Mokhtar Homman
Dans son intervention, Mokhtar Homman a présenté une synthèse de ses travaux sur la modernisation du Maroc (1860-1894) au regard du « miracle » japonais et de son expérience professionnelle en tant que l’un des principaux responsables du projet de l’Usine Renault Nissan de Tanger entre 2009 et 2012.
Dans ses recherches, il analyse, a-t-il dit, cette période de la fin du 19ème siècle du Maroc avec un regard à partir du Japon de la même période dans le but de saisir à sa manière, selon lui, les facteurs qui ont abouti à la perte par le Maroc de son indépendance et l’incapacité du pays à connaitre un boom à la japonaise.
Pour ce qui est du retour à l’expérience industrielle, il comporte quelques leçons sur le développement actuel, soulignant l’importance pour le capital marocain d’être beaucoup plus dynamique et présent dans les différents projets de développement du pays et en particulier les projets à caractère industriel.
Evoquant l’expérience de l’industrie automobile, il a fait savoir qu’elle se base sur les engagements de différents plans industriels, lesquels ont permis de monter en puissance une industrie automobile rapide et performante au Maroc et de devenir le premier producteur en Afrique.
Il a toutefois fait remarquer que la performance industrielle de cette branche et sa valeur ajoutée restent faibles, estimant par ailleurs que les capitaux étrangers, fortement présents dans ces industries comportent un risque à prendre en considération.
L’usine Renault de Tanger, une réussite
Evoquant le projet Usine Renault de Tanger (2008-2012), il a rappelé que les conditions d’emploi y sont très favorables avec des salaires attrayants et compétitifs, un forfait social compétitif et avantageux et des conditions de travail fondées sur le respect du code du travail.
Ces conditions de travail au standard européen sont rassurantes. Le pays s’est doté dès le départ d’un institut spécialisé, à savoir l’IFMIA (institut de formation aux métiers de l’industrie automobile) pour améliorer la compétitivité du secteur automobile marocain et lui assurer un développement à long terme. Il y a également des formations en Europe pour les gens qui exerceront des métiers extrêmement compliqués.
Le projet se base aussi sur un partenariat public-privé avec des ressources abondantes à l’époque.
Il a également estimé que la présence en force de femmes dans le projet a été très bénéfique. « J’avais trois collaboratrices et ça marchait comme sur des roulettes », a-t-il dit. « Et comme elles ont été motivées dès le début, surtout que le Maroc était sur la bonne trajectoire en ce qui concerne les droits des femmes-, leur contribution a été une grande réussite de ce projet-là au niveau des ressources humaines ». « Les femmes représentaient entre 20 et 25% du personnel de l’Usine Renault, comme en France ».
Et « comme j’étais en charge de l’extrême rigueur du projet, les femmes m’ont été d’une grande aide », a-t-il reconnu, « peut-être parce qu’elles sont méticuleuses, précises et intraitables, en ce qui concerne surtout les certificats qui permettaient d’avoir les tranches de financement ». Pour cela, « nous devions être à 100% impeccables, chose qu’on avait jamais vu chez Renault », a-t-il dit, rappelant que « l’équipe qui a fait ça comptait 95% de femmes ».
Le projet était marqué par ailleurs par « un investissement intensif pour la formation et pour une qualité de l’usine, condition sine qua non du progrès », a indiqué le conférencier, qui a souligné dans le même ordre d’idées qu’une équipe marocaine du projet était remarquable.
Pour ce qui concerne le partenariat public-privé, il avait réussi sur tous les plans, selon lui, ajoutant que tous les accords annexes ont été accomplis à 100%.
Ce partenariat se fondait sur le principe du Win Win à tous les niveaux. Le Maroc gagnait et Renault aussi.
Abordant la question du financement et du soutien du Maroc, il a fait savoir que le royaume a fourni en 2009 une aide financière très appréciable en termes de part du PIB et qui était 20 fois plus élevée que la celle de la France à Renault et Peugeot. Ce soutien était le bienvenu et avait permis à la société, qui était à l’époque en banqueroute, de remonter la pente. Les fournisseurs de la société n’étaient payés qu’en partie et le Maroc l’a aidée à réaliser le projet.
Soutenu et aidé par le Maroc, Renault avait réussi à réaliser totalement ses engagements, malgré tout. Elle avait perdu à un certain moment 77 jours à cause des intempéries, mais elle les a récupérés.
Du côté du royaume, les interlocuteurs marocains faisaient preuve de compétence, de l’exigence requise, de la volonté de réussir et d’une grande lucidité, a-t-il reconnu. Depuis le démarrage de l’Usine, il y avait aussi une acquisition progressive des savoirs de cette usine de la part du personnel marocain, qui apprenait au fur et à mesure.
Synthétisant ses propos, il a rappelé que le premier assemblage du véhicule Renault Maroc a eu lieu en 2011, depuis que la France ait abandonné la Russie.
C’était un chantier inédit, au cours duquel, des accidents majeurs ont été évités.
