  Aussi, en se positionnant comme «éternelle protectrice des vestiges byzantins», la Russie est montée au créneau.

Surnommé, également, «la Grande Eglise», cet édifice qui n’est plus un lieu de culte mais un musée, depuis 1934, a accueilli, en 2018, plus de 2,5 millions de visiteurs; ce qui le place, désormais, au deuxième rang des musées les plus visités de Turquie.

Or, bien qu’étant, aujourd’hui, dénuée de toute morale religieuse, l’ancienne basilique Sainte-Sophie d’Istanbul se trouve au centre d’un énième incident diplomatique entre Moscou et Ankara car,  dans la mémoire collective russe, Istanbul restera, pour l’éternité, Constantinople, c’est-à-dire la capitale de l’empire byzantin qui fut le chantre de la culture orthodoxe et dont, tout au long de son histoire, la Russie s’est positionnée comme étant l’héritière légitime.

Si, donc, en considérant que l’ancienne basilique Sainte-Sophie reste «l’un des plus grands monuments de la culture chrétienne», le patriarche de Moscou voit, dans sa transformation, une «menace pour l’ensemble de la civilisation chrétienne», il ne faut pas mésestimer le fait que, pour les turcs, cet édifice restera, avant tout, une mosquée puisque, dès la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453, la basilique Sainte-Sophie avait été réhabilitée en ce sens et qu’elle le demeurera, jusqu’en 1934, lorsque le fondateur de la Turquie moderne, Mustapha Kemal Ataturk décidera d’en faire un musée pour «l’offrir à l’humanité».

Ceci est l’apparent… mais, ce qui l’est moins c’est qu’au-delà de l’aspect «patrimonial» du contentieux qui oppose les deux pays, Moscou vise surtout à entraver les projets d’Erdogan au Moyen-Orient et en Europe de l’Est dans une lutte d’influence qui est une résurgence de celle qui avait cours au XIXème siècle entre les deux grandes puissances d’alors qu’étaient, d’un côté, la Russie qui défendait fidèlement les Orthodoxes et, de l’autre, les Ottomans soucieux d’étendre leur sphère d’influence.

Le schéma n’a pas changé, aujourd’hui, puisque la Turquie d’Erdogan mène, dans les Balkans, une politique expansionniste alors même que ces pays relèvent historiquement de la sphère d’influence du Kremlin. C’est dans ce cadre, d’ailleurs, qu’en Février dernier Ankara a signé, avec le Monténégro, un accord en vertu duquel elle s’est engagée à le représenter dans 23 pays. Quelle réponse va apporter, par la suite, Vladimir Poutine, le nouveau Tsar de toutes les Russies, à ce pied-de-nez intervenu au moment où il était occupé d’un côté, par l’organisation de l’élection concernant ses nouvelles réformes constitutionnelles et, de l’autre, par la lutte contre la pandémie du nouveau coronavirus? Attendons pour voir…

Nabil El Bousaadi

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