Cinéma: retour de la politique ?

«Filmer la politique, c’est politiser le film» – J.-L. Goddard


Pour le dire d’entrée, la politique y était toujours…sauf que dans des moments particuliers, les rapports du cinéma et de la politique prennent une résonance plus explicite. Les semaines du film européen qui se tiennent dans notre pays ont présenté cette année une programmation, certes, moins spectaculaire en termes de titres exceptionnels mais avec des films plus ancrés d’une manière plus au moins explicite dans des contextes socio-politiques qui nourrissent leur dramaturgie et portent leur drame. Ken Loach et son film Sorry we missed you peut passer ainsi pour l’emblème social de cette édition. Adults in the room de Costa Gavras en offre une autre variante, plus politique avec une référence directe à un épisode quasi tragique vécu par le peuple grec face au diktat  qui lui a été imposé par les prédateurs de la finance.

Les deux films très distincts en termes d’écritures cinématographiques offrent un montage édifiant sur les conditions imposées aux peuples par le capital globalisé. On pourrait dire ainsi que le film de Loach se situe à un niveau micro-social avec le destin dramatique d’une famille, ouvrière, «ubérisé» par la nouvelle illusion capitaliste dite pompeusement «l’auto-entreprenariat». Ricky y croit et tente de maintenir sa famille soudée quant tout un monde s’effrite autour de lui. Il y croit car il ne veut pas être dépendant. Il fonce avec sa camionnette. Le contexte social se décline à travers une démarche cinématographique cohérente, portée par une vision. Un plan avec la vieille dame aux photos mais désormais paralysée renvoie à l’époque des grands mouvements sociaux marquées par un affrontement de classe explicite. Ken Loach pointe du doigt les nouvelles formes de domination qui acculent les individus à davantage d’isolement dans la quête d’une issue…qui s’avère finalement illusoire.

Costa Gavras se situe quant à lui à un niveau macro, à l’échelle d’une nation, la Grèce; d’un continent, l’Europe. Nous sommes au lendemain de la victoire du parti de gauche Syriza; on  suit cette victoire comme une série de statistique sur un écran… Très vite le parti se trouve devant  les difficultés auxquelles le pays sera confronté face aux exigences de ses créanciers. Le film est basé sur le livre éponyme du ministre des finances Yanis Varoufakis, Adults in the room. Le film, en fait, lui est pratiquement dédié ; on le suit dans son combat qu’il mène avec acharnement et brio contre la troïka : le FMI, la BCE et la commission de l’UE. Sauf que cela ramène le film à un jeu dramatique, entre des figures de pouvoir, qui occulte  l’enjeu essentiel, à savoir la crise et son impact sur le peuple (ramenée à une crise humanitaire !).

Un film n’est pas politique par son propos, par son objet mais  principalement par le souci artistique de produire, de réaliser une forme cinématographique adéquate à son contenu. Et d’abord par les espaces de parole consentis aux gens à qui cette parole est justement  confisquée par les rapports sociaux  dominants…dans le film de Costa Gavras, ces gens, cette parole sont réduits à des images d’archives, des chiffres abstraits ou encore à des sentinelles, des figures sans parole qui se meuvent comme des zombies (la scène du restaurant)… »

Un film de résistance n’est pas un film qui chercherait à faire passer un message, une information. Bien au contraire, un film de résistance n’a rien à voir avec de la communication. À ce niveau je relève que dans le film de Gavras, on est frappé par le traitement «spécial» réservé à la présidente du FMI à l’époque des faits, la française Christine (comprendre Christine Lagarde) : magnifiée au niveau de l’image (Josiane Pinson est certes séduisante) et c’est à elle que revient le mot de la fin qui donnera son titre au livre de Varoufakis  qui a inspiré le film. Dans le sillage de Gilles Deleuze, je dirai qu’un film de résistance est d’abord porteur d’un projet cinématographique qui vise à réconcilier l’art et la lutte des hommes.

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