La cinéphilie au service de l’éducation!

«Séquences jeunes-Cinéma» au Maroc

Initié et appuyé par l’IFM (Les Instituts Français du Maroc), le programme éducatif et culturel «Séquences jeunes- Cinéma- Maroc» se fraye un chemin  prometteur sur les plans culturel et didactique auprès du jeune public  scolaire marocain (primaires, collèges, lycées, cours de langue, enseignements privé ou public)avide d’apprendre autrement la langue française et curieux de découvrir les dimensions culturelles que peut gracieusement offrir le grand écran.

Quatre objectifs majeurs  sont visés par  cette initiative innovante et inédite au Maroc : établir des passerelles entre l’Ecole et le Cinéma, contribuer à la sensibilisation des jeunes à la cinéphilie et augoût des films exigeants, découvrir la langue et les cultures française et francophone à travers  le cinéma et développer la verbalisation de l’ expérience filmique des apprenants. Le franc succès de cette activité auprès de la population pédagogique en France et  en Europe peut être réédité de la même manière dans les différentes régions du Royaume.

Ces objectifs sont atteints au moyen de trois étapes complémentaires: formation des professeurs, projections publiques dans les  salles de cinéma des IFM, rénovées pour l’occasion et évaluation a posteriori de chaque séance. Les professeurs sont régulièrement équipés de dossiers pédagogiques des films et invités à des  séances de réflexion, d’évaluation et de débat autour des films proposés en amont des séances de projection. Comme dans les ciné-clubs d’antan, les professeurs et les élèves participant à ce programme sont  invités à respecter les trois étapes d’un rituel consacré depuis plusieurs décennies : (i)un débat prospectif  autour de l’affiche du film et du contexte de production du film avant la projection et éventuellement lecture d’une fiche technique,(ii)le respect d’un protocole  de « voir ensemble » lors de la projection, (iii) un débat rétrospectif approfondi  autour du film après la projection. Ce débat porte généralement sur les thèmes et le contenu du film sans négliger pour autant les choix artistiques et techniques de la mise en scène. Dans beaucoup de cas, le débat se prolonge par des analyses intertextuelles et interculturelles effectuées par les élèves eux-mêmes. Parfois ces derniers sont invités à produire un document écrit (un résumé du film, un prolongement du film, une critique).

Les vertus pédagogiques de ce type d’activité culturelle et pédagogique dont peuvent bénéficier nos enfants sont nombreuses et diversifiées. On citera particulièrement : le développement positif  du rapport au fait filmique, la maîtrise de la narration et du récit, la maîtrise ludique du vocabulaire de la description, le développement de l’argumentation, et bien sûr l’apprentissage du plaisir esthétique et du respect des œuvres d’art.

En fait, l’éducation du regard s’accompagne de l’apprentissage des langues et des savoirs, de l’initiation à la sociabilité et  de la rencontre avec l’altérité enrichissante. L’Ecole s’ouvre sur son environnement culturel et intègre tout ce qui peut nourrir l’imaginaire et la créativité des apprenants.

Durant ces deux dernières années, les élèves ont eu la chance de visionner et d’apprécier  des œuvresclassiques et récentes aussi prestigieux que Les 400 coups de F.Truffaut,  Peau d’âne de  Jacques  Demy, Zarafa de  Rémi Bezançon,La nuit des corneilles de J-C Dessaint, , Le Tableau de J-F Laguionie, Girafada du palestinien  Rani Masalha, Timbuktu de A. Sissako, 38 témoins de L. Belvaux, Couleur de peau : miel de Laurent Boileau et Jung Sik-Jun…A raison de trois films par niveau et par an, les élèves, nos jeunes cinéphiles en herbe et spectateurs avisés de demain , sont  exposés à des thématiques variées, des  points de vue et sensibilités artistiques différentes, des regards pluriels avec des repères culturels et des balises techniques et artistiques à leur portée.

Il convient de signaler que les parents d’élèves saluent cette initiative qui, selon eux,  permet à leurs enfants de découvrir d’autres cinématographies que celles, dominantes mais superficielles, de Hollywood et de Bollywood, de découvrir le grand écran (au lieu de celui de l’Iphone et de l’ordinateur), et de développer des rapports intelligents et critiques avec les films.

Les enfants/élèves apprennent justement à aiguiser leur regard, à considérer le film, non pas comme un produit de consommation jetable et vite obsolète, mais  comme un bien  culturel durable qu’on doit s’approprier et qui mérite d’être interrogé, scruté, analysé tellement  il possède des passerelles et des liens intimes avec les contenus des programmes enseignés à l’Ecole. D’ailleurs, la plupart des films au programme sont autant d’invitations à savourer les autres arts dont le cinéma est le 7ème : la peinture, la musique, la littérature, le théâtre, la bande dessinée….

Cette initiative à laquelle sont conviées des classes de l’enseignement français, des élèves de l’enseignement public  et privé marocain semble porter ses fruits en devenant une plate forme pour la découverte culturelle, pour le développement de l’esprit critique et pour l’éthique du partage et du vivre ensemble. Elle mérite encouragement et  appui  et doit  bénéficier d’un élargissement à l’ensemble  des régions du Royaume.

En effet, si  le succès d’une telle initiative ne fait l’objet d’aucun doute,  il demeure néanmoins  nécessaire de souligner des remarques de grande importance : sur la liste au programme ne figure aucun film marocain ou maghrébin, ce qui n’est pas en harmonie avec la vocation interculturelle de notre enseignement où les références plurielles à l’identité  et à l’altérité doivent être équilibrées ;  le programme ne touche aucunement le monde rural ni les quartiers périphériques  des grandes villes en raison sans doute de son caractère provisoirement expérimental ;  les films ne sont pas mis à disposition des professeurs et des élèves pour un visionnement libre en dehors des séances de projections officielles, les courts métrages et des genres filmiques comme le documentaire scientifique sont  absents ; ce qui perpétue, en milieu scolaire,  l’hégémonie de la fiction et du long métrage. Ce programme gagnerait aussi à envisager une formule permettant de choisir le meilleur film de l’année, accepté et validé par le MEN marocain.

Il va sans dire que le cinéma, particulièrement la culture cinéphilique, a toujours été considéré comme un levier pour l’éducation et l’enseignement. Le Maroc, durant cette dernière décennie et en conformité avec les hautes directives de sa majesté MohamedVI qui promeuvent le développement  du capital immatériel et l’essor de la création culturelle et artistique et  un enseignement moderne, est désormais ouvert sur les arts et particulièrement sur l’art cinématographique. La convergence de l’Ecole marocaine et du Cinéma n’est nullement un luxe, mais plutôt une nécessité actuelle et durable  dictée par la conjoncture mondiale et par  l’émergence d’un Maroc nouveau.

 Cela ne peut qu’être profitable à notre jeunesse, désireuse de s’exprimer par les nouvelles technologies de l’image et du son, et menacée par les différents vents de la délinquance, du radicalisme et de la perte des repères et des valeurs éthiques. La cinéphilie à l’Ecole est aujourd’hui  assurément l’un des principaux vecteurs des valeurs d’éthique, de démocratie, de citoyenneté, de solidarité, d’ouverture sur l’altérité, de partage et de l’amour de la culture, et l’un des remparts capables d’ endiguer les dérives malsaines de notre époque trouble et confuse.

Youssef Ait hammou

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