«Vivre dans sa bibliothèque, c’est inviter la vie chez soi»

Mounir Serhani, écrivain et traducteur

J’ai toujours souhaité ralentir ma vie et vivre dans la «lenteur» dont fait l’éloge Milan Kundera. J’ai toujours échoué dans la vitesse. J’ai toujours brûlé la vie, figé devant un feu rouge.

L’écriture en période de confinement m’offre ce temps éternel et immuable. Je baigne en plein absolu et m’engage à résoudre la fameuse équation que nous impose la «quarantaine» : comment être ensemble en restant chacun dans son coin ? Ai-je donc réussi à élaborer enfin un rituel d’écrivain? Oui, sans aucun brin de doute. Pour une fois, le temps m’appartient; ce temps rétif et rebelle à la maîtrise. L’heure est grave dehors ! Un seul salut : le dedans ! S’en sortir, sans sortir, comme a dit un ami.

J’ai même développé le sens du détail. Je me regarde dans les glaces, je me contemple et je me regarde en train de me regarder ! Quelle aubaine ! La vie n’est plus ailleurs, elle s’invite chez moi. Je la vois partout, je la guette, je la vis dans ma chambre, je voyage dans la poétique de mon espace. Je vis dans ma tête. Avant le confinement, je luttais contre le temps devenu, soudain, un complice. J’exhume des livres que j’ai longtemps délaissés. Je revois des manuscrits que j’ai confiés à des carnets poussiéreux.

Aujourd’hui, je confine la vie, chez moi, sans prendre la peine ni le risque de sortir courir derrière elle alors qu’elle résistait. Le confinement me sauve de cette espèce de cécité que j’ai développée. Je n’appréciais plus rien, moi qui fais partie de cette génération dépourvue d’expériences majeures : guerre, peste ou autre. Nous vivons une épreuve qui consiste à sacrifier le dehors et à regagner la coquille primordiale que nous avons rejetée avec autant d’ingratitude que d’inhumanité.

Oui, nous sommes et serons plus humains qu’avant. Nous faisons face à notre fragilité, à notre finitude. Cette épreuve s’ajoutera, me semble-t-il, à ces «blessures narcissiques» que l’homme a connues le long de son histoire. Il est temps d’être conscient de ce qui nous entoure, des animaux, des plantes et des objets, avec lesquels nous avons oublié de nouer un rapport de résonance, comme l’affirme Hartmunt Rosa en évoquant cette «vibration commune» à même de faire de nous des êtres sensibles au monde et à ses objets.

L’avantage du confinement réside dans le fait de pouvoir vivre ce sentiment d’incarcération qu’un prisonnier vit obligatoirement, sans pour autant avoir le loisir d’être en famille, de sortir fumer au balcon, de regarder des films et des séries, de communiquer, à distance, avec les amis et les proches. Nous vivons en ce moment dans nos mètres carrés, on s’y déplace en toute liberté, on y découvre des coins jamais visités ou peut-être jamais vus, à cause de nos sens devenus trompeurs et myopes. On découvre que nous avons beaucoup de livres qu’on n’a pas encore lus ; on scrute leurs couvertures, les noms de leurs auteurs, leurs maisons d’édition, le grammage de leurs papiers.

C’est fou comment le confinement nous offre ce retour vers nous-mêmes. Confiné, j’ai pris le temps de lire et, par curiosité, j’ai redécouvert «la littérature des épidémies». J’ai donc exploré à nouveau La Peste d’Albert Camus où l’on assiste, comme si c’était actuel, à un étiolement de la temporalité, à une expérience de la séparation, à un appauvrissement du langage, à une banalisation de la mort…

C’est un roman majeur du récit d’épidémie qui marque autant pour l’horreur de ce qu’il décrit que pour son ton étonnamment détaché. Dans une expression dépouillée et méticuleuse, un narrateur chronique la propagation d’une épidémie carabinée à Oran, en Algérie, dans les années 1940. Soucieuses de ne pas faire paniquer l’opinion publique, les autorités peinent à diagnostiquer ce qui se manifeste sous leurs yeux.

On assiste alors à toutes les étapes de l’épidémie, révélatrices des transformations que la maladie provoque au sein du quotidien des Oranais, bouleversant des relations humaines que la peste se délecte à infester. Se pose alors une question cruciale que nous adoptons aujourd’hui : quelle attitude faut-il adopter ? Tandis que le journaliste Rambert cherche à braver le dispositif de confinement pour retrouver sa dulcinée, le Père Paneloux blâme les habitants eux-mêmes, jugés responsables de la colère divine. Je redécouvre également le chef-d’œuvre de  Jean Giono, Le Hussard sur le toit (1951) qui dit la « saloperie humaine ». Angelo Pardi, hussard italien originaire de Piémont, est le héros, en fuite après avoir remporté un duel mortel. Ses tribulations le mènent à Manosque, en Provence, où une épidémie de choléra fait rage. Fort d’une immunité inexplicable et d’une noble dévotion, il se met au service de quelques condamnés dans l’espoir de les sauver du calvaire, se retrouvant aux premières loges de la danse macabre. Il s’insurge contre ce mal foudroyant qui, selon lui, révèle «la saloperie humaine».

Les Pestiférés, de Marcel Pagnol (1977) est le récit d’une rocambolesque épidémie où l’auteur ravive la peste survenue en 1720 à Marseille. Cette nouvelle est publiée en 1977, après sa mort, dans le recueil Le Temps des amours. J’ai relu avec autant de plaisir que de méditation le fameux roman du romancier nobélisé Jean-Marie Gustave Le Clézio, La Quarantaine(1995) où le temps de la maladie est bel et bien suspendu : l’expérience de l’isolement forcé, sur une île où la colonisation sépare les Européens des «coolies», ces immigrés indiens engagés pour travailler dans les colonies. Contrairement aux auteurs cités précédemment, Le Clézio s’attache moins à décrire la maladie que l’imaginaire stimulé par l’exil en nous-mêmes. En s’enfermant pour le bien des autres, des proches et de la patrie, nous faisons preuve d’amour, d’humanité, de patriotisme et de dévouement. Lire est devenu soudain, et littéralement, un acte sauveur, et le livre une rédemption!

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