L’ANAPEC: Est-elle en voie de disparition?

Par  Mohamed Oueld Lfadel Ezzahou

Dans le dernier discours du Trône, S.M le Roi a mis le doigt sur la plaie. Malgré que cette dernière ait été ouverte à plusieurs reprises par les rapports de la Cour des comptes, notamment celui du 2017 dédié à la situation alarmante des établissements publics (EEP), et ceux des auditeurs internes et externes sans que le gouvernement réagisse. En fait, les constats phares de tels rapports sont :

  • Souvent, la création d’EEP ne fait pas l’objet au préalable d’une réflexion approfondie et d’études de faisabilité quant à son impact sur la structure organisationnelle de l’Etat et du secteur public dans son ensemble.
  • Beaucoup de doublons et de chevauchements de compétences entre l’Etat et les EEP, avec comme conséquence une mauvaise allocation des ressources publiques. Parfois, des missions identiques sont accomplies à la fois par des ministères et des EEP. De même, des EEP opèrent dans le même secteur d’activité, voire sur le même territoire.

L’ANAPEC étant établissement public à caractère social n’en fait pas l’exception.

Créée en 2000 par la Loi n° 51-99, l’ANAPEC est un établissement public, sous la tutelle du ministère de l’Emploi, elle a pour mission de contribuer à l’organisation et à la mise en œuvre des programmes de promotion de l’emploi qualifié, décidés par les pouvoirs publics.

Nous essaierons dans ce qui suit, d’interroger les missions et l’existence même d’une telle institution.

L’ANAPEC :  et si on faisait parler les chiffres ?

Le 10 Juillet dernier, l’ANAPEC a tenu son Conseil d’Administration (CA) pour présenter son bilan au titre de l’année 2019. Les indicateurs de performance de l’ANAPEC habituellement communiqués par son mangement sont : le nombre des insérés, le nombre de bénéficiaires de la formation qualifiante et le nombre de projets d’auto-emploi crées. Ils concernent les programmes gouvernementaux (Idmaj-Taahfiz-Tahhil emploi (ex-Moukawalati)) gérés par l’ANAPEC et financés par le Fonds pour la Promotion de l’Emploi des Jeunes dont les dépenses sont passées de 283.24 Mdhs en 2017 à 413.08 Mdhs en 2018 soit une augmentation de 46%, contre un taux d’évolution des réalisations ne dépassant pas de 2% pour Taahil, 15% pour Idmaj et Auto emploi entre 2017 et 2018. (Rapport sur les comptes spéciaux du Trésor MEFMA 2020).

Qualifiés d’exceptionnels en 2019, les principaux résultats présentés lors de cette session du CA sont : 118.000 insertions (avec 15.268 dans le cadre du placement à l’international dont leur majorité sont des emplois non qualifiés !!!) de salarié supplémentaires alors que l’ensemble de l’économie nationale n’a pu créer, en 2019 que 165.000 emplois nets (HCP) !!.

Ces insertions enregistrées sont réparties par diplôme comme suit : 40% sont des bacheliers, 33% des lauréats de la Formation professionnelle et 17% de l’enseignement supérieur. Près de 70% des insertions sont réalisées par deux secteurs : les services et l’industrie qui sont suivis par l’activité agricole avec une part de 15% . A noter, à ce niveau, que le secteur du service regroupe, à côté des banques, les sociétés de gardiennage de nettoyage et d’intérim, qui emploient à elles seules plus de 300.000 salariés (Données CNSS) dont la quasi-totalité embauchée sous contrat ANAPEC, ce qui nous posse à se poser la question : «Quelle expérience professionnelle donnons-nous à un diplômé en l’occupant par un poste d’agent de sécurité ? Cette expérience qui est la raison d’être même des contrats insertion ANAPEC ( loi n°93-16 )!!.

 Par type de contrat, 63% des insertions sont réalisés via les Contrats -Insertion ANAPEC, son rôle d’intermédiation dans le marché de l’emploi a été réduit, donc, à la seule vente du produit Contrat- insertion, ce qui explique le développement des cabinets privés de recrutement et le recours massif des entreprises et des organismes publics à leurs services (Malgré que la majorité de ces cabinets exercent sans autorisation préalable du Ministère du travail comme l’exige le code de Travail).

Quant à l’activité «Auto Emploi», et après l’échec du programme Moukawalati et la perception négative qu’il a laissé chez tous les intervenants aussi bien les bénéficiaires que les partenaires, les réalisations affichées par l’ANAPEC concernent l’accompagnement des jeunes à la création des Activités Génératrice du Revenu (AGR) financé dans le cadre de l’INDH. Celle-ci a enregistré 4.806 bénéficiaires de l’accompagnement (TPE et AGR) et 2.066 activités socio-économiques créées en 2019 selon le communiqué de l’ANAPEC, qui évite d’utiliser le vocable « création de projet ou d’Entreprise», pour échapper à tout recoupement qui peut être fait avec d’autres sources statistiques en matière du nombre d’emplois crées et du CA générée.

Le programme Taahil avec ses trois composantes (Formation Qualifiante régionale, Formation contractualisée pour l’emploi et le formation qualifiante des secteurs émergents) qui vise l’amélioration de l’employabilité des jeunes, reste le programme qualifié de «plus budgétivore», et dont l’ANAPEC n’assurerait que le rôle du «caissier» puisque la formation n’est pas de son  domaine de compétences , les formations qualifiantes dispensées sont donc confiées à des organismes tierces et payées par l’ANAPEC et à côté, l’OFPPT les offre gratuitement et il n’arrive pas à remplir la carte de formation y afférente !!.