Le seul problème qu’il connaissait avait trait à la pénurie des techniciens. Mais comme le projet avait une ampleur nationale, il avait bénéficié de la dynamique créée par les plans de développement industriel, de la plus-value des infrastructures réalisées (train, autoroute, guichet unique) et de l’existence d’une base industrielle automobile ainsi que d’un partenariat public–privé réussi.
Sa réalisation a donc permis l’acquisition de l’expérience, l’augmentation du nombre des équipementiers et un développement sans précédent de la filière.
Mokhtar Homman face à l’intrigue du boom nippon et du surplace du Maroc
Intrigué par la situation peu confortable du Maroc et le miracle du Japon, en particulier au lendemain de la Seconde guerre mondiale, Mokhtar Homman est allé rechercher des réponses dans les parcours des deux pays à l’histoire séculaire similaire.
Il devait répondre au passage à la question de savoir pourquoi le Maroc avait perdu son indépendance dès le début du 20ème siècle et pourquoi le Japon, qui se trouvait dans la même situation que le Maroc au 19ème siècle, avait réussi à se moderniser, à s’industrialiser et à développer son économie, contrairement au Maroc.
Cette évolution trouve son explication, a-t-il dit, dans l’existence d’un certain nombre de facteurs permanents (valables non seulement pour le 19ème siècle, mais sont toujours d’actualité), et d’autres qui ne le sont pas.
Au Maroc comme au Japon, les pressions coloniales (française, espagnole, anglaise, américaine) ont évolué différemment au 19ème et au début du 20ème siècle. Ces pressions ont débouché sur l’établissement d’un protectorat au Maroc, chose que le Japon n’a pas connu.
Pour saisir cette particularité nippone, il a indiqué avoir fait appel aux travaux de Chalmers Johnson sur le miracle japonais, qui s’expliquent d’après Johnson par l’existence d’un régime international spécial qui permet d’exporter sans limitation, d’un Etat extrêmement puissant, d’un système éducatif de qualité et d’un taux d’épargne important.
Mokhtar Homman a toutefois reproché à la grille de Charmers son aspect statique.
Dans son analyse, Mokhtar Homman affirme être parti du 21ème siècle au Japon pour passer par le 19ème siècle au Japon et au Maroc et revenir au 21ème siècle au Maroc.
Pour le Maroc du 19ème siècle, a-t-il dit, il a défini un point de départ et un point d’arrivée à la fin du même siècle pour s’arrêter sur ce que fait l’Etat en interaction avec l’environnement naturel et les puissances étrangères, les impérialismes à l’époque.
Selon lui, le Japon avait une proto-industrie au 19ème siècle, un fisc généralisé, une éducation avancée et un marché unifié, chose que le Maroc n’avait pas.
Autre donnée importante : le Japon comptait 28 ou 32 millions d’habitants contre 4 à 6 millions de Marocains.
Cette différence impliquait aussi une différence dans le rythme de croissance de l’économie.
S’agissant de l’impact environnemental au Maroc, il a cité les calamités, les crises et les sécheresses (1966, 76, 78, etc.) et les épidémies. Au Maroc, de telles calamités avaient un effet plus dévastateur que celles qui avaient frappé le Japon (famines).
Il a par ailleurs rappelé que les deux pays avaient subi des pressions impérialistes et colonialistes : le Japon, à travers une série de traités de commerce avec la GB surtout, une pression militaire américaine, qui s’est traduite par l’ouverture de certains ports, mais il n’y avait aucune stratégie de colonisation du Japon. Il n’y avait aucune occupation du territoire japonais parce qu’il n’y avait rien à prendre, si ce n’est le marché nippon. Contrairement au Maroc, il y avait des mines qui se trouvent à quelques kilomètres de l’Europe.
Pour ce qui le concerne, le Maroc était dans le viseur de la Grande Bretagne, qui n’avait pas un objectif colonial, contrairement à la France et à l’Espagne qui avaient une visée d’occupation du territoire.
En plus de ça, il y avait la guerre du Maroc de 1844 contre la France pour soutenir Abdelkader dans sa lutte contre la France en Algérie.
Entre le Maroc et le Japon, les stratégies impérialistes similaires mises en place étaient marquées par une différence dans l’application.
Evoquant les réformes initiées de part et d’autre, il a affirmé qu’elles dépendaient des catastrophes et des bonnes récoltes. En périodes d’abondance, le Maroc s’élançait dans des réformes, et durant les périodes de sécheresse et de disette (66, 67 et 68), il n’y avait pas de réformes.
Dans les deux pays, les pouvoirs en place avaient lancé une réforme de l’armée. Au Japon des moyens considérables ont été mobilisés et s’inspiraient de ce qu’il y a de meilleur chez les autres (français, anglais, allemands). Le Maroc a voulu réformer de la même manière en s’appuyant sur l’aide d’instructeurs venus des pays qui cherchaient à le coloniser. Ces instructeurs ont donc tout fait pour que ça ne marche pas, alors que le Japon recrutait des spécialistes sous contrat.