A signaler que les formations remboursées par l’ANAPEC aux entreprises des secteurs émergents n’ont jamais fait l’objet d’un coupement avec celles remboursées par l’OFPPT aux mêmes entreprises dans le cadre des Contrats Spéciaux de Formation, pire encore aucune connexion/communication entre ces deux organismes publics n’est établie pour éviter en amant le risque de double remboursement.

Inclusion économique des jeunes : Vide non rempli par l’ANAPEC?

L’accès à l’emploi constitue l’un des besoins fondamentaux des jeunes et la forme essentielle d’inclusion socio-économique. Cependant, les taux de chômage élevés des jeunes et l’incapacité des économies à créer suffisamment d’emplois posent encore des défis majeurs auxquels doit faire face la politique économique. Selon le HCP en 2019, le taux de chômage a atteint 24,9% parmi les jeunes âgés de 15 à 24 ans notant que ce taux enregistre respectivement 39,2% et 9,9% en milieu urbain et rural. Il croît avec le niveau de qualification, passant de 12,4% parmi les personnes ayant un diplôme moyen à 21,6% pour celles ayant un diplôme supérieur.

Par ailleurs, 57,2% des chômeurs sont à la recherche de leur premier emploi (50,9% parmi les hommes et 69,0% parmi les femmes). Les primo demandeurs d’emploi sont en majorité des jeunes âgés de 15 à 34 ans (92,9%) et des détenteurs d’un diplôme (91,9 %). Le HCP constate également une prépondérance du chômage de longue durée, avec plus des deux-tiers des chômeurs (67,8%) en situation de chômage depuis une année ou plus. Ajoutant à cela ces jeunes âgés de 15 à 24 ans qui sont totalement ignorés ; les NEET (Not in Employment, in Education or Training) et qui sont estimés à près de 6 millions en 2019 (selon les projections démographiques 2014-2050 du HCP). L’ensemble de ces indicateurs, démontre que l’emploi des jeunes et particulièrement les défavorisés, et leur intégration dans le système productif constituent des défis majeurs à l’Etat et la société marocaine.

Mission de l’amélioration de l’employabilité des jeunes, est-elle accomplie?

Consciente des défis suscités, et puisque la nature n’accepte pas le vide, l’INDH dans sa version 3.0 a consacré son  3ème programme à l’amélioration du revenu et l’inclusion économique des jeunes à travers :

  • L’amélioration de l’employabilité des jeunes pour une meilleure adéquation entre les qualifications et les besoins du marché du travail
  • L’accompagnement du développement de projets innovants et contribuer à leur financement

Nous ne sommes pas ici, au cœur des attributions et des programmes gérés par l’ANAPEC présentés en haut notamment TAAHIL et Auto emploi ?

L’Auto emploi : l’ANAPEC out !

En exécution aux hautes orientations de Sa Majesté Le Roi Mohammed VI, tracées dans son discours du 11 octobre 2019 lors de l’ouverture de la session parlementaire d’automne, un Programme national Intégré d’Accompagnement et de Financement des petites Entreprises (PIAFE : Programme intégré d’appui et de financement des entreprises) et porteurs de projets a été mis en place par le Ministère des Finances et de la Réforme de l’Administration, Bank Al Maghrib et le Groupement Professionnel des Banques du Maroc. Ce programme s’articule autour de trois principaux axes, à savoir le financement de l’entreprenariat, la coordination des actions d’appui et d’accompagnement de l’entreprenariat au niveau des régions et l’inclusion financière des populations rurales, à noter que ce programme comporte plusieurs mesures destinées à contenir et à dépasser les difficultés qui entravent l’accès au financement des jeunes porteurs de projets et des très petites et petites entreprises. Pour la coordination des actions d’appui et d’accompagnement de l’entreprenariat au niveau des régions, une convention a été signé devant Sa Majesté entre le Ministère de l’Intérieur, Le Ministère des Finances, la CGEM, BAM, le GPBM et l’OFPPT. Pour assurer plein succès à ce programme, il a été procédé à la création de commissions au niveau des régions, qui sont chargées de la coordination et du suivi de l’exécution des mesures relatives à l’accompagnement entrepreneurial présidée par les CRI est composée des représentants des institutions signataires de ladite convention.

L’ANAPEC jusqu’à ce jour était le responsable des actions d’accompagnement des jeunes à la création d’entreprises, avec ce nouveau programme et dispositif ce n’est plus le cas, cette mission a été confiée à l’OFPPT. L’auto emploi/l’entreprenariat disparaitrait-il des attributions de l’ANAPEC ou cette dernière continuerait à mendier des actions d’accompagnement chez les partenaires ?

La situation, l’ANAPEC en tant qu’établissement investi d’une mission de service public d’importance capitale pour le pays qui est l’emploi est appelée, aujourd’hui plus que jamais, et pour ne pas disparaître, à se concentrer sur son cœur de métier (core competence) qui est   l’intermédiation sur le marché du travail à travers  l’accueil, l’information et l’orientation des demandeurs d’emploi, la prospection, la collecte des offres d’emploi auprès des employeurs et à la mise en relation de l’offre et de la demande d’emploi  et l’élaboration et la mise à jour des répertoires descriptifs des emplois et des métiers.

 Cependant, il est évident que l’ANAPEC à elle seule, ni avec d’autres acteurs ne réussiront à relever le pari de la lutte efficace contre le chômage des jeunes et la maîtrise des difficultés actuelles sans une croissance inclusive, durable et génératrice d’emplois adossée à un processus de réformes en faveur d’un Etat fort, efficace et productif garant d’équité et de justice sociale.

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